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Thursday, October 08, 2026

LA FIN DES LIMITES ?

Pendant des décennies, le sport a eu un mot d'ordre : repousser les limites.


Plus vite, plus haut, plus fort. Le corps humain comme frontière à franchir, le record comme horizon.


Aujourd'hui, la limite a pris une nouvelle forme, et elle s'appelle 40 degrés à l'ombre.


Alors le sport fait ce qu'il sait faire de mieux : il ne l'écoute pas, il la contourne.


On décale les horaires.

On ajoute des pauses «fraîcheur».

On climatise les stades.

On enfile un gilet rempli de glace.


Et on appelle ça de l'innovation.


La limite n'est plus un signal, c'est un cahier des charges. 


Chaque canicule devient un terrain de jeu pour les équipementiers, chaque record de chaleur un argument de vente pour la prochaine collection.


Le sportif, lui, joue les cobayes. 


S'il tient sous 40 degrés avec la bonne tenue, vous tiendrez aussi, à condition de payer le même équipement.


Le message est limpide : le monde peut devenir invivable, l'essentiel est d'être bien équipé.


C'est tout l'enjeu du Marketing de l'effondrement ® : transformer ce qui devrait nous arrêter en occasion de consommer.


Le sport apprenait à repousser les limites.


Il est en train d'apprendre à vendre le fait de ne plus en avoir.

Tuesday, October 06, 2026

NOUVEAU STORYTELLING DU TROU

Il y a quelques décennies, un t-shirt percé s'appelait un t-shirt percé. 


On le gardait pour bricoler, on le sortait du placard avec un certaine plaisir, mais on n'aurait jamais imaginé qu'il aurait un jour une valeur marketing.


On avait tort !


Aujourd'hui, ce même t-shirt s'appelle une «innovation thermorégulatrice».


Quelque part, un ingénieur textile a passé du temps à déterminer si le trou devait être ovale ou rond, et un directeur marketing a été chargé d'en faire une saga. 


Bref d'inventer un storytelling du trou. 


Chaque trou a désormais une mission. 


Il y a le trou «de ventilation», 

le trou «de dissipation», 

le trou «d'évacuation». 


Le vide est devenu un argument de vente. 


La planète brule, et les équipementiers nous proposent des trous pour que nous puissions continuer à vivre sans rien changer - voir l'artifice dystopique d'Adidas.


Et si face aux catastrophes climatiques qui s'annoncent, les réponses les plus honnêtes étaient plutôt celles qu'avait imaginées North Face, là ? 

Monday, October 05, 2026

MASQUER LA CATASTROPHE ET ESTHÉTISER LES RÉPONSES

Gilets remplis de glace, tenues aluminisées pour footballeurs et pilotes de F1 : le géant allemand ne lutte plus contre le réchauffement climatique.

Avec «Futur of Cool», Adidas tente juste de nous vendre l'idée qu'il suffit de s'équiper pour y survivre. 

Le message est aussi simple que dangereux : «Ne changez rien, la R&D s'occupe de tout.» 

La phrase du pilote Kimi Antonelli («mitigating the rise in body temperature is important») dit tout de l'ambition purement mécanique et mercantile d'Adidas : faire du corps humain une machine sous refroidissement permanent. 

En masquant la catastrophe et en esthétisant ses réponses dans ses campagnes métalliques et futuristes, la marque réduit une menace existentielle à une tendance techwear. 

Ou comment transformer un effondrement systémique en impératif de consommation.

Ce n'est plus du sport ni de la santé, c'est de l'artifice dystopique.

La crise climatique n'est pas une menace pour Adidas, c'est juste un relais de croissance.

Ça peut énerver et choquer...

Ça peut aussi bêtement renvoyer au marketing de l'effondrement ®.

Thursday, January 08, 2026

ET SI LES GUERRES ASYMÉTRIQUES CHANGEAIENT LES IMAGINAIRES SPORTIFS ?

Le sport moderne fonctionne selon une logique héritée des guerres du XIXe et du début du XXe siècle : deux adversaires de force équivalente s'affrontent selon des règles identiques jusqu'à ce qu'un vainqueur émerge. 

