Thursday, January 15, 2026

HORS-CHAMPS (4) : BABY-FOOT vs CALL OF DUTY

Pour prolonger la réflexion initiée dans "Hors-Champs" et plus spécialement "Petits soldats vs Écrans" sur la façon dont la fiction et le jeu changent nos regards sur la guerre.

Aujourd'hui tentative de comparaison entre deux jeux qu'a priori rien ne relit - le baby-foot et Call of Duty - et ce autour de 8 grands thèmes communs à la guerre et au sport.

1 - Le corps

- Le baby-foot mobilise le corps de manière limitée mais réelle : station debout prolongée, gestes répétitifs, parfois violents (les "taquets").

- C'est une micro-dépense physique qui reste dans le registre du "sport de bar".  

- Call of Duty propose lui une immobilité quasi-totale du corps, une hypertrophie de la main et de l'œil au détriment du reste.  

- Cette sédentarité est devenue un enjeu de santé publique, mais aussi de redéfinition de ce qu'est l'activité, la compétence, la performance physique à l'ère numérique.

2 - Le masculin

- Les deux sont des bastions de masculinité, mais de masculinités différentes.  

- Le baby-foot valorise une virilité bon enfant, bruyante, collective, un peu rétro - celle du comptoir,.  

- Call of Duty mobilise des imaginaires militaro-virils beaucoup plus lourds : l'élite tacticienne, le soldat surentraîné, la fraternité guerrière.  

- L'un joue sur la camaraderie décontractée, l'autre sur le fantasme de la puissance létale.


3 - L’histoire

- Call of Duty rejoue obsessionnellement les conflits du XXe et XXIe siècle : seconde guerre mondiale, guerre froide, conflits actuels

- Il participe à la construction d'une mémoire collective très américano-centrée des conflits armés, avec tous les enjeux idéologiques que cela comporte.  

- Le baby-foot n'a aucun discours historique ou politique explicite, c'est un jeu presque anhistorique, universel dans sa simplicité mécanique.

4 - La violence

- Call of Duty met en scène une violence explicite, graphique, immersive : tuer est l'objectif central, les corps tombent, le sang éclabousse selon les versions.  

- Le baby-foot simule un affrontement sportif où "marquer" contre l'adversaire se limite à passer une balle dans une trappe.  

- Mais les deux jeux canalisent de l'agressivité compétitive.  

- Question : pourquoi la violence vidéoludique guerrière suscite-t-elle de la réprobation chez certains quand la violence sportive (même simulée) est, elle, acceptable, voire valorisée ?


5 - L’attention

- Une partie de baby-foot dure 10-15 minutes maximum, impose des temps morts, des rotations de joueurs, des pauses.  

- Call of Duty peut aspirer des heures continues dans une économie de l'engagement pensée pour maximiser le temps d'écran : progressions, déblocages, saisons, battle pass 

- L'un respecte une temporalité sociale classique, l'autre applique les logiques du capitalisme attentionnel.

6 - La communauté

- Le baby-foot crée des communautés locales, ancrées : les habitués du café, les collègues de bureau, les amis du foyer. 

- Ces liens sont parfois faibles mais toujours incarnés.  

- Call of Duty produit des communautés en ligne très larges, potentiellement plus intenses (clans, équipes esport) mais aussi potentiellement plus volatiles et parfois plus toxiques (harcèlement, insultes).


7 - L’angoisse

- Personne ne s'inquiète qu'un adolescent joue au baby-foot - c'est même plutôt rassurant pour les parents.  

- Call of Duty cristallise toutes les angoisses sur les jeunes générations : addiction aux écrans, désensibilisation à la violence, isolement social, masculinité toxique.  

- Ces paniques morales en disent plus sur les générations qui les formulent que sur les pratiques elles-mêmes.

8 - La compétition

- Le baby-foot a ses championnats, mais ils restent confidentiels, artisanaux.  

- Call of Duty (et l'esport en général) a industrialisé la compétition vidéoludique : millions de dollars de prize pools, spectateurs en stade, diffusion mondiale, professionnalisation.  

- C'est une refondation complète de ce que signifie "être sportif" qui bouscule les hiérarchies établies entre effort physique et performance cognitive.


Deux réflexions pour continuer à réfléchir : 

- Le baby-foot semble appartenir à un monde social décrit comme en déclin (le café, le collectif de travail stable, la sociabilité de proximité). 

- Mais qui dit que le baby-foot n'est pas au contraire à l'aube d'une vraie renaissance dans les années qui viennent ? 

- Et s'il offrait ce que jamais le numérique ne pourra offrir ? 

- Call of Duty incarne lui les nouvelles formes de socialisation, de compétition et de construction identitaire de l'ère numérique. 

- Mais n'est-il pas aussi à la fin d'un certain modèle idéologique ? 

- L'imaginaire revanchard post-11 septembre qui a soutenu la croissance de CoD n'est-il pas mort ? 

- Qui demain aura envie d'incarner un militaire américain ? - voir, .

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Ce post prolonge :

Hors-Champs : la chair, le papier et le plastique.

Hors-Champs (2) : petits soldats vs écrans.

- Hors-Champs (3) : et si Call of Duty changeait nos façons de penser le sport ?


On y revient le 18 mars, .