Le sport moderne fonctionne selon une logique héritée des guerres du XIXe et du début du XXe siècle : deux adversaires de force équivalente s'affrontent selon des règles identiques jusqu'à ce qu'un vainqueur émerge.
Cette structure symétrique s'observe partout, du football au tennis, du rugby au basket.
Sauf qu’entre temps la guerre a changé.
Depuis la fin des années 60 et plus particulièrement depuis la guerre du Vietnam, les guerres opposent des forces fondamentalement inégales.
C'est ce qu'on appelle les guerres asymétriques.
- D'un côté, des armées étatiques disposant de technologies sophistiquées et d'une supériorité matérielle écrasante.
- De l'autre, des groupes armés non étatiques utilisant des tactiques de guérilla, se fondant dans les populations civiles, privilégiant la durée sur l'affrontement direct.
Les conflits récents - Gaza, le Soudan - confirment cette asymétrie structurelle. L’Ukraine avec son front est une exception,
Et cette asymétrie n'est pas neutre en terme de finalité !
Les parties ne définissent pas la victoire de la même manière :
- l'une (le fort) cherche un contrôle territorial et une capitulation formelle,
- l'autre (le petit) vise à survivre et à rendre l'occupation insoutenable.
Sachant que le sport moderne s'est toujours voulu un substitut à la guerre, on peut se demander pourquoi le sport est resté figé dans une conception clausewitzienne de l'affrontement alors que la guerre elle-même a abandonné ce modèle ?
Tentons plusieurs hypothèses.
D'abord, le sport symétrique remplit une fonction idéologique précise.
- Il maintient l'illusion que la compétition violente peut être juste, réglementée, équitable - précisément au moment où les conflits réels démontrent le contraire.
- Les sociétés qui mènent ou soutiennent des guerres asymétriques ont besoin de croire encore à la possibilité d'une violence légitime et méritocratique.
- Le sport-spectacle fournit cet espace où la force reste synonyme de justice.
Ensuite, l'asymétrie pose un problème structurel au spectacle sportif.
- Le sport que l'on regarde repose sur le suspense (on ne sait pas qui va gagner), l'identification (on peut choisir un camp), la catharsis (la victoire procure une décharge émotionnelle), et la résolution narrative (un vainqueur clair).
- L'asymétrie détruit ces mécanismes : si une équipe est structurellement plus forte, où est le suspense ?
- Si les conditions de victoire diffèrent, comment s'identifier ?
- Si personne ne gagne vraiment, où est la résolution ?
- L'asymétrie est a priori fondamentalement non-spectaculaire.
Oui, sauf que…
Oui, sauf que les pratiques sportives actuelles (le sport que l'on pratique) sont en fait le reflet de l'acception de l'asymétrie !!!!
- Les marathons illustrent ce basculement : des dizaines de milliers de participants aux capacités radicalement inégales partagent la même épreuve avec des objectifs incomparables.
- Le coureur élite et l'amateur cherchant simplement à finir ne sont pas en compétition - ils participent au même événement sans jouer au même jeu.
- Cette asymétrie acceptée et même célébrée, s'étend aux trails, ultra-marathons, au parkour, au cross fit, à l'Hyrox, au fitness, à la musculation...
Le phénomène dominant n'est plus "gagner contre les autres" mais "finir pour soi".
Cette mutation correspond étrangement à la structure temporelle et stratégique de la guerre asymétrique :
- pas de victoire rapide,
- nécessité de tenir dans la durée,
- objectifs personnels plutôt que victoire sur l'ennemi,
- acceptation de l'abandon sans déshonneur.
Les sports d'ultra-endurance miment même explicitement cette logique : environnement hostile, ressources limitées, lutte prolongée, survie comme objectif principal.
Cette évolution actuelles du sport peut s'interpréter comme le pendant culturel à l'impossibilité de penser la victoire militaire dans les termes traditionnels.
Après l’Irak, l'Afghanistan ou les massacres à Gaza, c’est quoi une victoire militaire aujourd'hui ?
Il n'y a plus de signatures de capitulation, plus de défilés triomphaux, juste des enlisements et des retraits.
Les sports à succès de ce début de XXI° siècle (trails, ultra-marathons, parkour, cross fit, triathlon..) sont d'une certaine façon le reflet de cette désillusion militaire : abandon d’une quête de victoire sur autrui… au profit d'un dépassement de soi où personne d'autre ne subit de défaite.
On ne veut plus être winner mais finisher !!
Reste une dissociation troublante : les mêmes personnes qui pratiquent des sports asymétriques (marathons en mode "finisher") continuent de regarder des sports symétriques (matchs en mode "winner/loser").
Cette coexistence répond à des besoins psychologiques différents
- l'un pour l'expérience vécue,
- l'autre pour le maintien de croyances rassurantes.
La question posée par la guerre asymétrique au sport n'est donc pas tant "va-t-on vers le développement des pratiques asymétriques ?" - elles existent déjà massivement - que "pourquoi la fiction de la symétrie se maintient toujours autant dans le spectacle sportif ?"
On en reparle le 18 mars prochain, là.




