Si le modèle KilianJornet arrive à son terme (là) - c'est une hypothèse, pas un constat -, ça ne serait pas simplement la fin d'une carrière ou d'une marque.
Ça serait le signal que quelque chose de plus large se retourne.
La fin du héros-athlète comme figure identificatoire.
Jornet est la version la plus sophistiquée d'un type culturel qui a dominé les années 2010 : le héros-athlète authentique.
Ni le champion professionnel distant du sport spectacle, ni l'amateur ordinaire du dimanche - mais l'athlète d'élite qui reste proche de vous, qui partage sa vie, qui souffre en public, qui doute en public, qui vous donne l'impression d'être dans la même aventure que lui.
Ce type de modèle a fonctionné parce qu'il répondait précisément au besoin d'ancrage identitaire : une figure à laquelle s'identifier, qui incarne des valeurs claires - effort, authenticité, rapport à la nature -, et qui valide par son exemple la légitimité de votre propre pratique.
Mais si la désillusion s'installe - si le héros-authentique est perçu comme un personnage construit, si l'authenticité est vue comme une performance -, alors la figure perd sa fonction identificatoire.
Et le vide qu'elle laisse ne sera pas forcément comblé par un autre héros-authentique.
Mais possiblement par l'absence de héros avec le retour à une pratique - le trail - qui n'a pas forcément besoin de figure tutélaire pour exister.
Si ce modèle s'épuise, la question est : vers quoi se tourne l'imaginaire sportif ?
Vers une pratique qui n'a pas besoin d'être légitimée par une figure extérieure ?
Vers un sport sans héros, ce qui serait, historiquement, quelque chose d'assez nouveau ?
Trois hypothèses sur ce qui pourrait advenir :
Le sport sans récit
La première hypothèse, la plus radicale : une pratique sportive qui renonce complètement au récit.
Pas de héros, pas de figure identificatoire, pas de contenu, pas de narration.
Le sport comme expérience purement privée, sans amont ni aval communicationnel.
Ce n'est pas une utopie - c'est une réalité déjà existante pour des millions de pratiquants qui n'ont jamais eu de compte Strava et ne savent pas qui est Jornet (si, si, ça existe !!).
Ce qui changerait, c'est que cette pratique silencieuse cesserait d'être vue comme un manque - l'absence de la culture de l'exhibition - pour être vue comme un choix positif, une position assumée, une manière d'être au sport qui a sa propre légitimité.
La figure inversée : le héros invisible
La deuxième hypothèse est plus subtile et peut-être plus probable : l'émergence d'une figure identificatoire de l'invisibilité.
Non plus le héros qui montre tout, mais le héros dont on sait qu'il fait des choses extraordinaires - et qui précisément ne les montre pas.
Cette figure existe déjà à l'état de mythe dans certaines cultures sportives.
Le vieux grimpeur qui connaît toutes les voies, le coureur de fond qui s'entraîne seul depuis vingt ans sans jamais participé à une course, le nageur qui traverse des détroits sans en parler.
Ces figures circulent par le bouche-à-oreille, par la rumeur, par des récits fragmentaires - ce qui leur confère une aura que l'exhibition directe ne peut pas produire.
Si cette figure accède à une visibilité culturelle plus large - sans perdre son caractère d'invisibilité, ce qui est le défi -, elle pourrait devenir le nouveau type identificatoire dominant.
Le retour du local et de l'anonyme
La troisième hypothèse est le déplacement de la valeur symbolique vers le local et l'anonyme.
Le modèle Jornet est un modèle global - il court sur tous les continents, ses performances sont connues dans le monde entier, sa marque est distribuée internationalement.
C'est une figure de la globalisation sportive.
Ce qui émerge en contrepoint - encore très timidement et très marginalement - c’est la valeur du terrain connu, du kilomètre local, de la performance sans public.
Le coureur qui connaît chaque sentier de sa forêt locale mieux que personne, le cycliste qui a cartographié tous les cols de sa région sans en parler à personne.
Ces pratiques n'ont pas de récit global.
Elles n'alimentent aucune marque.
Elles sont obstinément, irréductiblement locales et personnelles - ce qui dans une économie culturelle globalisée commence à constituer une rareté réelle.
Et donc un luxe
Et donc un truc désirable.
Et donc un véritable imaginaire d'avenir.
