Friday, February 06, 2026

ET SI LE DÉSERTEUR ÉTAIT LE RÉVÉLATEUR DE NOS SERVITUDES MILITAIRES ET SPORTIVES ?

Ce post prolonge la réflexion esquissée dans "Et si dans le sport et la guerre, il fallait plus penser la désertion ?"

La figure du déserteur est historiquement entachée par l'opprobre. 


Dans l'imaginaire collectif, elle renvoie à la lâcheté, à la fuite devant le devoir ou à la trahison du collectif. 


Pourtant...


Pourtant, à travers la littérature une autre vérité - moins simpliste - peut émerger ! 


Dans la littérature, le déserteur n'est pas celui qui forcément de manque de courage.


Au contraire même...


Il est celui qui courageusement et en prenant beuacoup de risques, brise le mécanisme et les grands narratifs guerriers ou sportifs. 


Le déserteur peut agir comme un révélateur éthique.


Réflexions à travers quatre héros qui refusent de jouer le jeu :

- Dans "La Solitude du coureur de fondd'Alan Sillitoe, Colin Smith choisit de déserter la victoire.En s'arrêtant devant la ligne d'arrivée, Smith refuse d'être instrumentaliser et d'être le trophée du système carcéral dont il est prisonnier. Son talent n'est pas à vendre et la maîtrise de son destin vaut mieux qu'une médaille. 


- Dans "End Zonede Don DeLillo, Gary Harkness joueur talentueux hanté par l'apocalypse nucléaire, sabote sa carrière par des transferts incessants. Pour lui, le sport est une «guerre sans les coups de feu» et le stade est une répétition générale de l'anéantissement. Il refuse d'être le soldat de cette mise en scène guerrière.

Dans ces deux romans, la désertion est un moyen à saboter la récupération.


On peut voir cela comme une saine lucidité face à certaines réalités sportives.


Tout comme le fait de déserter une guerre peut être vu comme de la lucidité face aux massacres.

- Dans "Voyage au bout de la nuit", Céline démonte le mythe de l'héroïsme à travers Bardamu  pour qui la guerre n'est qu'une «abattoir international en folie». Sa volonté de déserter n'est pas une défaillance morale, mais au contraire une réaction de santé mentale face à un nationalisme suicidaire.


- Dans "Catch-22de Joseph Heller, le capitaine Yossarian comprend que la structure militaire est une machine destinée à broyer l'individu. Sa décision de déserter devient un acte très rationnel : dans un monde qui vous empêche de rester en vie, la désertion devient une forme de sagesse


Le point commun de ces quatre héros est de nous obliger à réfléchir un peu autrement.


Si les déserteurs nous font tant réfléchir, c'est parce qu'ils agissent comme des miroirs de nos propres servitudes. 


Ils établissent un parallèle frappant entre deux systèmes dans lesquels l'individu est sommé de «performer» pour une cause qui le dépasse - celui la gloire de l'institution ou la victoire de la nation.  


La désertion est synonyme de prise de conscience, comme le montre admirablement le très beau "Déserter" de Mathias Enard à travers la désertion physique d'un soldat et la désertion par fidélité d'un mathématicien. 


Dans ces oeuvres, la désertion n'est pas la fin du courage, elle est le courage de la fin : celui de mettre un terme à ce qui n'a plus de sens pour soi.


On en reparlera, .