Les mega rassemblements de type UTMB sont de plus en plus remis en cause du fait des dégâts qu’ils entraînent sur le milieu naturel qu’ils sont sensés préserver - là.
Les marques qui l’ont nourri et en ont profité, laissent entendre une petite musique pas franchement écolo - là.
Le marketing de masse et les réseaux sociaux ont mangé le trail, l'ont clairement dénaturé et celui-ci va devoir se trouver de nouveaux modèles - là.
L’annonce toute récente faite par Lazarus Lake le créateur de la Barkley qu’à partir de 2027, toute communication serait interdite pendant la course fait partie de ce mouvement - voir : et si demain, il fallait disparaître des écrans ?
Nous, on a eu envie de se poser une autre question : et si on était au bout d’un certain système qui a valorisé les stars du trail et notamment Kylian Jornet ?
Et si donc, nous étions arrivés à la fin du modèle Jornet ?
Il faut d'abord dire ce que le modèle Jornet a été très puissant car très nouveau.
Il mixait de l’hyper performance avec un vrai discours écolo puissant qui nous a tous séduits, bluffés et inspirés - là et là.
Kilian Jornet n’est pas seulement un athlète, mais un personnalité cohérente; à la fois montagnard-philosophe, mais aussi ascète-performer.
Mais pour faire vivre tout cela, il faut communiquer.
Beaucoup communiquer.
Et un modèle qui repose sur la tension entre performance et exhibition a forcément une durée de vie limitée.
Et plusieurs signaux suggèrent qu'on approche peut-être de la limite de ce système.
Expliquons nous.
L'escalade obligatoire
Le modèle Jornet repose sur une logique d'escalade permanente. Chaque défi doit dépasser le précédent - plus haut, plus vite, plus difficile, plus improbable.
C'est la structure narrative qui maintient l'attention et justifie l'exhibition : il se passe toujours quelque chose de nouveau, donc il y a toujours quelque chose à montrer.
Mais cette escalade a une contrainte physique irréductible : le corps humain, même extraordinaire, a des limites.
Et une contrainte narrative tout aussi réelle : l'escalade permanente finit par produire de l'indifférence.
C'est le piège de tout modèle fondé sur le dépassement continu : il crée les conditions de sa propre désensibilisation.
Les spectateurs s'adaptent au niveau de stimulus.
Ce qui était extraordinaire devient ordinaire.
Et l'ordinaire ne fait pas vivre une marque.
L'épuisement du personnage
Il y a enfin quelque chose de plus difficile à formuler mais de réel : le personnage Jornet montre des signes d'épuisement - non pas physique, mais narratif.
Les blessures répétées ces dernières années, les périodes de doute rendues publiques, les questions existentielles posées sur les réseaux - tout cela fait partie du récit, bien sûr.
La vulnérabilité est intégrée au personnage, elle en est même une composante essentielle.
Mais à force d'être intégrée au récit, la vulnérabilité elle-même devient un contenu.
Le doute devient un post.
La blessure devient une story.
Ce que le possible épuisement du modèle Jornet signalerait n'est évidement pas la fin du sport de montagne, ni de l'ultra-trail, ni de l'effort extraordinaire, ni de la mise en scène permanente sur lex réseaux.
Ces pratiques continueront et se développeront.
Ce qu'il signalerait, c'est la fin d'un couplage qui a semblé naturel pendant quinze ans : le couplage entre la performance exceptionnelle et son exhibition permanente.
Ce couplage n'était pas une nécessité - il est une construction culturelle et économique d'une époque précise, qui a eu sa cohérence et sa puissance, et qui montre aujourd'hui - qu'on le veuille ou non - des signes d'épuisement.
On poursuit la réflexion dans un prochain post : ce que pourrait signifier la fin du système Kilian Jornet.
