1 - Le corps
- Le baby-foot mobilise le corps de manière limitée mais réelle : station debout prolongée, gestes répétitifs, parfois violents (les "taquets").
- C'est une micro-dépense physique qui reste dans le registre du "sport de bar".
- Call of Duty propose lui une immobilité quasi-totale du corps, une hypertrophie de la main et de l'œil au détriment du reste.
- Cette sédentarité est devenue un enjeu de santé publique, mais aussi de redéfinition de ce qu'est l'activité, la compétence, la performance physique à l'ère numérique.
2 - Le masculin
- Les deux sont des bastions de masculinité, mais de masculinités différentes.
- Le baby-foot valorise une virilité bon enfant, bruyante, collective, un peu rétro - celle du comptoir,.
- Call of Duty mobilise des imaginaires militaro-virils beaucoup plus lourds : l'élite tacticienne, le soldat surentraîné, la fraternité guerrière.
- L'un joue sur la camaraderie décontractée, l'autre sur le fantasme de la puissance létale.
3 - L’histoire
- Call of Duty rejoue obsessionnellement les conflits du XXe et XXIe siècle : seconde guerre mondiale, guerre froide, conflits actuels
- Il participe à la construction d'une mémoire collective très américano-centrée des conflits armés, avec tous les enjeux idéologiques que cela comporte.
- Le baby-foot n'a aucun discours historique ou politique explicite, c'est un jeu presque anhistorique, universel dans sa simplicité mécanique.
4 - La violence
- Call of Duty met en scène une violence explicite, graphique, immersive : tuer est l'objectif central, les corps tombent, le sang éclabousse selon les versions.
- Le baby-foot simule un affrontement sportif où "marquer" contre l'adversaire se limite à passer une balle dans une trappe.
- Mais les deux jeux canalisent de l'agressivité compétitive.
- Question : pourquoi la violence vidéoludique guerrière suscite-t-elle de la réprobation chez certains quand la violence sportive (même simulée) est, elle, acceptable, voire valorisée ?
5 - L’attention
- Une partie de baby-foot dure 10-15 minutes maximum, impose des temps morts, des rotations de joueurs, des pauses.
- Call of Duty peut aspirer des heures continues dans une économie de l'engagement pensée pour maximiser le temps d'écran : progressions, déblocages, saisons, battle pass.
- L'un respecte une temporalité sociale classique, l'autre applique les logiques du capitalisme attentionnel.
6 - La communauté
- Le baby-foot crée des communautés locales, ancrées : les habitués du café, les collègues de bureau, les amis du foyer.
- Ces liens sont parfois faibles mais toujours incarnés.
- Call of Duty produit des communautés en ligne très larges, potentiellement plus intenses (clans, équipes esport) mais aussi potentiellement plus volatiles et parfois plus toxiques (harcèlement, insultes).
7 - L’angoisse
- Personne ne s'inquiète qu'un adolescent joue au baby-foot - c'est même plutôt rassurant pour les parents.
- Call of Duty cristallise toutes les angoisses sur les jeunes générations : addiction aux écrans, désensibilisation à la violence, isolement social, masculinité toxique.
- Ces paniques morales en disent plus sur les générations qui les formulent que sur les pratiques elles-mêmes.
8 - La compétition
- Le baby-foot a ses championnats, mais ils restent confidentiels, artisanaux.
- Call of Duty (et l'esport en général) a industrialisé la compétition vidéoludique : millions de dollars de prize pools, spectateurs en stade, diffusion mondiale, professionnalisation.
- C'est une refondation complète de ce que signifie "être sportif" qui bouscule les hiérarchies établies entre effort physique et performance cognitive.
Deux réflexions pour continuer à réfléchir :
- Le baby-foot semble appartenir à un monde social décrit comme en déclin (le café, le collectif de travail stable, la sociabilité de proximité).
- Mais qui dit que le baby-foot n'est pas au contraire à l'aube d'une vraie renaissance dans les années qui viennent ?
- Et s'il offrait ce que jamais le numérique ne pourra offrir ?
- Call of Duty incarne lui les nouvelles formes de socialisation, de compétition et de construction identitaire de l'ère numérique.
- Mais n'est-il pas aussi à la fin d'un certain modèle idéologique ?
- L'imaginaire revanchard post-11 septembre qui a soutenu la croissance de CoD n'est-il pas mort ?
- Qui demain aura envie d'incarner un militaire américain ? - voir, là.
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Ce post prolonge :
- Hors-Champs : la chair, le papier et le plastique.
- Hors-Champs (2) : petits soldats vs écrans.
- Hors-Champs (3) : et si Call of Duty changeait nos façons de penser le sport ?
On y revient le 18 mars, là.
