Le paradoxe structurel
Dans la guerre asymétrique, le vainqueur tactique devient souvent le vaincu stratégique.
L'armée qui "gagne" militairement (contrôle territorial, supériorité des pertes infligées) perd politiquement, moralement, temporellement.
- Tsahal peut détruire le Hamas mais crée des générations de résistants.
- Les États-Unis ont gagné toutes les batailles en Irak et en Afghanistan et ont perdu les deux guerres.
Ce paradoxe de l’accumulation de victoire sur le terrain pouvant conduire à une défaite globale sur le plan politique, peut-elle s’appliquer au sport ?
Trois réflexions.
- Une première réflexion sur la victoire qui détruit le vainqueur
Un athlète peut gagner une compétition et y perdre sa santé, sa longévité sportive, sa vie après le sport.
Le cycliste dopé qui gagne le Tour mais détruit son corps.
Le boxeur champion qui finit avec des lésions cérébrales irréversibles.
Le gymnaste qui accumule les médailles à 16 ans et ne peut plus marcher à 30.
La "victoire" sportive peut être une défaite biologique, psychologique, existentielle.
Le sport de haut niveau - et notamment le rugby pro actuel - produit massivement ce type de "vainqueurs vaincus" - des corps détruits pour des médailles, des carrières écourtées pour des records.
- Une deuxième réflexion sur l'asymétrie des objectifs
Dans la guerre asymétrique, les deux parties ne jouent pas au même jeu.
L'armée veut une victoire rapide et décisive.
La guérilla veut juste survivre assez longtemps pour que l'ennemi abandonne.
Résultat : l'armée peut "gagner" toutes les batailles et "perdre" la guerre par épuisement.
En sport : l'athlète professionnel qui vise la victoire absolue affronte des pratiquants qui visent juste à participer, finir, durer.
Le premier peut "gagner" la course mais "perdre" face à l'émergence d'un modèle où la performance individuelle ne compte plus.
Les marathons de masse en sont l’illustration même : les Kenyans gagnent en 2h, mais les dizaines de milliers de finishers en 4-6h "gagnent" culturellement en imposant un nouveau paradigme dans lequel finir vaut gagner.
- Une troisième réflexion sur le sport à l'ère de la défaite permanente
Si on applique sérieusement la logique de la guerre asymétrique au sport, on aboutit à ceci : le sport-spectacle traditionnel, malgré ses victoires apparentes (audiences, revenus, prestige), est en train de perdre structurellement face à un adversaire qu'il ne peut pas combattre efficacement - des millions de gens qui pratiquent autrement, pour d'autres raisons, selon d'autres critères.
Le sport-institution peut continuer à produire des champions, des records, des spectacles.
Mais le sport-institution ne perd-il la bataille du sens ?
Qui se soucie encore vraiment aujourd’hui du record du monde du 100m quand des millions de gens courent des marathons selon leur propre chrono ?
Et si c’était cela ce que l’on pourrait appeler la défaite du vainqueur : une domination technique mais une obsolescence stratégique ?
On en reparle le 18 mars avec "Et si la guerre changeait le sport ?"
