Friday, April 10, 2026

ET SI DEMAIN, LA FURTIVITÉ DEVENAIT UNE VRAIE DISTINCTION SPORTIVE ?

Quand on se demande "et si demain, Strava devenait totalement ringard ?", on ne se pose évidement pas tant la question du destin de cette appli dans dix ans, que celle des valeurs qui traverseront le monde sportif aux alentours de 2035.

Se poser cette question, c'est, en effet, se demander : et si nous assistions dans les années qui viennent à un ras le bol de l'exhibition permanente et que l'on recherchait plutôt la discrétion, voir carrément la furtivité ?

On a pas la réponse, mais peut-être quelques éléments pour y réfléchir.

Les voici :


- Le corps.


La modernité a progressivement extériorisé le corps. 


On l'a confié 

- aux médecins pour le soigner, 

- aux coachs pour le calibrer, 

- aux algorithmes pour le quantifier. 


Le quantified self - ces bracelets, ces apps, ces montres qui mesurent le sommeil, le stress, les calories - a poussé cette logique à son extrême : on ne ressent plus son corps, on le lit. 


Le retour à la furtivité serait alors moins un choix esthétique qu'une reconquête territoriale. 


Sortir du regard des autres, comme de celui des machines.



- Le silence.


Dans une économie de l'attention où tout est signal, ne rien émettre devient la rareté absolue. 


Le luxe contemporain s'est déjà engagé dans cette direction : les hôtels les plus exclusifs n'ont plus d'enseigne, les voitures les plus chères suppriment les logos, les vêtements les plus chers sans marque. 


Le corps furtif suit la même logique. 


Strava, c’est Vuitton


L’athlète silencieux, Hermes.



- L'appauvrissement.


La phénoménologie de l'effort qui est fondamentalement pré-linguistique - la souffrance du kilomètre 38, l'état de flow dans une montée, la précision musculaire d'un plongeon parfait. 


Ces états ne se racontent pas : ils se vivent de l'intérieur, et toute narration les trahit. 


Les sportifs de haut niveau en sont la preuve. Les meilleurs entretiens d'après-match sont souvent les plus pauvres linguistiquement, parce que ce qui s'est passé n'avait pas de mots. 


Strava est, en ce sens, une machine à appauvrir l'expérience en la forçant dans des cases : distance, dénivelé, rythme moyen...


La furtivité serait alors moins un refus de montrer qu'un refus de réduire.



- Les témoins.


Toute la logique de l'exhibition sportive repose sur un besoin de témoin. 


Mais qui témoigne sur Strava


Des semi-inconnus, des algorithmes, des follower-fantômes. 


La psychologie de l'attachement dirait que ce type de validation est structurellement insatisfaisant - comme manger un aliment qui ne nourrit pas. 


On en redemande, mais la faim reste. 


Le retour à la discrétion pourrait être la découverte - douloureuse - que le seul témoin valable d'un effort est soi-même, ou quelqu'un qui vous aime vraiment et qui était là.



- Le contre-modèle.


Il existe des cultures sportives entières construites sur le secret et la retenue. 


Dans les arts martiaux japonais, la maîtrise se mesure précisément à l'invisibilité de l'effort : le maître frappe et ça ne se voit pas. 


La forme la plus haute est celle où la technique disparaît derrière la fluidité. 


À l'opposé, la culture Strava/CrossFit/marathon valorise l'effort visible - les grimaces, les chronos affichés, les corps en souffrance filmés. 


Ces deux esthétiques de l'effort sont incompatibles, et l'une d'elles a peut-être atteint son plafond.



- La question politique


Si des millions de personnes acceptent de livrer leurs données GPS, leurs fréquences cardiaques, leurs habitudes de déplacement à des plateformes privées, c'est une infrastructure de surveillance volontaire d'une ampleur inédite. 


Le corps furtif comme geste politique n'est pas une métaphore : c'est une réalité technique. 


Se soustraire à la traçabilité du corps, c'est peut-être la résistance la plus concrète qui reste à l'individu dans des sociétés de surveillance intégrale.



- Et si la possible ringardisation de Strava n'était que le premier domino ?


La logique qu'on décrit ne s'arrête évidemment pas au sport. 


Elle concerne tout ce que la culture de l'exhibition a colonisé : les repas photographiés avant d'être dégustés, les voyages vécus pour être postés, les lectures affichées sur Goodreads


Si la honte du sport exhibé arrive, elle n'arrivera pas seule, ni de nulle part.


Elle participera d'un basculement beaucoup plus large.


Ce serait quasiment une rupture anthropologique, pas juste un changement de plateforme : le retour d'une certaine idée de la vie privée non pas comme secret, mais comme sacré.

