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Saturday, June 13, 2026

ET SI ON S'INTÉRESSAIT AUX ABORIGÈNES POUR PENSER LE SPORT DEMAIN ?

Série : et si la littérature australienne permettait de penser autrement le corps et le sport demain ? (2)

Après Erin Hortle - -, nous poursuivons notre réflexion sur la façon dont la littérature australienne pourrait renouveler nos imaginaires sportifs et corporels avec Alexis Wright.


Membre du peuple Waanyi (originaire des hauts plateaux du sud du golfe de Carpentarie), Alexis Wright a profondément transformé le paysage littéraire en imposant une narration purement autochtone, qui refuse de se plier aux structures classiques du roman occidental.


Pour comprendre et aimer Alexis Wright, il faut oublier la structure linéaire (début, milieu, fin) des romans traditionnels. Son écriture repose sur une esthétique souvent qualifiée de réalisme magique, mais qu'elle préfère décrire comme la réalité de la pensée aborigène.


La vision du monde d'Alexis Wright fait donc exploser les approches occidentales traditionnelles et ne peuvent que - si on veut bien s'en donner la peine - ouvrir de nombreux horizons. 


Voici 4 pistes de réflexion prospective pour réinventer notre rapport au corps et à la physicalité à travers son œuvre :



- Le Corps-Paysage vs le Corps-Machine


Dans les romans de Wright (Carpentarie, The Swan Book), les frontières entre le corps humain et l'écosystème sont poreuses. 


Les personnages ne vivent pas sur la terre, ils sont la terre. 


La capacité d'agir est partagée entre l'humain, l'animal et les éléments (le vent, la brume, l'eau).


Cela invite à dépasser le concept d'anthropocentrisme dans l'effort physique. Au lieu de voir le sport comme une "domination" ou une "adaptation" à un environnement (grimper une montagne, dompter une vague), on peut imaginer une pratique sportive pensée comme une co-création avec le non-humain.

- Piste prospective possible : Vers des disciplines où la performance ne se mesure plus en watts ou en secondes, mais en "degré d'harmonie" ou en rétroaction biologique (bio-feedback) avec un milieu vivant. 
Le sportif ne s'entraîne plus dans la nature, il s'entraîne avec elle dans un assemblage symbiotique.


- Le temps profond (deep time) vs le chrono-capitalisme


Le sport est souvent obsédé par le chronomètre et l'immédiateté du résultat. Chez Wright, le temps est une spirale où le passé ancestral et le futur coexistent dans le corps présent. Les mouvements physiques sont dictés par des motifs qui ont des milliers d'années (les songlines ou pistes de chant).


Cela pourrait ouvre la voie à une approche "intergénérationnelle" et "mémorielle" du mouvement. 


Qu'est-ce qu'un corps qui s'exerce non pas pour brûler des calories à l'instant T, mais pour réactiver une mémoire cellulaire ou s'inscrire dans la continuité d'un lieu ?

- Piste prospective possible : Le développement de pratiques physiques axées sur la longévité extrême et la transmission, en rupture avec la culture de l'usure rapide du corps athlétique jetable. 
On passe de la "gestion du capital corporel" à la "garde" d'un héritage physique et moteur.


- Le corps politique face aux "brouillards" toxiques


Dans son dernier roman Praiseworthy (Croire en l'incroyable), une brume ocre toxique s'infiltre dans les poumons des habitants, symbolisant à la fois la crise climatique et l'assimilation culturelle


Wright oblige à regarder la physicalité dans un monde abîmé. Le corps y est montré comme un récepteur direct des violences systémiques et environnementales.

- Piste prospective possible : Comment le sport se réinvente-t-il à l'ère des canicules répétées, de la pollution de l'air et de l'anxiété climatique ?  
Cela pourrait pousser à imaginer des disciplines de résistance physique non pas basées sur l'agressivité ou la conquête, mais sur la résilience respiratoire, l'endurance face aux crises et la survie collective.


