Pendant des siècles, le mot «crise» a désigné un instant fugace, un point de bascule où tout se joue.
Aujourd'hui, ce terme semble avoir changé de nature : il ne décrit plus une parenthèse entre deux périodes de stabilité, mais le tissu même de notre quotidien.
Si tout est en crise, la crise n'est-elle pas devenue notre nouvelle normalité ?
Tentons de poser quelques éléments de réflexion.
Le renversement du mot : de la décision à l'impuissance.
À l’origine, le grec krisis désignait un moment de vérité, une bifurcation courte et décisive menant vers une résolution.
Or, nous vivons aujourd'hui l'inverse : une condition chronique sans issue visible.
Le mot s'est retourné contre lui-même : au lieu d'annoncer un jugement ou un choix, il sert désormais à reporter indéfiniment la décision.
Ce glissement sémantique suggère que nos sociétés ont perdu leur capacité à dessiner de nouveaux horizons, subissant leurs propres créations comme des forces étrangères.
Une prolifération systémique et simultanée.
Pourquoi cette sensation de submersion ?
Probablement car nous ne faisons pas face à une "méta-crise" unique, mais à une convergence inédite de quatre transformations majeures :
- Le forçage climatique : ce n'est plus une crise passagère, mais un changement irréversible de l'échelle du vivant.
- L’érosion démocratique : une perte de confiance profonde dans les institutions et une montée de la désinformation.
- Le basculement géopolitique : la fin de l'ordre stable au profit de fragmentations globales.
- La mutation numérique : Une accélération qui fragmente nos cadres de référence communs (crise épistémique).
Nos systèmes institutionnels et politiques n'ont tout simplement pas été conçus pour gérer ces quatre bifurcations de manière simultanée.
La fin du futur comme promesse.
Le passage à une crise permanente marque aussi l'effondrement de notre "régime d'historicité".
Longtemps, nous avons cru que le futur serait meilleur que le présent.
Aujourd'hui, le futur est devenu une menace : le lieu du désastre climatique plutôt que celui de l'accomplissement.
Cette inversion de la temporalité nous enferme dans un présent de gestion de crise perpétuel, car nous ne pouvons plus nous projeter sereinement dans l'avenir.
La crise comme révélateur ?
En définitive, ce que nous appelons «crise» n'est peut-être que la manifestation visible de contradictions structurelles devenues insupportables.
Ce que nous appelons "crise" est souvent la collision visible entre un imaginaire institué qui ne tient plus et un imaginaire instituant qui n'a pas encore trouvé sa forme.
«L’intervalle entre deux…» est devenue notre demeure.
Nous habitons l'intervalle.
L'ancien monde - ses certitudes, ses récits, ses promesses - ne tient plus.
Le nouveau n'a pas encore trouvé sa forme.
Et dans cet entre-deux, la crise n'est pas un passage ; elle est devenue le lieu lui-même.
La question qui se pose alors n'est plus «comment sortir de la crise ?» comme si elle était un accident dont on pourrait se remettre.
La vraie question est : comment habiter lucidement un état permanent de bifurcation ?
- Comment agir sans la promesse d'une résolution prochaine ?
- Comment reconstruire des récits collectifs dans un présent qui ne cesse de déborder ?
La crise, au sens grec, était un moment de vérité.
Peut-être que vivre dans la crise permanente, c'est finalement apprendre à vivre dans la vérité sans le secours de la résolution.
Question : ça veut dire quoi penser le sport (qui lui va bien - là) dans un monde en crise ?
