La très belle série Gomorra ne parle pas que de trafic de drogue.
Gomorra parle aussi - et surtout - de mobilité.
L’infrastructure routière n'est pas un simple décor, mais un personnage à part entière.
Gomorra raconte l’histoire de Naples devenue une «ville-moteur».
Dans Gomorra, la piazza est remplacée par l'échangeur d'autoroute ou le viaduc.
Les discussions cruciales se passent très souvent dans des voitures en mouvement ou sur des parkings de stations-service.
Les personnages n'appartiennent plus à la ville historique, mais à une zone logistique.
La voiture est le seul espace privé et sécurisé.
C'est un confessionnal mobile où l'on complote, loin des micros et des regards.
Le scooter lui, est l’outil agile du contrôle territorial, celui de la souveraineté mafieuse sur les territoires.
Il permet de passer de l'autoroute aux ruelles étroites (les vicoli) ou de monter sur les coursives des Vele di Scampia.
Les cortèges de scooters représentent la mobilité du crime organisé.
C’est une cavalerie moderne.
La cavalerie légère de petites mains qui contraste avec les voitures de luxe des chefs.
La voiture est, elle, la seule forme de «beauté» et de réussite montrable au milieu du béton.
Gomorra, c’est la «città diffusa».
Une ville qui n’est plus organisée autour d'un centre, mais d’une nébuleuse de quartiers reliés uniquement par des routes.
Dans Gomorra, sans moteur, tu n'existes pas.
En transformant la ville en "ville-machine", la mafia rend la géographie physique obsolète.
La seule carte qui compte est celle des flux de drogues et d'argent.
Cette nouvelle mobilité crée une "ville invisible" qui se superpose à la ville légale, utilisant les mêmes routes mais avec une grammaire totalement différente (contre-sens, raccourcis par les coursives, zones de transit éphémères).
Et pourtant, cette souveraineté mafieuse du moteur reste étrangement en marge des analyses urbaines et politiques.
Pourquoi les chercheurs en mobilité, les urbanistes, les sociologues de la ville continuent-ils de traiter le crime organisé comme un phénomène hors-sol, séparé des infrastructures qui le rendent possible ?
Comme si la route, le viaduc, l'échangeur n'étaient que des supports neutres, indifférents à ce qui les traverse.
C'est peut-être parce que reconnaître la ville-moteur comme territoire mafieux oblige à reconnaître une vérité inconfortable : les mêmes infrastructures pensées pour la croissance économique, la fluidité logistique, la modernisation des périphéries, sont précisément celles qui ont rendu la Camorra souveraine.
La mobilité n'est pas seulement un outil du progrès - elle est aussi une grammaire du pouvoir que la mafia a su merveilleusement exploitée.
Il y a peut-être aussi une forme d'aveuglement esthétique.
La souveraineté traditionnelle s'incarne dans des monuments, des places, des bâtiments.
La souveraineté du scooter et du parking est trop banale, trop ordinaire pour être prise au sérieux comme forme de gouvernement.
C'est précisément sa force.
Analyser sérieusement cette géographie invisible - cette ville qui se superpose à la ville légale en utilisant les mêmes routes mais avec une grammaire radicalement différente - ce serait admettre que la modernité urbaine a aussi permis une nouvelle forme de souveraineté que personne n'a - en fait - vraiment envie de nommer.