- La souveraineté de l'imaginaire corporel


Wright défend la "souveraineté de l'esprit" face aux grilles de lecture occidentales. Dans ses livres, les personnages aborigènes subissent le contrôle étatique de leurs corps (politiques de santé, restrictions), mais y échappent par le rêve, la danse et le mythe.


L'œuvre de Wright suggère donc une forme de marronnage corporel face aux injonctions sportives traditionnelles.

Piste prospective possible : La naissance de contre-cultures sportives qui refusent la quantification. 
Des sports ou des performances basés sur le secret, la furtivité, l'imprévisibilité créative, le burlesque (très présent chez elle) et l'expression de récits mythologiques personnels ou locaux plutôt que sur les standards sportifs habituels.


Si le sport moderne dit : "Mon corps est un outil performant qui utilise un espace pour battre le temps", une prospective inspirée par Alexis Wright pourrait vouloir dire : "Mon corps est un nœud de relations qui dialogue avec un lieu pour faire résonner le temps."


On peut y réfléchir.

Thursday, April 16, 2026

ET SI LA THÉOLOGIE DE L'INVISIBILITÉ S'APPLIQUAIT AU SPORT ?

Il y a au début de l’épisode 2 de «The Young Pope», une scène passionnante.


C’est celle où le nouveau pape refuse de se prêter au jeu des photos officielles et des produits dérivés que lui propose la directrice de la communication du Vatican,


Dans cette scène fondatrice, le pape Pie XIII rejette le marketing de la transparence pour imposer une stratégie du mystère.


Plutôt que d'être un produit de consommation omniprésent, il choisit l'absence pour restaurer le sacré.


S’appuyant sur des figures comme Salinger, Kubrick ou les Daft Punk, il postule que ne pas montrer son visage transforme l'homme en mythe. 


Pour lui, l'Église s'est affaiblie en devenant trop accessible.


Pour lui, la disparition est la forme de pouvoir la plus absolue. 


Il définit ce qu’on pourrait appeler une «théologie de l’absence».



Pour alimenter nos récentes réflexions sur la furtivité ( et ), on peut se demander à quoi pourrait aboutir cette «théologie de l’absence» dans le sport demain ?


Ça serait le sport qui choisirait de "cacher" ses stars, de limiter les accès ou de supprimer les réseaux sociaux de ses athlètes pour recréer un désir mimétique absolu. 


Les clubs, les athlètes, les marques ne vendraient plus de la proximité… mais du mystère.


Le vrai champion serait celui dont on ne sait rien. 


Sa performance sur le terrain deviendrait sa seule expression, rendant chaque apparition sacrée car rare.


Pratiquer sans capteur, sans écran et sans partage social pourrait redonner au sport sa dimension mystique et personnelle. 


Et si demain, dans le sport comme en religion, l'invisibilité n'était plus une absence... mais une force ?

Friday, April 10, 2026

ET SI DEMAIN, LA FURTIVITÉ DEVENAIT UNE VRAIE DISTINCTION SPORTIVE ?

Quand on se demande "et si demain, Strava devenait totalement ringard ?", on ne se pose évidement pas tant la question du destin de cette appli dans dix ans, que celle des valeurs qui traverseront le monde sportif aux alentours de 2035.

Se poser cette question, c'est, en effet, se demander : et si nous assistions dans les années qui viennent à un ras le bol de l'exhibition permanente et que l'on recherchait plutôt la discrétion, voir carrément la furtivité ?

On a pas la réponse, mais peut-être quelques éléments pour y réfléchir.

Les voici :


- Le corps.


La modernité a progressivement extériorisé le corps. 


On l'a confié 

- aux médecins pour le soigner, 

- aux coachs pour le calibrer, 

- aux algorithmes pour le quantifier. 


Le quantified self - ces bracelets, ces apps, ces montres qui mesurent le sommeil, le stress, les calories - a poussé cette logique à son extrême : on ne ressent plus son corps, on le décrypte avec des chiffres. 


Le retour à la furtivité serait alors moins un choix esthétique que la volonté de sortir du regard des autres, comme de celui des machines.


- Le silence.


Dans une économie de l'attention où tout est signal, ne rien émettre devient la rareté absolue. 


