Wednesday, January 14, 2026

HORS-CHAMPS (2) : LE PETIT SOLDAT ET L'ÉCRAN

Ce post est le prolongement de "Hors-Champs : la chair, le papier et le plastique."

Qui joue encore aux petits soldats ? 
Plus grand monde, pour ne pas dire personne.

Qui joue à la guerre devant un écran ?
Beaucoup, beaucoup de monde.

On change d'époque.

Et c’est parce qu'on change d'époque qu'il faut essayer de mieux comprendre ce que le jeux vidéo a inventé de nouveau dans la façon de jouer à la guerre.


Tentatives de réponses autour de 5 dualités


Le corps vs le virtuel

- Avec des petits soldats, on utilise ses mains, on est dans l'espace physique. On se met à genoux, on s'allonge par terre, on construit des fortifications. Il y a une dimension corporelle, presque chorégraphique.


- Le jeu vidéo immobilise lui devant un écran. Le corps disparaît, réduit à des doigts sur une manette ou un clavier. Le rapport physique au jeu est très pauvre.



La lenteur vs l'immédiateté

- Jouer avec des petits soldats, c'est lent. Il y a tout un temps de préparation, presque rituel. Et pendant le jeu, on doit inventer et négocier les règles. Cette négociation permanente des règles est fondamentale.


- Le jeu vidéo, lui, impose des règles fixes, non-négociables, programmées dans le code. On ne peut pas discuter avec Call of DutyOn s'adapte ou on perd



L'imagination vs la simulation

- Avec les petits soldats, on doit tout imaginer. On est co-créateur du monde, pas juste utilisateur.


- Le jeu vidéo n’offre pas de place à l’imagination, il fait tout à votre place. Vous n'avez plus rien à imaginer. 



Le bricolage vs le consumérisme

- Les petits soldats, on les bricole, on fabrique des décors avec des cartons, on invente des véhicules avec des Lego. Il y a une dimension artisanale, créative.


- Le jeu vidéo vend un produit fini, fermé. On est consommateur, pas créateur. Et pour avoir plus de contenu, on achète (DLC, battle pass, etc.).



La mort vs sa disparition

- Avec des petits soldats, la mort a un poids. Les soldats sont peu nombreux - 20, 50 maximum. Quand vous dites "Il est mort", et il y a un micro-rituel : vous le couchez, vous l'enlevez du jeu. Il y a une matérialité certes très relative, mais bien une matérialité de la perte.


- Dans un jeu vidéo, on peut tuer 300 ennemis par session. La mort devient une statistique, totalement abstraite, sans poids. On ne voit même pas les corps après quelques secondes. C'est une banalisation radicale de la violence et de la mort.



En résumé, le passage des petits soldats aux jeux vidéo, peut être vue comme la perte de :

- la créativité (vous ne racontez plus, on vous raconte)

- la négociation (vous n'inventez plus les règles)

- l'incarnation physique (votre corps disparaît)

- l'autonomie (c'est le jeu qui décide)

- l'artisanat ludique (vous consommez, vous ne créez plus)

C'est un changement anthropologique dans le rapport au jeu, à l'imagination, à l'autre et donc au monde.


C’est pas totalement neutre pour penser demain.


C’est pour cela que l’on y reviendra le 18 mars prochain avec "Et si la guerre changeait le sport ?"