Thursday, January 08, 2026

ET SI LES GUERRES ASYMÉTRIQUES CHANGEAIENT LES IMAGINAIRES SPORTIFS ?

Le sport moderne fonctionne selon une logique héritée des guerres du XIXe et du début du XXe siècle : deux adversaires de force équivalente s'affrontent selon des règles identiques jusqu'à ce qu'un vainqueur émerge. 

Cette structure symétrique s'observe partout, du football au tennis, du rugby au basket. 

Sauf qu’entre temps la guerre a changé.

Depuis la fin des années 60 et plus particulièrement depuis la guerre du Vietnam, les guerres opposent des forces fondamentalement inégales. 

C'est ce qu'on appelle les guerres asymétriques.

- D'un côté, des armées étatiques disposant de technologies sophistiquées et d'une supériorité matérielle écrasante. 

- De l'autre, des groupes armés non étatiques utilisant des tactiques de guérilla, se fondant dans les populations civiles, privilégiant la durée sur l'affrontement direct.

Les conflits récents - Gaza, le Soudan - confirment cette asymétrie structurelle. L’Ukraine avec son front est une exception, 

Et cette asymétrie n'est pas neutre en terme de finalité !

Les parties ne définissent pas la victoire de la même manière

l'une (le fort) cherche un contrôle territorial et une capitulation formelle, 

- l'autre (le petitvise à survivre et à rendre l'occupation insoutenable.

Sachant que le sport moderne s'est toujours voulu un substitut à la guerre, on peut se demander pourquoi le sport est resté figé dans une conception clausewitzienne de l'affrontement alors que la guerre elle-même a abandonné ce modèle ? 

Tentons plusieurs hypothèses.

D'abord, le sport symétrique remplit une fonction idéologique précise

- Il maintient l'illusion que la compétition violente peut être juste, réglementée, équitable - précisément au moment où les conflits réels démontrent le contraire. 

- Les sociétés qui mènent ou soutiennent des guerres asymétriques ont besoin de croire encore à la possibilité d'une violence légitime et méritocratique. 

- Le sport-spectacle fournit cet espace où la force reste synonyme de justice.

Ensuite, l'asymétrie pose un problème structurel au spectacle sportif

- Le sport que l'on regarde repose sur le suspense (on ne sait pas qui va gagner), l'identification (on peut choisir un camp), la catharsis (la victoire procure une décharge émotionnelle), et la résolution narrative (un vainqueur clair).

- L'asymétrie détruit ces mécanismes : si une équipe est structurellement plus forte, où est le suspense ? 

- Si les conditions de victoire diffèrent, comment s'identifier ? 

- Si personne ne gagne vraiment, où est la résolution ? 

- L'asymétrie est a priori fondamentalement non-spectaculaire.


Oui, sauf que…

Oui, sauf que les pratiques sportives actuelles (le sport que l'on pratique) sont en fait le reflet de l'acception de l'asymétrie !!!! 

- Les marathons illustrent ce basculement : des dizaines de milliers de participants aux capacités radicalement inégales partagent la même épreuve avec des objectifs incomparables. 

- Le coureur élite et l'amateur cherchant simplement à finir ne sont pas en compétition - ils participent au même événement sans jouer au même jeu. 

- Cette asymétrie acceptée et même célébrée, s'étend aux trails, ultra-marathons, au parkour, au cross fit, à l'Hyrox, au fitness, à la musculation...

Le phénomène dominant n'est plus "gagner contre les autres" mais "finir pour soi". 


Cette mutation correspond étrangement à la structure temporelle et stratégique de la guerre asymétrique : 

- pas de victoire rapide, 

- nécessité de tenir dans la durée, 

- objectifs personnels plutôt que victoire sur l'ennemi, 

- acceptation de l'abandon sans déshonneur. 

Les sports d'ultra-endurance miment même explicitement cette logique : environnement hostile, ressources limitées, lutte prolongée, survie comme objectif principal.


Cette évolution actuelles du sport peut s'interpréter comme le pendant culturel à l'impossibilité de penser la victoire militaire dans les termes traditionnels. 

Après l’Irak, l'Afghanistan ou les massacres à Gaza, c’est quoi une victoire militaire aujourd'hui ?

Il n'y a plus de signatures de capitulation, plus de défilés triomphaux, juste des enlisements et des retraits. 

Les sports à succès de ce début de XXI° siècle (trailsultra-marathons, parkour, cross fit, triathlon..) sont d'une certaine façon le reflet de cette désillusion militaire : abandon d’une quête de victoire sur autrui… au profit d'un dépassement de soi où personne d'autre ne subit de défaite.

On ne veut plus être winner mais finisher !!

Reste une dissociation troublante : les mêmes personnes qui pratiquent des sports asymétriques (marathons en mode "finisher") continuent de regarder des sports symétriques (matchs en mode "winner/loser"). 

