- Et si les crises aidaient à penser le sport de façon plus stratégique et prospective ?
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Dans "L’Heure des prédateurs", Giuliano da Empoli soutient une thèse très simple : nous vivons ce qu'il appelle un «moment borgien» par référence aux Borgia.
La méthode Borgia ? c’est l’action imprévisible, la multiplication des fronts pour paralyser l’adversaire.
En matière de géopolitique Trump Netanyahou, Poutine en sont de parfaites incarnations.
Ils ne cherchent pas à réformer l’ordre existant.
Ils veulent juste le rendre obsolète par la sidération, la vitesse, l’action brutale.
La question que l'on se poser : et si le sport vivait lui aussi aujourd'hui, son «moment borgien» ?
Et si lui aussi voyait aujourd'hui, tous ses principes remis en cause ?
Deux faits, parmi beaucoup d'autres, pourraient en témoigner.
- L’organisation des Enhanced Games qui est probablement le geste borgien le plus radical actuel. Des jeux où il ne s’agit pas de combattre le dopage, mais au contraire de le légaliser et d'en faire le spectacle.
- L’explosion de l’Hyrox, qui propose un nouveau format de compétition sans se soucier des notions de disciplines qui ont tant dominé le sport depuis sa création.
Les Enhanced Games et l’Hyrox ne luttent contre personne.
Ils se foutent des instances sportives.
Ils dessinent leur propre chemin.
Ils ne sont pas une révolution, mais une bifurcation.
Ils créent un ordre parallèle sans se soucier de l’ordre ancien.
La vraie question prospective est dès lors celle là : si ces formats peuvent rendre obsolète le sport institutionnel sans le combattre, qu'est-ce qui va rendre ces formats eux-mêmes obsolètes dans dix ans ?
Et si les pratiques sportives de demain étaient celles qu'on était totalement incapables de nommer aujourd’hui ?
Peut-être.
Probablement, même.
Mais il ne faut pas que cela nous empêche de faire des hypothèses.
Alors, en voici trois :
- Première hypothèse : la dissolution de la frontière entre pratique sportive et vie quotidienne.
Les sports en pleine croissance comme leCrossFit, Hyrox, ou le trail ont encore une structure reconnaissable - un début, une fin, un format.
Ce qui viendra après sera peut être radicalement différent : une pratique continue, intégrée dans le quotidien, sans séance identifiable.
Ça ne sera pas du sport, mais pas du non-sport non plus.
Quelque chose comme une motricité permanente - marcher vite, porter, grimper, sprinter - réintégrée dans la vie ordinaire comme elle l'était avant l'invention du sport moderne au XIXe siècle.
Le sport moderne est une invention historique récente.
Il peut disparaître comme catégorie.
- Deuxième hypothèse : corps augmenté comme terrain de pratique
Les Enhanced Games ouvrent une boîte de Pandore qu'on ne refermera pas.
Mais la vraie rupture n'est pas le dopage - c'est la question de ce qu'est un corps performant quand la biologie devient modulable.
Demain, si la récupération cellulaire s'accélère par des interventions légères, si la perception de l'effort se modifie, si le sommeil se compresse - la pratique sportive ne se pense plus dans les mêmes catégories de durée, d'intensité, de limite.
Ce n'est pas de la science-fiction.
C'est une trajectoire en cours.
La question n'est plus jusqu'où peut aller le corps ?
Mais de quel corps parle-t-on ?
- Troisième hypothèse : la pratique comme résistance au numérique
C'est peut-être la piste la plus évidente.
Dans un monde où l'expérience se dématérialise à vitesse accélérée - travail, relations, loisirs, identité - le corps qui souffre, qui transpire, qui tombe et se relève devient un acte de résistance ontologique.
C'est une façon de dire : "je suis réel, j'ai un corps, je m'en souviens".
C'est une réponse anthropologique à une crise de présence au monde.
Mais qu'on ne sait pas encore nommer ça parce que ce n'est pas un sport.
Si on pousse ces trois hypothèses jusqu'au bout, la pratique sportive de demain sera peut-être :
- Sans institution - ni fédération, ni format, ni certification.
- Sans spectateur - ou alors le spectateur est aussi pratiquant, la distinction s'effondre.
- Sans discipline unique - hybridation permanente, pratique-monde.
- Sans performance mesurable - ou alors avec des métriques entièrement subjectives et personnelles.
- Avec une dimension rituelle assumée - le groupe, le feu, la montagne, le froid, quelque chose qui ressemble à ce que les sociétés pré-modernes appelaient épreuve initiatique.
D'où une de nos hypothèses de travail actuellement :
Et si ce qu'on ne sait pas encore nommer, existait déjà chez des gens qui ne se pensent pas comme sportifs !!!
Et si demain, les pratiques sportives n'étaient plus du sport ?
Le paysan qui fend son bois, marche ses terres et nage dans la mer en janvier, pratique quelque chose que nos catégories sportives actuelles ne capturent pas.
Et le si le sport était en train de muter de façon beaucoup plus radicale - et possiblement de façon beaucoup plus rapide - qu'on ne l'imagine ?
Le comble du moment borgien serait que les révolutions sportives à venir nous ramènent à une époque et des pratiques d'avant le sport !!!!
Pourquoi faudrait-il exclure cette hypothèse ?
