Monday, April 13, 2026

ET S'IL FALLAIT RELIRE "LES FURTIFS" DE DAMASIO POUR PENSER LE SPORT DEMAIN ?


Dans «Les Furtifs», Alain Damasio imagine des créatures insaisissables - les furtifs - qui résistent à toute fixation, à toute capture, à toute mesure


Dès qu'on les observe trop longtemps, ils se métamorphosent et s’échappent. 


C'est évidemment une métaphore puissante contre la société de contrôle : la quantification permanente, la surveillance algorithmique, la marchandisation de chaque geste.


Le roman oppose deux régimes d'existence : 

- celui de la fixité (les villes privatisées, les individus tracés, profilés, optimisés…

et 

- celui de la furtivité (le vivant, l'imprévisible, ce qui déborde…).


Le sport est le laboratoire de la fixité damasienne : GPS, capteurs cardiaques, performance modélisée, prédite, comparée, exhibée…


Le sport est devenu un espace de fixité totale.


Le sport vit dans un régime de sur-visibilité : tout doit être vu, mesuré, commenté. 


L'exploit et le plaisir deviennent des données.



Penser le sport demain à travers «Les Furtifs», ça pourrait donc vouloir dire :


- célébrer l'ingouvernable plutôt que l'optimisé.


- imaginer les pratiques qui résisteraient à cette capture permanente.


Et par conséquent, se demander :


- "Qu'est-ce qui, dans le sport et le jeu, ne peut pas être capturé ?" 


- "Et - surtout ! - comment préserver cela ?"

Friday, April 10, 2026

ET SI DEMAIN, LA FURTIVITÉ DEVENAIT UNE VRAIE DISTINCTION SPORTIVE ?

Quand on se demande "et si demain, Strava devenait totalement ringard ?", on ne se pose évidement pas tant la question du destin de cette appli dans dix ans, que celle des valeurs qui traverseront le monde sportif aux alentours de 2035.

Se poser cette question, c'est, en effet, se demander : et si nous assistions dans les années qui viennent à un ras le bol de l'exhibition permanente et que l'on recherchait plutôt la discrétion, voir carrément la furtivité ?

On a pas la réponse, mais peut-être quelques éléments pour y réfléchir.

Les voici :


- Le corps.


La modernité a progressivement extériorisé le corps. 


On l'a confié 

- aux médecins pour le soigner, 

- aux coachs pour le calibrer, 

- aux algorithmes pour le quantifier. 


Le quantified self - ces bracelets, ces apps, ces montres qui mesurent le sommeil, le stress, les calories - a poussé cette logique à son extrême : on ne ressent plus son corps, on le décrypte avec des chiffres. 


Le retour à la furtivité serait alors moins un choix esthétique que la volonté de sortir du regard des autres, comme de celui des machines.


- Le silence.


Dans une économie de l'attention où tout est signal, ne rien émettre devient la rareté absolue. 


Le luxe contemporain s'est déjà engagé dans cette direction : les hôtels les plus exclusifs n'ont plus d'enseigne, les voitures les plus chères suppriment les logos, les vêtements les plus chers sans marque. 


Le corps furtif suit la même logique. 


Strava, c’est Vuitton


L’athlète silencieux, Hermes.



- L'appauvrissement.


La phénoménologie de l'effort qui est fondamentalement pré-linguistique - la souffrance du kilomètre 38, l'état de flow dans une montée, la précision musculaire d'un plongeon parfait. 


Ces états ne se racontent pas : ils se vivent de l'intérieur, et toute narration les trahit. 


Les sportifs de haut niveau en sont la preuve. Les meilleurs entretiens d'après-match sont souvent les plus pauvres linguistiquement, parce que ce qui s'est passé n'avait pas de mots. 


Strava est, en ce sens, une machine à appauvrir l'expérience en la forçant dans des cases : distance, dénivelé, rythme moyen...


La furtivité serait alors moins un refus de montrer qu'un refus de réduire.



- Les témoins.


Toute la logique de l'exhibition sportive repose sur un besoin de témoin. 


Mais qui témoigne sur Strava


Des semi-inconnus, des algorithmes, des follower-fantômes. 


La psychologie de l'attachement dirait que ce type de validation est structurellement insatisfaisant - comme manger un aliment qui ne nourrit pas. 


On en redemande, mais la faim reste. 


Le retour à la discrétion pourrait être la découverte - douloureuse - que le seul témoin valable d'un effort est soi-même, ou quelqu'un qui vous aime vraiment et qui était là.



- Le contre-modèle.


Il existe des cultures sportives entières construites sur le secret et la retenue. 


Dans les arts martiaux japonais, la maîtrise se mesure précisément à l'invisibilité de l'effort : le maître frappe et ça ne se voit pas. 


La forme la plus haute est celle où la technique disparaît derrière la fluidité. 


À l'opposé, la culture Strava/CrossFit/marathon valorise l'effort visible - les grimaces, les chronos affichés, les corps en souffrance filmés. 


Ces deux esthétiques de l'effort sont incompatibles, et l'une d'elles a peut-être atteint son plafond.