Cette structure symétrique s'observe partout, du football au tennis, du rugby au basket. 

Sauf qu’entre temps la guerre a changé.

Depuis la fin des années 60 et plus particulièrement depuis la guerre du Vietnam, les guerres opposent des forces fondamentalement inégales. 

C'est ce qu'on appelle les guerres asymétriques.

- D'un côté, des armées étatiques disposant de technologies sophistiquées et d'une supériorité matérielle écrasante. 

- De l'autre, des groupes armés non étatiques utilisant des tactiques de guérilla, se fondant dans les populations civiles, privilégiant la durée sur l'affrontement direct.

Les conflits actuels - Gaza, le Soudan, le Congo - confirment cette asymétrie structurelle. L’Ukraine avec son front entre deux armées régulières est l’exception qui confirme la règle.

Mais cette asymétrie des conflits n'est pas neutre en terme de finalité !

Les parties ne définissent, en effet, pas la victoire de la même manière : 

- l'une (le fort) cherche un contrôle territorial et une capitulation formelle, 

- l'autre (le petit) vise à survivre et à rendre l'occupation insoutenable.

Sachant que le sport moderne s'est toujours voulu un substitut à la guerre, on peut se demander pourquoi le sport est resté figé dans une conception clausewitzienne de l'affrontement alors que la guerre elle-même a abandonné ce modèle ? 

Tentons plusieurs hypothèses.

D'abord, le sport symétrique remplit une fonction idéologique précise. 

- Il maintient l'illusion que la compétition violente peut être juste, réglementée, équitable - précisément au moment où les conflits réels démontrent le contraire. 

- Les sociétés qui mènent ou soutiennent des guerres asymétriques ont besoin de croire encore à la possibilité d'une violence légitime et méritocratique. 

- Le sport-spectacle fournit cet espace où la force reste synonyme de justice.

Ensuite, l'asymétrie pose un problème structurel au spectacle sportif. 

- Le sport que l'on regarde repose sur le suspense (on ne sait pas qui va gagner), l'identification (on peut choisir un camp), la catharsis (la victoire procure une décharge émotionnelle), et la résolution narrative (un vainqueur clair).

- L'asymétrie détruit ces mécanismes : si une équipe est structurellement plus forte, où est le suspense ? 

- Si les conditions de victoire diffèrent, comment s'identifier ? 

- Si personne ne gagne vraiment, où est la résolution ? 

- L'asymétrie est a priori fondamentalement non-spectaculaire.


Oui, sauf que…

Oui, sauf que les pratiques sportives actuelles (le sport que l'on pratique) sont en fait le reflet de l'acception de l'asymétrie !!!! 

- Les marathons illustrent ce basculement : des dizaines de milliers de participants aux capacités physiques radicalement inégales partagent la même épreuve avec des objectifs incomparables. 

- Le coureur élite et l'amateur cherchant simplement à finir ne sont pas en compétition - ils participent au même événement sans jouer au même jeu. 

- Cette asymétrie acceptée et même célébrée, s'étend aux trails, ultra-marathons, au parkour, au cross fit, à l'Hyrox, au fitness, à la musculation...

Le phénomène dominant n'est plus "gagner contre les autres" mais "finir pour soi". 


Cette mutation correspond étrangement à la structure temporelle et stratégique de la guerre asymétrique : 

- pas de victoire rapide, 

- nécessité de tenir dans la durée, 

- objectifs personnels plutôt que victoire sur l'ennemi, 

- acceptation de l'abandon sans déshonneur. 

Les sports d'ultra-endurance miment même explicitement cette logique : environnement hostile, ressources limitées, lutte prolongée, survie comme objectif principal.


Cette évolution actuelles du sport peut s'interpréter comme le pendant culturel à l'impossibilité de penser la victoire militaire dans les termes traditionnels. 

Après l’Irak, l'Afghanistan ou les massacres à Gaza, c’est quoi une victoire militaire aujourd'hui ?