Cette coexistence répond à des besoins psychologiques différents 

- l'un pour l'expérience vécue

- l'autre pour le maintien de croyances rassurantes.

La question posée par la guerre asymétrique au sport n'est donc pas tant "va-t-on vers le développement des pratiques asymétriques ?" - elles existent déjà massivement - que "pourquoi la fiction de la symétrie se maintient toujours autant dans le spectacle sportif ?


On en reparle le 18 mars prochain, .

Tuesday, January 06, 2026

RELIRE LE CLÉZIO ?

"La guerre a commencé…  

Personne ne sait plus où, ni comment, mais c'est ainsi. 

Elle est derrière la tête, aujourd'hui, elle a ouvert sa bouche derrière la tête et elle souffle.  

La guerre des crimes et des insultes, la furie des regards, l'explosion de la pensée des cerveaux.  

Elle est là, ouverte sur le monde, elle le couvre de son réseau de fils électriques.  

Chaque seconde, elle progresse, elle arrache quelque chose et le réduit en cendres.  

Tout lui est bon pour frapper.  

Elle a des quantités de crocs, d'ongles et de becs. 

"La Guerre" - J.M.G Le Clézio.

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Monday, January 05, 2026

PARCE QU'IL VA BIEN FALLOIR S'Y COLLETER !

- Ce sont quoi nos grands imaginaires en ce moment ?

- Ce sont quoi les grandes questions en ce début d'année ?

- C'est quoi l'actualité qui vient nous percuter et qui va nous forcer à penser autrement ?

- Ce sont quoi les trucs auxquels on a pas forcément envie de se colleter, mais qu'il va bien falloir affronter ?

- C'est quoi le nouveau grand contexte mondial qui va nous obliger à changer un peu nos regards et nos discours notamment sur le sport, ses vocations et ses objectifs ?

Wednesday, December 31, 2025

ET S'IL ÉTAIT TEMPS DE FONDER UNE NOUVELLE GÉOPOLITIQUE DU SPORT ?

Aujourd’hui quand on parle de géopolitique du sport, on parle essentiellement et presque uniquement de la façon dont certains états tentent de récupérer l’organisation de grands évènements comme les J.O ou la Coupe du monde de foot.


Accueillir une Coupe de monde de foot serait glorieux… même si cela ne correspond absolument pas aux pratiques locales du pays - voir les Etats-Unis et le Canada en 2026 et surtout l’Arabie Saoudite en 2034.


La géopolitique sportive traditionnelle est centrée sur le «hard power" des médailles et des stades cathédrales, pas sur la réelle sportivité du pays hôte. 


La géopolitique du sport se fonde donc sur le sport spectacle - le sport que l’on regarde - pas sur le sport que l’on pratique.


Pourtant avec le dérèglement climatique, il serait sans doute judicieux que les nombreux auto-proclamés spécialistes de la géopolitique du sport revoient leurs logiciels d’analyses !


Et s’il était temps de fonder une nouvelle géopolitique de la pratique sportive ?


Et si la véritable puissance sportive d'une nation ne devait plus se mesurer aux nombres de médailles ou de coupes, mais à sa capacité à offrir un "terrain de jeu" permanent et sécurisé à tous. 


Ce passage d'une géopolitique du spectacle à une géopolitique de la pratique réelle marquerait la fin d’un prestige de façade (souvent très temporaire) au profit d'une santé sociale beaucoup plus concrète et pérenne.    


Ce passage pourrait prendre au moins quatre formes


1. La fin du prestige monumental au profit des infrastructures du quotidien

- Aujourd’hui la géopolitique traditionnelle analyses les infrastructures, les stades de 80 000 places. 


- La nouvelle géopolitique des pratiques déplacerait son regard vers les infrastructures diffuses qui irriguent le quotidien des citoyens. 


- La puissance sportive ne consisterait plus à accueillir une quinzaine olympique, mais à garantir par exemple des pistes cyclables ininterrompues sur plusieurs centaines de kilomètres et des parcs urbains où l'activité physique est favorisée. 


- Dans ce cadre, l'indicateur de réussite ne serait plus les podiums, mais le taux d'activité réelle de la population.

2. Le déclassement des empires sédentaires et artificiels

- Ce basculement révélerait la fragilité des puissances actuelles. 


- Des pays comme le Qatar ou l'Arabie Saoudite, malgré leurs investissements massifs, risquent de devenir des "zones d'exclusion sportive". 


- Courir sur un tapis roulant dans un dôme climatisé n'est pas un signe de force, mais le symbole d'une liberté supprimée, transformant le citoyen en "prisonnier de luxe". 