Thursday, April 09, 2026

ET SI DEMAIN, STRAVA DEVENAIT TOTALEMENT RINGARD ?

Et si demain, la honte c’était d’afficher ses parcours sur Strava ? 


Et si demain, on recherchait plutôt la furtivité et la discrétion ? 


Et si l’exhibition sportive devenait vulgaire ?


Dans «La Distinction», Bourdieu l’expliquait très bien  : ce qui est vulgaire, c'est toujours ce que fait la classe inférieure quand elle imite les codes de la classe supérieure avec un temps de retard. 


L'exhibition sportive a suivi exactement cette trajectoire. 


Le marathon était d'abord le fait d'une «élite» - intellectuelle, urbaine, un peu ascète. 


Puis il s'est démocratisé, massifié, gamifié. 


Strava a achevé le travail en transformant l'effort en monnaie sociale explicite, quantifiée, classée. 


Quand 50 millions de personnes affichent leurs kilomètres, le signal de distinction s'effondre. 


Ce n'est pas un hasard si les milieux où se construit l'avant-garde culturelle - certains cercles artistiques, intellectuels, techno-élites californiennes - montrent déjà des signes de fatigue vis-à-vis de cette performance. 


La discrétion redevient un capital.


Mais il y a sans doute des choses encore  plus profondes que la distinction sociale dans notre hypothèse sur le déclin de Strava


- D’abord, la montée d’une certain insatisfaction.


L'exhibition sportive s'est développée dans un contexte où la vie entière devenait récit - le personal branding permanent, le soi comme projet à documenter


Strava est une pièce d'un dispositif plus large : la transformation de l'expérience vécue en contenu consommable.


Or ce dispositif produit une dissociation. 


On ne court plus seulement pour courir ou pédaler ou nager - on court/pédale/nage pour avoir couru/roulé/nagé, pour le post, pour les kudos


L'expérience est vécue à travers son futur récit. 


Ce dédoublement génère une forme d'insatisfaction que certains commencent à ressentir. 


La discrétion sportive pourrait être une réponse à cette dissociation - une tentative de réhabiliter l'expérience de l'intérieur.


- Ensuite, une volonté presque politique de faire autrement.


Afficher ses données sportives, c'est se soumettre volontairement à une forme de surveillance consentie et même désirée, en faire le spectacle, le célébrer.


Le corps furtif serait alors une forme de résistance - passive, silencieuse, mais réelle. 


Ne pas se faire tracer, ne pas s'afficher, c'est refuser d'être un nœud dans le réseau de données, refuser que son effort soit converti en valeur pour des plateformes. 


Il y a là une dimension politique que la simple lassitude esthétique ne suffit pas à expliquer.


- Enfin, un autre rapport à la performance.


Dans certaines cultures, le rapport au corps est beaucoup plus discret. 


Au Japon, comme dans certaines traditions européennes aristocratiques, la performance physique n'a jamais eu vocation à être exhibée. 


L'effort y est une discipline intérieure, presque spirituelle, dont la publicité serait une trahison. 


Ce n'est pas de la fausse modestie : c'est une conception du rapport à soi où l'autre n'est pas le destinataire de l'expérience


L'exhibition sportive à l'occidentale contemporaine est, de ce point de vue, une forme de pauvreté symbolique - l'incapacité à exister dans l'expérience sans la valider par le regard de l'autre.


Et si demain la pudeur, devenait une vertu sportive ?



Ce qui se joue dans cette hypothèse que Strava devienne ringard, c'est donc une reconfiguration de ce que le sport dit sur celui qui le pratique. 


Aujourd'hui, le sportif sur Strava dit : discipline, santé, appartenance à une communauté de performeurs. 


Demain, le coureur refusant Strava dirait de façon muette : je n'ai pas besoin de vous, je suis suffisamment ancré pour ne pas chercher de validation externe


Ce serait un signal de complétude intérieure - beaucoup plus rare, et donc beaucoup plus précieux, que la simple performance physique.



Dans dix ans, des millions de sportifs se vanteront de ne surtout plus utiliser Strava...


Et Strava sera devenu aussi ringard que Facebook...

Tuesday, April 07, 2026

ET SI DEMAIN, LES SPORTIFS DEVAIENT PENSER COMME DES DEALERS ?

Et si le trafic de drogue changeait notre regard sur les mobilités urbaines ? (6)


Il existe une façon de traverser la ville que les urbanistes et les experts mobilité n'ont jamais vraiment théorisée. 


Elle n'emprunte pas les pistes cyclables. 


Elle ne fréquente pas les stades. 


Elle ne demande pas d'autorisation. 


C'est la mobilité des dealers.


Une mobilité peu étudiée mais qui se révèle en fait souvent très intelligente.