- La question politique


Si des millions de personnes acceptent de livrer leurs données GPS, leurs fréquences cardiaques, leurs habitudes de déplacement à des plateformes privées, c'est une infrastructure de surveillance volontaire d'une ampleur inédite. 


Le corps furtif comme geste politique n'est pas une métaphore : c'est une réalité technique. 


Se soustraire à la traçabilité du corps, c'est peut-être la résistance la plus concrète qui reste à l'individu dans des sociétés de surveillance intégrale.



- Et si la possible ringardisation de Strava n'était que le premier domino ?


La logique qu'on décrit ne s'arrête évidemment pas au sport. 


Elle concerne tout ce que la culture de l'exhibition a colonisé : les repas photographiés avant d'être dégustés, les voyages vécus pour être postés, les lectures affichées sur Goodreads


Si la honte du sport exhibé arrive, elle n'arrivera pas seule, ni de nulle part.


Elle participera d'un basculement beaucoup plus large.


Ce serait quasiment une rupture anthropologique, pas juste un changement de plateforme : le retour d'une certaine idée de la vie privée non pas comme secret, mais comme sacré.

Thursday, April 09, 2026

ET SI DEMAIN, STRAVA DEVENAIT TOTALEMENT RINGARD ?

Et si demain, la honte c’était d’afficher ses parcours sur Strava ? 


Et si demain, on recherchait plutôt la furtivité et la discrétion ? 


Et si l’exhibition sportive devenait vulgaire ?


Dans «La Distinction», Bourdieu l’expliquait très bien  : ce qui est vulgaire, c'est toujours ce que fait la classe inférieure quand elle imite les codes de la classe supérieure avec un temps de retard. 


L'exhibition sportive a suivi exactement cette trajectoire. 


Le marathon était d'abord le fait d'une «élite» - intellectuelle, urbaine, un peu ascète. 


Puis il s'est démocratisé, massifié, gamifié. 


Strava a achevé le travail en transformant l'effort en monnaie sociale explicite, quantifiée, classée. 


Quand 50 millions de personnes affichent leurs kilomètres, le signal de distinction s'effondre. 


Ce n'est pas un hasard si les milieux où se construit l'avant-garde culturelle - certains cercles artistiques, intellectuels, techno-élites californiennes - montrent déjà des signes de fatigue vis-à-vis de cette performance. 


La discrétion redevient un capital.


Mais il y a sans doute des choses encore  plus profondes que la distinction sociale dans notre hypothèse sur le déclin de Strava


- D’abord, la montée d’une certain insatisfaction.


L'exhibition sportive s'est développée dans un contexte où la vie entière devenait récit - le personal branding permanent, le soi comme projet à documenter


Strava est une pièce d'un dispositif plus large : la transformation de l'expérience vécue en contenu consommable.


Or ce dispositif produit une dissociation. 


On ne court plus seulement pour courir ou pédaler ou nager - on court/pédale/nage pour avoir couru/roulé/nagé, pour le post, pour les kudos


L'expérience est vécue à travers son futur récit. 


Ce dédoublement génère une forme d'insatisfaction que certains commencent à ressentir. 


La discrétion sportive pourrait être une réponse à cette dissociation - une tentative de réhabiliter l'expérience de l'intérieur.


- Ensuite, une volonté presque politique de faire autrement.


Afficher ses données sportives, c'est se soumettre volontairement à une forme de surveillance consentie et même désirée, en faire le spectacle, le célébrer.


Le corps furtif serait alors une forme de résistance - passive, silencieuse, mais réelle. 


Ne pas se faire tracer, ne pas s'afficher, c'est refuser d'être un nœud dans le réseau de données, refuser que son effort soit converti en valeur pour des plateformes. 


Il y a là une dimension politique que la simple lassitude esthétique ne suffit pas à expliquer.


- Enfin, un autre rapport à la performance.


Dans certaines cultures, le rapport au corps est beaucoup plus discret. 


Au Japon, comme dans certaines traditions européennes aristocratiques, la performance physique n'a jamais eu vocation à être exhibée. 


L'effort y est une discipline intérieure, presque spirituelle, dont la publicité serait une trahison. 


Ce n'est pas de la fausse modestie : c'est une conception du rapport à soi où l'autre n'est pas le destinataire de l'expérience


L'exhibition sportive à l'occidentale contemporaine est, de ce point de vue, une forme de pauvreté symbolique - l'incapacité à exister dans l'expérience sans la valider par le regard de l'autre.


Et si demain la pudeur, devenait une vertu sportive ?



Ce qui se joue dans cette hypothèse que Strava devienne ringard, c'est donc une reconfiguration de ce que le sport dit sur celui qui le pratique. 


Aujourd'hui, le sportif sur Strava dit : discipline, santé, appartenance à une communauté de performeurs. 


Demain, le coureur refusant Strava dirait de façon muette : je n'ai pas besoin de vous, je suis suffisamment ancré pour ne pas chercher de validation externe


Ce serait un signal de complétude intérieure - beaucoup plus rare, et donc beaucoup plus précieux, que la simple performance physique.



Dans dix ans, des millions de sportifs se vanteront de ne surtout plus utiliser Strava...


Et Strava sera devenu aussi ringard que Facebook...