Étape 2 d'un parcours intellectuel et conceptuel
l'étape 1 : Comment dans nos réflexions, le corps a remplacé le moteur ?
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Pourquoi avons nous mis le corps au coeur de notre réflexion ?
Tout simplement car nous changeons de civilisation !
Si les XIXᵉ et XXᵉ siècles ont été façonnés par la technique et la mécanique, le XXIᵉ siècle s’affirme résolument comme celui du corps.
Cette affirmation n'est pas une simple intuition prospective, mais la clé de voûte d'une lecture historique rigoureuse des transformations sociales engendrées par chaque grande révolution industrielle.
L'histoire montre - en effet - une constante : toute rupture technologique majeure refaçonne l'ordre social et modifie la manière dont les individus s'articulent les uns aux autres.
- La révolution technique du Moyen Âge a donné naissance aux trois ordres - le clergé, la noblesse et le tiers état -, une structure sociale rigide régie par la fonction et l'héritage.
- La révolution industrielle du XIXᵉ siècle a engendré le capitalisme moderne, fondé sur l'usine, le salariat et la centralité du travail.
- Aujourd'hui, la révolution numérique opère une troisième bascule, donnant naissance non plus à une nouvelle organisation collective, mais à une « société d'individus ».
À chaque étape, l'émergence de nouvelles formes d'autonomie et de mobilité a fini par métamorphoser en profondeur le lien social.
Il s'agit bien d'une rupture civilisationnelle majeure, et non d'une simple accélération technologique.
Le défi contemporain réside dans le fait que cette mutation s'est produite sans qu'une nouvelle grille de lecture globale ne vienne la clarifier.
Les effets d'un monde nouveau sont encore analysés avec les concepts de l'ancien.
Pour en saisir la portée concrète, il convient de comparer la manière dont les époques structurent leurs repères.
À chaque grand temps historique correspond un lieu symbolique et une définition de l'identité.
- L’ère religieuse s'incarnait dans le temple et l'église, où le croyant se définissait par son rapport au sacré.
- L’ère industrielle s'articulait autour de l'usine et du bureau, où le travailleur tirait son identité de son poste et de son entreprise.
- Dans l'ère de l'individu, le lieu symbolique s'est déplacé : il ne s'agit plus d'un édifice collectif, mais d'objets intimes, nomades et personnels - le téléphone mobile, les baskets - qui accompagnent le corps en tout lieu.
Dès lors, l'identité individuelle se resserre sur une réalité fondamentale et tangible : le corps lui-même.
Cette centralité du corps ne s'installe pas par hasard, elle vient combler un vide.
Elle répond à l'effondrement des grands récits et des idéologies politiques, religieuses ou économiques qui fournissaient autrefois une direction commune.
Privée de repères collectifs stables, la société contemporaine renvoie chacun à sa propre trajectoire, l'exposant à de nouvelles épreuves individuelles : l'injustice, le mépris, la discrimination et l'incertitude.
C'est dans ce contexte de fragilisation des cadres traditionnels que surgit une logique d'ancrage essentielle : quand les institutions et les certitudes s'effritent, le corps demeure le dernier territoire maîtrisable.
Il devient le seul espace sur lequel l'individu conserve une prise directe - un bien propre qu'il peut façonner, entraîner, soigner et exposer.
Le corps dépasse alors sa simple réalité biologique pour devenir un projet personnalisé, un bastion identitaire et une valeur refuge face au doute.
La mutation actuelle est donc autant historique qu'anthropologique.
La révolution numérique accouche d'une civilisation qui, faute de grands récits collectifs, se recompose autour de l'individu et de sa matérialité.
Ce que le temple fut à la société religieuse, et ce que l'usine fut à la société industrielle, le corps le devient pour la société contemporaine : le théâtre central de la construction de soi.
Et donc le théâtre central de notre société d'individus.