C'est le point de départ de notre réflexion Narcos Mobility ® destinée à interroger ce que le trafic de drogue - tel qu'il est représenté dans des séries comme Gomorra, The Wire, Top Boy ou High Maintenance - peut nous apprendre sur les mobilités urbaines de demain. 


Non pas pour glorifier l'économie souterraine, mais pour en extraire une grammaire : celle des flux invisibles, des territoires conquis, des réseaux capillaires que personne n’a vraiment cartographiés. 


Ce que la Narcos Mobility ® emprunte au trafic, c'est sa grammaire spatiale - mais évidement pas son éthique !!! 


Dans un premier temps Narcos Mobility ® a tenté de définir une typologie de cette mobilité à partir de quatre archétypes urbains issus de la fiction.


- Gomorra incarne la Ville-Machine.

- The Wire dessine la Ville-Impasse.

- Top Boy révèle la Ville-Coursive.

- High Maintenance tisse la Ville-Réseau.


La question que nous nous sommes posée au sein de Transit-City ® et au sein du Prospective Sport Lab ® a été alors de se demander : et si ces quatre mobilités pouvaient engendrer de nouvelles pratiques sportives ?


La question peut sembler provocatrice. 


Elle est surtout prospective.


Car si l'on observe ce que chacun de ces archétypes urbains produit comme rapport au corps et à l'espace, on voit émerger des formes de pratiques physiques qui n'ont rien à envier aux sports institués - et qui leur ressemblent parfois étrangement.


- La Ville-Machine de Gomorra, avec sa logique de prédation territoriale et de démonstration de force, ne produit pas du sport au sens conventionnel. 

Elle produit une mobilité prédatrice - le quad sauvage sur les trottoirs, l'occupation bruyante des espaces piétons, la vitesse comme intimidation. 


Un anti-sport, en somme, mais qui dit quelque chose de réel sur la façon dont certains corps s'approprient la ville en l'absence de tout autre espace de souveraineté.

La Ville-Impasse de The Wire est plus subtile

Dans les territoires captifs, le sport devient acte politique. 


Le basket de rue, le football de cage, la danse urbaine ne sont pas des loisirs - ce sont des façons d'occuper l'espace qu'on vous a refusé, de faire du corps le seul territoire sur lequel personne ne peut vous assigner. 


Se bouger là où on est censé rester immobile : c'est peut-être la définition la plus juste d'une mobilité de résistance.

La Ville-Coursive de Top Boy est le terrain le plus évident. 

Le parkour, l'escalade urbaine, le BMX de staircase naissent précisément de ce que la ville officielle a produit en voulant contenir ses habitants - des coursives, des toits, des recoins. L'interstice architectural devient terrain de jeu. 


La contrainte physique n'est plus subie : elle est la matière même du sport, la règle du jeu. 


Une mobilité verticale qui se joue dans les angles morts de la ville planifiée.

La Ville-Réseau de High Maintenance est peut-être la plus prometteuse sportivement.

Le vélo, la course de quartier en quartier, le yoga outdoor collectif : des pratiques capillaires qui traversent les frontières invisibles, qui tissent du lien là où la ville a tracé des séparations. 


Une mobilité nomade qui fait du mouvement continu une façon d'être partout à la fois - comme le livreur de High Maintenance qui connaît la ville mieux que n'importe quel urbaniste ou sociologue.

Ce que la Narcos Mobility ® révèle au fond, c'est que les pratiques sportives les plus inventives de ces dernières décennies - le parkour, le street workout, le ghetto workout, les bar Brothers, l'urban hiking, le fixing riding - ont toutes en commun d'être nées en dehors des institutions sportives


Elles n'ont pas attendu d'équipements, de règlements, de fédérations. 


Elles ont pris la ville telle qu'elle était - hostile, cloisonnée, assignante - et elles en ont fait un terrain.


Ce n'est pas sans rappeler la façon dont les économies souterraines s'organisent : par l'intelligence du terrain, la connaissance fine du territoire, la capacité à transformer chaque contrainte en ressource.


D’ou quelques questions : 


- Et si demain la performance sportive n'était plus une affaire de stade ou de piste, mais une façon clandestine de reprendre possession de la ville - comme les narcos reprennent possession du territoire ?


- Et si le sport de demain se pensait moins comme une pratique encadrée que comme une logistique de l'insoumission - une façon d'habiter la ville par le corps là où la ville ne vous a pas invité ?


- Dit autrement : le meilleur urbaniste sportif de demain serait-il celui qui pense comme un dealer - en termes de flux, de furtivité, de capillarité et de souveraineté du territoire ?


Et si demain les sportifs pensaient comme les dealers ?