Notre concept des 4 Souffles qui propose de repenser la mobilité non plus comme un transport passif, mais comme une expérience physique et sensible du territoire, ne vient pas de nulle part.
Il s’est construit en partie contre : contre l’approche du Corbusier développée dans « Sur les 4 routes »
Mais il s’est construit aussi et surtout grâce à 6 penseurs qui nous accompagnent depuis longtemps.
Voilà comment :
- J. Rancière : rendre pensable ce qui a été effacé
Jacques Rancière pose une question en apparence simple : qui a le droit de penser ?
Selon lui, nos sociétés organisent une partition stricte entre ceux qui planifient - les experts, les ingénieurs, les urbanistes - et ceux qui habitent. Le Corbusier en 1941 en est l'incarnation parfaite : il regarde le territoire du dessus, décide de ce qui compte - la vitesse, le flux, le rendement - et en faisant cela rend invisibles toutes les autres façons d'habiter le monde. Le thermique. Le courant. Le relief. La foulée. La cadence du muscle.
Notre concept des 4 Souffles vise à restituer la pensée du territoire à ceux qui l'habitent avec leur corps.
De dessiner ce que Rancière nomme « une nouvelle carte des pensables » pour ouvrir de nouveaux échanges, de nouvelles façons d'agir sur le réel.
- C. Castoriadis : raviver l'imagination radicale
Cornelius Castoriadis nous a apporté une autre dimension : et si notre incapacité à changer venait d'un blocage de l'imagination elle-même ?
La thèse de Castoriadis est simple : les sociétés humaines se créent elles-mêmes.
Leurs institutions, leurs valeurs, leur façon d'organiser l'espace et le temps sont donc des créations humaines, contingentes, qui auraient pu être autrement. Mais la plupart des sociétés le masquent. Elles font passer leurs choix pour des nécessités.
La voiture ne s'est pas imposée par la force - elle s'est imposée comme une évidence. Comme si le corps immobile dans un habitacle propulsé par un moteur était la seule réponse sensée à la question du déplacement humain. Comme si toute autre façon de se déplacer était irréaliste, marginale, utopique.
C'est ce que Castoriadis appelle le blocage de l'imagination radicale - celle qui ne se contente pas d’améliorer, mais qui crée réellement du nouveau.
Les 4 Souffles relèvent selon nous de cette imagination radicale. Ils ne proposent pas une meilleure version du déplacement motorisé. Ils changent la question fondamentale : comment le corps humain peut produire de nouvelles trajectoires ?
- Ph. Descola : casser la frontière
L’anthropologue Philippe Descola nous a révélé il y a plusieurs années que la façon dont l'Occident organise le rapport entre humain et non-humain n'est pas universelle. Mais juste une façon de découper le monde parmi d'autres façons possibles.
Le naturalisme occidental trace une frontière radicale entre nature et culture, entre humain et non-humain. C'est cette frontière que Le Corbusier a gravée dans le béton et l'asphalte.
Mais d'autres peuples — animistes, totémistes, analogistes — n'ont jamais tracé cette frontière. Pour eux, le vent, l'eau, les animaux, les plantes sont des entités avec lesquelles on entre en relation, avec lesquelles on négocie, auxquelles on doit quelque chose.
Les 4 Souffles sont une tentative - depuis l'intérieur de notre civilisation occidentale - de refaire ce passage. De renouer, par le corps et le geste, avec un rapport au monde que d'autres peuples n'ont jamais perdu.
- B. Latour : atterrir enfin
Bruno Latour dans "Où atterrir ?" fait un constat politique : nos anciennes boussoles ne fonctionnent plus - gauche/droite, local/global, progressisme/réaction - car la question écologique a tout remis à plat
Face à cela Latour propose un atterrissage qui accepte la dépendance - non plus envers le marché et l'industrie, mais envers les éléments du monde.
Les 4 Souffles sont d’une certain façon une technologie d'atterrissage, un retour aux éléments au sens précis de Latour.
Les 4 Souffles ne consomment pas la vitesse - ils produisent une relation.
Et cette relation implique une dépendance nouvelle - concrète, vivante, irréductible aux vivants.
- B. Morizot : redevenir des êtres parmi les vivants
Notre pensée ne ce serait pas non plus développée sans Baptiste Morizot pour qui notre crise écologique n'est pas technique, mais est une crise de la sensibilité.
Nous sommes devenus sourds aux langages du vivant non-humain. Nous avons perdu la capacité de percevoir le monde comme un milieu habité par d'autres intelligences que la nôtre.
Sa proposition : passer de l'humain face à la nature à l'humain parmi les vivants. Apprendre à pister - à lire les signes du milieu, à entrer en relation avec ce qui n'est pas humain, à se laisser éduquer par le vent, l'eau, le relief.
- P. Vacca : construire un monde habitable.
Essayiste et consultant en communication, Paul Vacca pose la question la plus concrète, la plus stratégique, la plus immédiatement politique de toutes.
Il part d'un constat sur notre époque : l'attention est devenue liquide. Les grands récits linéaires ne tiennent plus. Les messages forts imposés d'en haut glissent sans accrocher.
Ce qui fonctionne maintenant c'est autre chose - non plus un discours à croire mais un monde dans lequel entrer.
C'est ce que Vacca appelle un monde habitable.
C'est à dire un univers de sens, de pratiques, de rituels, de communautés que les gens peuvent habiter, s'approprier, co-construire.
Le moteur a réussi exactement cela.
C'est son génie et sa force. Il a construit un monde habitable total - accessible, lisible, appropriable, ritualisé, identitairement puissant.
Les 4 Souffles doivent faire la même chose.
Pas en imitant le moteur - mais en construisant un monde d'une puissance équivalente, fondé sur des valeurs radicalement opposées - No Motor Project ®
Comment ces six là nous ont aidés.
- Rancière dit que la pensée du territoire a été confisquée. > Les 4 Souffles veulent la restituer.
- Castoriadis dit que l'imagination d'un autre monde a été bloquée. > Les 4 Souffles veulent la réactiver.
- Descola dit que la frontière nature/culture n'est pas universelle. > Les 4 Souffles veulent la défaire par le geste.
- Latour dit qu'il faut atterrir. > Les 4 Souffles sont un atterrissage.
- Morizot dit que la sensibilité au vivant a été détruite. > Les 4 Souffles lui redonnent vie.
- Vacca dit qu'il faut construire un monde habitable. > Les 4 Souffles en sont un.
Six diagnostics différents donc... mais une même direction.
Le corps humain qui reprend sa trajectoire dans le monde.
Qui cesse d'être transporté pour commencer à se déplacer.
Qui cesse de consommer le territoire pour commencer à l'habiter.
Qui cesse de subir les éléments pour commencer à négocier avec eux.
Ce n'est pas une proposition de mobilité alternative.
Ce n'est pas un programme politique.
Ce n'est pas une utopie sportive.
C'est un autre monde habitable.
A construire.