Il n'y a plus de signatures de capitulation, plus de défilés triomphaux, juste des enlisements et des retraits. 

Les sports à succès de ce début de XXI° siècle (trails, ultra-marathons, parkour, cross fit, triathlon..) sont d'une certaine façon le reflet de cette désillusion militaire : abandon d’une quête de victoire sur autrui… au profit d'un dépassement de soi où personne d'autre ne subit de défaite.

On ne veut plus être winner mais finisher !!

Reste une dissociation troublante : les mêmes personnes qui pratiquent des sports asymétriques (marathons en mode "finisher") continuent de regarder des sports symétriques (matchs en mode "winner/loser"). 

Cette coexistence répond à des besoins psychologiques différents 

- l'un pour l'expérience vécue, 

- l'autre pour le maintien de croyances rassurantes.

La question posée par la guerre asymétrique au sport n'est donc pas tant "va-t-on vers le développement des pratiques asymétriques ?" - elles existent déjà massivement - que "pourquoi la fiction de la symétrie se maintient toujours autant dans le spectacle sportif ?" 


On en reparle le 18 mars prochain, là.

Monday, December 08, 2025

ÇA POURRAIT RESSEMBLER À QUOI LE MARKETING DE L'EFFONDREMENT ® ?

Dans notre précédent post nous évoquions l'idée que si les marques de sport s'emparaient des imaginaires de la guerre, "ce marketing de l'effondrement ® pourrait valoir des centaines de milliards demain".

Nous avions volontairement mis un ® à marketing de l'effondrement afin d'accentuer la tension paradoxale que contient cette expression qui vise à utiliser les outils du marketing pour accompagner ce qui a priori menace très directement ses finalités, à savoir la vente et la croissance de la consommation.

Une fois ceci dit, nous avons eu envie d'aller plus loin avec une question toute simple : 
Et si demain, une école de commerce délivrait un MBA Spécialisé en "Marketing de l'effondrement ®", quels seraient ses arguments pour vendre sa formation ?

Voilà ce que nous avons imaginé. 

Manuel pour écoles de commerce (MBA spécialisé)

"Comment transformer l'anxiété existentielle en croissance exponentielle à deux chiffres"

1. Le dernier marché vierge. L'effondrement est le seul territoire de consommation encore non saturé. Tous les autres besoins sont couverts. La peur de mourir ? Marché infini, indémodable, universel : 8 milliards de clients potentiels qui veulent tous survivre.

2. Une élasticité-prix maximale. Quand il s'agit de survie, le consommateur n'est plus sensible au prix. Un kit à 500€ ou 5000€ ? Quand c'est "ta vie ou ton portefeuille", le pricing devient émotionnel, non rationnel. Marges exceptionnelles garanties. Le luxe vendait du superflu cher ? Nous vendons du vital encore plus cher !

3. Une obsolescence accélérée par la menace. Chaque nouvelle catastrophe (canicule record, guerre, pandémie...) relance le cycle d'achat. Les clients upgradent naturellement leur préparation. Pas besoin de créer artificiellement l'obsolescence : l'actualité le fait pour vous. Modèle de revenus récurrents garanti par l'aggravation continue de la situation mondiale.

4. Une clientèle premium captive. Les CSP+ sont terrifiés mais ont les moyens. Ils paieront n'importe quoi pour sécuriser leur famille. Ce ne sont pas des achats impulsifs, ce sont des "investissements vitaux". Lifetime value client exceptionnelle : une fois entré dans la logique de préparation, il achète en continu.

5. La responsabilité individuelle = la poule aux oeufs d'or. En transférant la responsabilité de la résilience collective vers l'individu, on crée un marché par personne. Pas de mutualisation, pas de communs, que des solutions individuelles vendables. "C'est TON kit, TA survie, TA responsabilité (et TON achat)."

6. Un marketing sans responsabilité. Impossible de prouver que le produit ne marche pas avant qu'il soit trop tard (et là, plus de SAV possible !!). Zéro risque réputationnel. Si l'effondrement n'arrive pas : "heureusement qu'on était préparés". S'il arrive : les clients morts ne se plaignent pas. Business model rêvé : promesses invérifiables.

