Il existe une façon de traverser la ville que les urbanistes et les experts mobilité n'ont jamais vraiment théorisée.
Elle n'emprunte pas les pistes cyclables.
Elle ne fréquente pas les stades.
Elle ne demande pas d'autorisation.
C'est la mobilité des dealers.
Une mobilité peu étudiée mais qui se révèle en fait souvent très intelligente.
C'est le point de départ de notre chantier de notre réflexion Narcos Mobility ®, une série destinée à interroger ce que le trafic de drogue - tel qu'il est représenté dans des séries comme Gomorra, The Wire, Top Boy ou High Maintenance - peut nous apprendre sur les mobilités urbaines de demain.
Non pas pour glorifier l'économie souterraine, mais pour en extraire une grammaire : celle des flux invisibles, des territoires conquis, des réseaux capillaires que personne n’a vraiment cartographiés.
Ce que la Narcos Mobility ® emprunte au trafic, c'est sa grammaire spatiale - mais évidement pas son éthique !!!
Dans un premier temps Narcos Mobility ® a tenté de définir une typologie de cette mobilité à partir de quatre archétypes urbains issus de la fiction.
- Gomorra incarne la Ville-Machine.
- The Wire dessine la Ville-Impasse.
- Top Boy révèle la Ville-Coursive.
- High Maintenance tisse la Ville-Réseau.
La question que nous sommes posées au sein de Transit-City ® et au sein du Prospective Sport Lab ® a été alors de se demander : et si ces quatre mobilités pouvaient engendrer de nouvelles pratiques sportives ?
La question peut sembler provocatrice.
Elle est surtout prospective.
Car si l'on observe ce que chacun de ces archétypes urbains produit comme rapport au corps et à l'espace, on voit émerger des formes de pratiques physiques qui n'ont rien à envier aux sports institués - et qui leur ressemblent parfois étrangement.
- La Ville-Machine de Gomorra, avec sa logique de prédation territoriale et de démonstration de force, ne produit pas du sport au sens conventionnel.
Elle produit une mobilité prédatrice - le quad sauvage sur les trottoirs, l'occupation bruyante des espaces piétons, la vitesse comme intimidation.
Un anti-sport, en somme, mais qui dit quelque chose de réel sur la façon dont certains corps s'approprient la ville en l'absence de tout autre espace de souveraineté.
- La Ville-Impasse de The Wire est plus subtile.
Dans les territoires captifs, le sport devient acte politique.
Le basket de rue, le football de cage, la danse urbaine ne sont pas des loisirs - ce sont des façons d'occuper l'espace qu'on vous a refusé, de faire du corps le seul territoire sur lequel personne ne peut vous assigner.
Se bouger là où on est censé rester immobile : c'est peut-être la définition la plus juste d'une mobilité de résistance.
- La Ville-Coursive de Top Boy est le terrain le plus évident.
Le parkour, l'escalade urbaine, le BMX de staircase naissent précisément de ce que la ville officielle a produit en voulant contenir ses habitants - des coursives, des toits, des recoins. L'interstice architectural devient terrain de jeu.
La contrainte physique n'est plus subie : elle est la matière même du sport, la règle du jeu.
Une mobilité verticale qui se joue dans les angles morts de la ville planifiée.
- La Ville-Réseau de High Maintenance est peut-être la plus prometteuse sportivement.
Le vélo, la course de quartier en quartier, le yoga outdoor collectif : des pratiques capillaires qui traversent les frontières invisibles, qui tissent du lien là où la ville a tracé des séparations.
Une mobilité nomade qui fait du mouvement continu une façon d'être partout à la fois - comme le livreur de High Maintenance qui connaît la ville mieux que n'importe quel urbaniste ou sociologue.
Ce que la Narcos Mobility ® révèle au fond, c'est que les pratiques sportives les plus inventives de ces dernières décennies - le parkour, le street workout, le ghetto workout, les bar Brothers, l'urban hiking, le fixing riding - ont toutes en commun d'être nées en dehors des institutions sportives.
Elles n'ont pas attendu d'équipements, de règlements, de fédérations.
Elles ont pris la ville telle qu'elle était - hostile, cloisonnée, assignante - et elles en ont fait un terrain.
Ce n'est pas sans rappeler la façon dont les économies souterraines s'organisent : par l'intelligence du terrain, la connaissance fine du territoire, la capacité à transformer chaque contrainte en ressource.
D’ou quelques questions :
- Et si demain la performance sportive n'était plus une affaire de stade ou de piste, mais une façon clandestine de reprendre possession de la ville - comme les narcos reprennent possession du territoire ?
- Et si le sport de demain se pensait moins comme une pratique encadrée que comme une logistique de l'insoumission - une façon d'habiter la ville par le corps là où la ville ne vous a pas invité ?
- Dit autrement : le meilleur urbaniste sportif de demain serait-il celui qui pense comme un dealer - en termes de flux, de furtivité, de capillarité et de souveraineté du territoire ?
Et si demain les sportifs pensaient comme les dealers ?

