C'est dommage.
C'est dommage, car il y a dans l'œuvre de Castoriadis une tension qui ne se résout pas et qui pourrait pourtant énormément nous aider quand on tente de faire de la prospective et de dessiner des lignes d'horizons pour les décennies à venir.
Cette tension se définit entre deux livres
- L'institution imaginaire de la société qui expliquent ce que les sociétés peuvent.
- Une société à la dérive qui expliquent pourquoi les sociétés refusent de vouloir.
Expliquons.
- L'institution imaginaire de la société, paru en 1975, pose que toute société est une création : elle se donne à elle-même ses lois, ses significations, sa vision du temps et du possible.
Rien n'est naturel, rien n'est fatal.
Ce qui existe a été institué par les hommes - et peut donc être réinstitué autrement par d'autres hommes.
C'est une pensée de la puissance.
- Une société à la dérive, paru douze ans plus tard en 1997, est un retour sombre sur ce constat et cette promesse.
Non pas sa réfutation intellectuelle - la thèse est toujours valable - mais sur sa mise à l'épreuve au fil du réel.
Ce que Castoriadis observe c'est que si les sociétés ont bien conscience qu'elles se créent elle-même, mais qu' elles ont visiblement choisi de ne plus rien créer de nouveau dans le dernier tiers du XX° siècle.
Alors que les Lumières avaient développé un projet d'autonomie - se gouverner soi-même, collectivement, en connaissance de cause - la nouvelle modernité politique y a substitué la gestion, le confort, l'insignifiance organisée.
Il écrit cela à la fin des années 90 !!
En 2026, les tendances décrites n'ont fait que s'accentuer.
La promesse technique a remplacé la promesse politique.
Cette démission de la volonté n'est pas pour lui une catastrophe, juste le constat d'une capitulation tranquille que globalement tout le monde accepte.
Ce qui frappe aujourd'hui à la relecture de ces livres, c'est que Castoriadis ne décrit pas une époque révolue.
Il décrit la nôtre avec une précision qui devrait presque nous gêner alors que l'on ne cesse de nous parler d'innovation.
Les sociétés contemporaines ne manquent pas d'information, ni d'intelligence, ni même de lucidité sur leurs propres impasses.
Ce qui leur fait défaut, c'est la volonté de se penser et de se vouloir autrement.
Relire Castoriadis, ce n'est donc pas chercher des réponses.
C'est chercher à mieux comprendre pourquoi les sociétés refusent de changer.
En sachant qu'une société qui ne sait plus ce qu'elle veut instituer est déjà une société qui se défait.
On en est malheureusement un peu là.
Ce post peut-être lu comme le prolongement de "Et si on manquait un peu de radicalité ?"