Le luxe contemporain s'est déjà engagé dans cette direction : les hôtels les plus exclusifs n'ont plus d'enseigne, les voitures les plus chères suppriment les logos, les vêtements les plus chers sans marque. 


Le corps furtif suit la même logique. 


Strava, c’est Vuitton


L’athlète silencieux, Hermes.



- L'appauvrissement.


La phénoménologie de l'effort qui est fondamentalement pré-linguistique - la souffrance du kilomètre 38, l'état de flow dans une montée, la précision musculaire d'un plongeon parfait. 


Ces états ne se racontent pas : ils se vivent de l'intérieur, et toute narration les trahit. 


Les sportifs de haut niveau en sont la preuve. Les meilleurs entretiens d'après-match sont souvent les plus pauvres linguistiquement, parce que ce qui s'est passé n'avait pas de mots. 


Strava est, en ce sens, une machine à appauvrir l'expérience en la forçant dans des cases : distance, dénivelé, rythme moyen...


La furtivité serait alors moins un refus de montrer qu'un refus de réduire.



- Les témoins.


Toute la logique de l'exhibition sportive repose sur un besoin de témoin. 


Mais qui témoigne sur Strava


Des semi-inconnus, des algorithmes, des follower-fantômes. 


La psychologie de l'attachement dirait que ce type de validation est structurellement insatisfaisant - comme manger un aliment qui ne nourrit pas. 


On en redemande, mais la faim reste. 


Le retour à la discrétion pourrait être la découverte - douloureuse - que le seul témoin valable d'un effort est soi-même, ou quelqu'un qui vous aime vraiment et qui était là.



- Le contre-modèle.


Il existe des cultures sportives entières construites sur le secret et la retenue. 


Dans les arts martiaux japonais, la maîtrise se mesure précisément à l'invisibilité de l'effort : le maître frappe et ça ne se voit pas. 


La forme la plus haute est celle où la technique disparaît derrière la fluidité. 


À l'opposé, la culture Strava/CrossFit/marathon valorise l'effort visible - les grimaces, les chronos affichés, les corps en souffrance filmés. 


Ces deux esthétiques de l'effort sont incompatibles, et l'une d'elles a peut-être atteint son plafond.



- La question politique


Si des millions de personnes acceptent de livrer leurs données GPS, leurs fréquences cardiaques, leurs habitudes de déplacement à des plateformes privées, c'est une infrastructure de surveillance volontaire d'une ampleur inédite. 


Le corps furtif comme geste politique n'est pas une métaphore : c'est une réalité technique. 


Se soustraire à la traçabilité du corps, c'est peut-être la résistance la plus concrète qui reste à l'individu dans des sociétés de surveillance intégrale.



- Et si la possible ringardisation de Strava n'était que le premier domino ?


La logique qu'on décrit ne s'arrête évidemment pas au sport. 


Elle concerne tout ce que la culture de l'exhibition a colonisé : les repas photographiés avant d'être dégustés, les voyages vécus pour être postés, les lectures affichées sur Goodreads


Si la honte du sport exhibé arrive, elle n'arrivera pas seule, ni de nulle part.


Elle participera d'un basculement beaucoup plus large.


Ce serait quasiment une rupture anthropologique, pas juste un changement de plateforme : le retour d'une certaine idée de la vie privée non pas comme secret, mais comme sacré.

Wednesday, November 26, 2025

ET SI CES DEUX TRILOGIES, AIDAIENT À PENSER MIEUX ET AUTREMENT LES FUTURS DU SPORT ?

C’est toujours bien et mieux d’expliquer sur quoi on travaille et comment on travaille.


Alors faisons le sur notre façon de travailler actuellement au sein de notre Observatoire des Nouveaux Imaginaires Sportifs ®.


Actuellement nous réfléchissons à l'avenir du sport, de ses marchés, et de ses pratiques à travers le prisme de deux trilogies qui devraient nous permettre d'anticiper les grands imaginaires sportifs du futur en catégorisant les forces de domination émergentes.


La première trilogie a vocation à analyser les sphères de domination du marché 


La deuxième trilogie a vocation - elle - à analyser les sphères de domination des pratiques


Explications ci-dessous.