7. Un storytelling émotionnel très puissant. Les campagnes peuvent jouer sur : l'amour familial ("protège tes enfants"), la responsabilité paternelle/maternelle, la culpabilité ("et si tu n'avais rien fait ?"), l'héroïsme ("sois celui qui sauve sa famille"). Leviers émotionnels infiniment plus puissants que "achète une nouvelle voiture".

8. La peur = un très bon moteur d'achat. Le désir est capricieux, la peur est constante. Un client qui a peur achète impulsivement, immédiatement, sans comparaison concurrentielle. La peur court-circuite la rationalité. C'est du neuromarketing optimisé par l'instinct de survie. Taux de conversion exceptionnels.

9. Une légitimation par la science. Les rapports du GIEC, de l'ONU, de scientifiques font ta publicité gratuitement. Chaque nouveau rapport alarmiste est une campagne pub gratuite pour notre industrie. On n'a même pas besoin de convaincre que la menace existe, des institutions crédibles le font pour nous. On se contente de vendre les solutions.

10. Une segmentation infinie. Effondrement climatique, guerre nucléaire, pandémie, crise financière, cyberattaque, pénurie alimentaire, rupture énergétique... Chaque menace = une gamme de produits. Cross-selling et up-selling naturels : le client qui achète pour une menace veut aussi se protéger des autres. Panier moyen en croissance exponentielle.

11. Des communautés d'ultra-fidèles. Les preppers/survivalistes forment des communautés passionnées, évangélisatrices, qui font le marketing pour vous. Ils créent du contenu (YouTube, forums, réseaux sociaux...), organisent des événements, se forment mutuellement. Le contenu généré par ces ambassadeurs gratuits et très motivés est juste énorme.

12. Une premieumisation facilité. Facile de créer des gammes luxury : bunker design, kit de survie en cuir italien, cours de résilience avec coachs renommés... Les riches anxieux paieront 100 fois le prix pour du "haut de gamme apocalyptique". Le statut social peut se performer même dans la préparation à l'effondrement. Il faut imaginer créer le LVMH de la survie !

13. Un B2B gigantesque encore inexploité. Au-delà du B2C : les entreprises doivent préparer leurs "business continuity plans", les villes leurs plans de résilience, les États leurs stratégies d'adaptation. Contrats publics massifs. Le marché institutionnel est 100 fois plus gros que le marché consommateur et il est obligatoire (normes, régulations).

14. Un immense désir d'expertise. Devenir expert en résilience/effondrement confère un statut social nouveau. Les formations certifiantes, les diplômes, les consultants se multiplient. On peut vendre de la connaissance (immatériel et donc marges maximales) en plus des produits. L'effondrement crée une nouvelle classe d'experts ultra vendables.

15. Une prime au premier arrivée. Les marques qui s'installeront les premières sur "l'effondrement" auront un avantage de pionnier colossal. Dans 10 ans, quand ce sera mainstream, les late-comers ne pourront plus entrer. C'est LE moment de se positionner. First-mover advantage historique sur le dernier grand marché de l'humanité.

- Ce que les étudiants doivent bien comprendre : 

- Le marketing de l'effondrement n'est pas immoral, il est réaliste. 

- Si le monde s'effondre vraiment, autant que quelqu'un en profite. 

- Si le monde ne s'effondre pas, vous aurez vendu de la tranquillité d'esprit. C'est du win-win. 

- Cours complémentaires recommandés :

  • "Ethical washing de la catastrophe"
  • "Comment vendre la décroissance... sans décroître"
  • "Gamification de la survie"
  • "Influenceurs survivalistes : des partenariats stratégiques"


Caricatural ? Cynique ? Réaliste ?

On vous laisse juge.

Nous, en tout cas on s'est bien amusé à rédiger cet argumentaire en y mettant tout le bullshit marketing nécessaire. Et en imaginant même la couverture et une double page du livre qui serait fourni aux étudiants (images en haut).

On en reparlera le 18 mars prochain, là.