Friday, April 10, 2026

ET SI DEMAIN, STRAVA DEVENAIT TOTALEMENT RINGARD ?

Et si demain, la honte c’était d’afficher ses parcours sur Strava ? 


Et si demain, on recherchait plutôt la furtivité et la discrétion ? 


Et si l’exhibition sportive devenait vulgaire ?


Dans «La Distinction», Bourdieu l’expliquait très bien  : ce qui est vulgaire, c'est toujours ce que fait la classe inférieure quand elle imite les codes de la classe supérieure avec un temps de retard. 


L'exhibition sportive a suivi exactement cette trajectoire. 


Le marathon était d'abord le fait d'une «élite» - intellectuelle, urbaine, un peu ascète. 


Puis il s'est démocratisé, massifié, gamifié. 


Strava a achevé le travail en transformant l'effort en monnaie sociale explicite, quantifiée, classée. 


Quand 50 millions de personnes affichent leurs kilomètres, le signal de distinction s'effondre. 


Ce n'est pas un hasard si les milieux où se construit l'avant-garde culturelle - certains cercles artistiques, intellectuels, techno-élites californiennes - montrent déjà des signes de fatigue vis-à-vis de cette performance. 


La discrétion y redevient un capital.


Mais il y a sans doute des choses aussi plus profondes que la distinction sociale dans notre hypothèse sur le déclin de Strava


- D’abord, la montée d’une certain insatisfaction.


L'exhibition sportive s'est développée dans un contexte où la vie entière devenait récit - le personal branding permanent, le soi comme projet à documenter


Strava est une pièce d'un dispositif plus large : la transformation de l'expérience vécue en contenu consommable.


Or ce dispositif produit une dissociation. 


On ne court plus seulement pour courir ou pédaler ou nager - on court/pédale/nage pour avoir couru/rouler/nager, pour le post, pour les kudos


L'expérience est vécue à travers son futur récit. 


Ce dédoublement génère une forme sourde d'insatisfaction que certains commencent à ressentir. 


La discrétion sportive pourrait être une réponse à cette dissociation - une tentative de réhabiliter l'expérience de l'intérieur.


- Ensuite, une volonté presque politique de faire autrement.


Afficher ses données sportives, c'est se soumettre volontairement à une forme de surveillance consentie et même désirée, en faire le spectacle, le célébrer.


Le corps furtif serait alors une forme de résistance - passive, silencieuse, mais réelle. 


Ne pas se faire tracer, ne pas s'afficher, c'est refuser d'être un nœud dans le réseau de données, refuser que son effort soit converti en valeur pour des plateformes. 


Il y a là une dimension politique que la simple lassitude esthétique ne suffit pas à expliquer.


- Enfin, un autre rapport à la performance.


Dans certaines cultures, le rapport au corps est beaucoup plus discret. 


Au Japon, comme dans certaines traditions européennes aristocratiques, la performance physique n'a jamais eu vocation à être exhibée. 


L'effort y est une discipline intérieure, presque spirituelle, dont la publicité serait une trahison. 


Ce n'est pas de la fausse modestie : c'est une conception du rapport à soi où l'autre n'est pas le destinataire de l'expérience


L'exhibition sportive à l'occidentale contemporaine est, de ce point de vue, une forme de pauvreté symbolique - l'incapacité à exister dans l'expérience sans la valider par le regard de l'autre.


Et si demain la pudeur, devenait une vertu sportive ?



Ce qui se joue dans cette hypothèse que Strava devienne ringard, c'est donc une reconfiguration de ce que le sport dit sur celui qui le pratique. 


Aujourd'hui, le sportif sur Strava dit : discipline, santé, appartenance à une communauté de performeurs. 


Demain, le coureur refusant Strava dirait de façon muette : je n'ai pas besoin de vous, je suis suffisamment ancré pour ne pas chercher de validation externe


Ce serait un signal de complétude intérieure - beaucoup plus rare, et donc beaucoup plus précieux, que la simple performance physique.


Et Strava deviendrait aussi ringard que Facebook...


Et dans quinze ans, des millions de sportifs se vanteront de ne surtout plus utiliser Strava...