- De même, les États-Unis subiraient un déclassement violent : leur territoire et leur mode de vie conçu pour la voiture, les reléguerait au rang de nation "sous-développée" sur le plan physique et de l'autonomie du mouvement (voir, )

3. L'émergence des nouvelles superpuissances de la pratique

- La carte mondiale du sport s'en trouverait totalement redistribuée au profit de nations plus équilibrées:


- Les pays scandinaves deviendraient une vraie super puissance avec leur concept de Friluftsliv (vie au grand air) et à un droit d'accès à la nature sanctuarisé.

- La Slovénie s'imposerait comme une puissance centrale grâce à sa densité exceptionnelle de sentiers balisés et une culture nationale où la majorité de la population pratique la montagne.

- Le Japon dominerait par son design urbain, où la sécurité totale et l'intégration des transports permettent une pratique physique quotidienne et naturelle.

- L'Afrique de l'Est, avec des pays comme le Kenya ou le Rwanda, deviendrait la "banque mondiale de l'espace", offrant altitude et climat idéal pour un mouvement qui reste la base de la vie sociale.

4. Du « nation branding » à la santé sociale

- Dans ce modèle, le sport n'est plus un outil de relations publiques, mais un indicateur de liberté et d'inclusion. 


- La capacité pour une femme de courir seule dans l'espace public sans crainte devient un signal géopolitique bien plus puissant qu'une collection de médailles d'or. 


- Le poids diplomatique basculerait des diffuseurs de télévision vers les aménageurs du territoire. 


- En somme, la valeur d'une nation se mesurerait désormais à la distance qu'un enfant peut parcourir seul avec son ballon sans risque d'accident ou d'insolation


- On passerait d'une géopolitique de la puissance (le "hard power" des médailles) à une géopolitique de l'habitabilité et de l'usage (le "soft power" de la qualité de vie)

 

Ce post prolonge la réflexion esquissée avec :

Tuesday, December 30, 2025

ET SI LA GÉOPOLITIQUE SPORTIVE DEVAIT CHANGER DE VOCABULAIRE ?

On change de monde car la planète est en surchauffe.

Cette mutation climatique va entrainer une révolution de la géopolitique du sport.
Voir :

La géopolitique sportive va donc devoir oublier son vocabulaire habituel (soft power, nation building, désoccidentalisation, diplomatie sportive,...) pour en utiliser un nouveau.

C'est pour cela que l'on vous propose neuf mots qui devraient selon nous devenir incontournables pour expliquer les nouveaux rapports de forces en matière de géopolitique du sport dans les années qui viennent.

- Climatocratie : Le pouvoir n'appartient plus aux diplomates, mais aux experts de la donnée météo qui dictent le calendrier mondial -

- C’est le règne du capteur sur le politique, où une variation de 0,5°C peuvent annuler une décision d'État.  

- Vassalisation : Les fédérations sportives perdent leur autonomie pour devenir les vassales des géants de la tech, de l’énergie et de la réassurance

- Leur survie dépend désormais d'une allégeance totale aux réassureurs et aux fournisseurs de solutions de refroidissement.  

- Artificialisation On assiste à la rupture finale avec le milieu naturel : le sport s'extrait du monde réel pour devenir une simulation climatique intégrale. 

- On ne s'adapte plus à la nature, on la remplace par un climat et des environnements de synthèse pilotés par ordinateur.

- Prédation : Les grands événements sont des prédateurs de ressources vitales (eau, électricité) au détriment des populations locales. 

- Les compétitions effectuent des ponctions brutales sur des écosystèmes souvent déjà fragilisés pour maintenir un spectacle hors-sol.


- Relégation : Des régions entières du globe subissent une relégation sportive permanente, jugées « climatiquement incompatibles » avec le haut niveau. 

- Cette exclusion géographique crée une nouvelle carte du monde où le "prestige" est réservé aux zones tempérées ou artificialisées.


- Inertie : Le décalage entre les structures sportives rigides et la fulgurance du basculement climatique devient mortifère pour le monde sportif. 

- Les grandes institutions veulent continuer à organiser des événements qui appartiennent pourtant déjà à un passé climatique disparu. 


- Entropie : La multiplication des catastrophes menace de désorganiser le système sportif jusqu'au chaos logistique et financier total. 

- Chaque tentative de maintien du modèle actuel génère encore plus de désordre et de dette, épuisant les dernières réserves de résilience du secteur. 

- Paranoïa : Le sport développe une mentalité d'assiégés, se retranchant dans des enclaves ultra-sécurisées et climatisées. 

- Chaque stade devient une citadelle cernée par un environnement devenu hostile, isolant les athlètes du chaos extérieur.


- Transhumance : Les disciplines entament une migration perpétuelle à la recherche de refuges thermiques. 

- Le sport devient un nomade climatique, transhumant au grès des garanties financières imposées par les sociétés d'assurance.

Oui, évidement ces mots changent un peu de ce que l'on peut lire ou entendre habituellement en matière de géopolitique sportive. 

Mais ces mots aident aussi probablement à mieux réfléchir au sport demain.

On poursuit la réflexion dans un prochain post.