- La première trilogie : les sphères de domination du marché sportif demain.


La première trilogie se concentre sur les facteurs de domination du marché sportif. 


Elle analyse ce qui fera la valeur et le pouvoir économique du sport de demain en le divisant en trois dimensions fondamentales :


- Le Corps (l'interne) qui correspond à la domination biométrique

En se concentrant sur les données physiologiques, la performance interne, et l'optimisation biologique (amélioration, réparation), ce prisme justifie la réflexion sur l'explosion des technologies wearables, de la médecine sportive personnalisée, et de l'analyse de la donnée de performance comme actif économique majeur. 


- L'Environnement (l'externe) qui mène à la domination de la résilience. 

Ce focus met en lumière l'importance croissante du contexte de la pratique. Il justifie la réflexion sur des thèmes comme le sport face au changement climatique, l'adaptation à des environnements extrêmes, ou la création de terrains de jeu immersifs et simulés (réalité virtuelle/augmentée), où la capacité d'adaptation et de survie devient une valeur.

- L'Expérience (le lieu) qui aboutit à la domination du luxe. 

Ce prisme justifie la réflexion sur la monétisation de l'accès, de l'émotion et de l'exclusivité. Il concerne l'évolution des stades, l'hospitalité VIP, les événements haut de gamme, et les services ultra-personnalisés, où l'expérience vécue (le lieu) devient un produit de luxe, qu'elle soit physique ou digitale.


- Voir, . 



- La seconde trilogie : les sphères de domination des pratiques sportives demain.


La seconde trilogie s'intéresse aux moteurs profonds des pratiques sportives, décrivant les motivations et les cadres symboliques qui orienteront les activités sportives elles-mêmes :


- La Colère (l'individu) liée à la domination émotionnelle

Ce prisme justifie la réflexion sur les pratiques sportives comme exutoires ou thérapies. 

Il couvre les sports extrêmes, les compétitions à haute intensité émotionnelle, et la recherche de sensations fortes, où la gestion et l'expression des émotions sont centrales.


- La Guerre (le terrain) associée à la domination stratégique. 

Ce prisme justifie l'analyse des pratiques basées sur la confrontation, la tactique, et l'affrontement (collectif ou individuel). 

Cela inclut les sports d'équipe traditionnels, les e-sports (le "terrain" numérique), ou toute pratique où la victoire dépend d'une planification et d'une exécution supérieure.


- La Religion (le dogme) attaché à la domination spirituelle. 

Ce prisme justifie la réflexion sur les pratiques sportives comme quête de sens, discipline de vie, ou communauté quasi-mystique - voir,

Il englobe les disciplines de bien-être, les pratiques holistiques, la fidélité inébranlable aux clubs/marques (le "dogme"), et l'élévation personnelle par le sport.


Deux trilogies pour une grille d'analyse exhaustive et prospective ?


En combinant chacune de ces deux trilogies via par des diagrammes de Venn visualisant les zones d'intersection, on obtient une grille d'analyse très complète permettant de réfléchir et d'identifier les innovations et les tendances futures :


Anticipation des hybrides : Les croisements entre ces sphères (par exemple, CorpsGuerreReligion) sont les zones où les innovations les plus disruptives pourraient apparaitre demain.


Structuration du changement : Le prisme de la domination permet de comprendre non seulement ce qui change, mais pourquoi et comment ces changements vont prendre le pouvoir sur le marché et les esprits.


Notre double approche devrait a priori nous permettre de garantir que nos réflexions sur l'avenir du sport ne restent pas superficielles, mais embrassent les dimensions profondes (les pratiques) et les conséquences économiques (les marchés) de l'évolution sportive.


C'est un gros travail.


Mais c'est passionnant, car ça permet d'ouvrir de nouveaux champs de réflexions et d'analyses autour d'acteurs économiques bien identifiés, mais pas encore suffisamment dans le domaine du sport alors que... - voir notamment nos analyses sur LVMH, L'Oréal et Danone et la combinaison des trois, .


On y revient très très vite.