Saturday, May 09, 2026

ET SI DEMAIN, ON PASSAIT DU CLUB-INSTITUTION AU CLUB-ARCHIPEL ® ?

Dans un entretien accordé à L'Équipe, Didier Lacroix, le président du Stade Toulousain estime que désormais les joueurs peuvent devenir, d'un point de vue économique et d'image, des « concurrents » pour leur propre club.


Un joueur peut, en effet, être amené à promouvoir des partenaires personnels qui sont en concurrence directe avec les sponsors officiels du club.


Mais ce que dit Lacroix dans L'Équipe n'est pas une simple dispute contractuelle sur le droit à l'image. 


C'est le signal d'un effet de seuil : le moment où l'on réalise que le joueur professionnel a cessé d'être un actif du club pour devenir une entité de marque autonome, avec sa propre audience, sa propre économie d'attention, ses propres partenariats. 


Le club n'est plus le seul émetteur légitime du récit sportif. 


Ce choc - numérique, économique, identitaire - converge avec d'autres : la crise de confiance dans les institutions, l'atomisation des publics, la montée de l'individualisme. 


C'est de cette collision que naissent les bifurcations qui nous intéressent tant au Prospective Sport Lab ® - .


Alors examinons les possibles bifurcations qui se cachent derrière les propos du président toulousain et qui dépassent évidement largement le monde du rugby et touchent tous les clubs de sport.


Et à partir de ces bifurcations, proposons des questions boussoles pour penser et agir demain.



Bifurcation n°1 : Le club comme garant du collectif vs. le club comme agence de talents


La tension que Lacroix identifie cache une question plus profonde : le club sert-il encore à unifier, ou sert-il désormais à valoriser ?


Dans un monde où chaque joueur est une marque, le club peut bifurquer vers deux modèles radicalement opposés. 


- Le premier chemin : le club devient un garant du collectif, un espace de sens partagé où l'identité prime sur la notoriété individuelle - une sorte de bien commun sportif, ancré dans un territoire, une communauté, un projet. 


- Le second chemin : le club se mue en agence de management de talents, optimisant la valorisation de ses actifs humains, signant des accords de co-branding avec ses joueurs, monétisant leurs audiences au lieu de les combattre.


Boussole : dans quel sens le club investit-il demain - dans la durabilité d'un projet collectif ou dans la liquidité d'un portefeuille de marques personnelles ?



Bifurcation n°2 : La marque de sport comme territoire vs. la marque de sport comme flux


Historiquement, une marque de sport occupait un territoire : un maillot, un stade, une ville, une discipline. 


Demain, sous la pression des réseaux sociaux et de l'économie de l'attention, la marque de sport peut bifurquer vers une logique de flux: elle n'est plus un lieu fixe mais un courant d'émotions, de contenus, d'expériences que l'on rejoint ponctuellement.


Ce que Lacroix craint - le joueur qui fait de l'ombre au club - révèle en creux que Toulouse lui-même doit choisir : est-il encore un territoire de fidélité (le Stade, ses valeurs, son histoire) ou doit-il devenir un flux de contenu capable de capter l'audience là où elle est, y compris via ses joueurs ?


Boussole : la marque de sport de demain est-elle un endroit où l'on va, ou un courant auquel on se connecte ?



Bifurcation n°3 : La crise d'image comme menace vs. la crise d'image comme matière première


Th. Lacroix évoque les "polémiques extra-sportives" qui ont terni l'image du club. 


C'est là que la méthode du Prospective Sport Lab ® devient très utile : dans un monde de crises permanentes, la question n'est pas de savoir comment éviter la polémique, mais comment s'en servir ?


La bifurcation ici est nette. 


- Soit le club choisit la stratégie de protection - règlements, chartes, sanctions, contrôle de la parole des joueurs - et il devient une forteresse de plus en plus coûteuse à défendre dans un monde hyperconnecté. 


- Soit il bifurque vers une stratégie de résonance : faire de la complexité humaine de ses joueurs une force narrative, assumer que la marque sportive de demain est une marque incarnée, faillible, traversée par les mêmes crises que la société.


Boussole : le club de demain gère-t-il ses joueurs comme des risques réputationnels ou comme des personnages d'un récit vivant ?



Bifurcation n°4 : Le droit à l'image comme enjeu juridique vs. le droit à l'image comme nouvelle monnaie d'échange


La réforme que demande Lacroix est pensée dans le registre du droit et de la régulation. C'est peut-être regarder dans le mauvais rétroviseur.


La vraie bifurcation est économique : l'image personnelle du joueur est en train de devenir plus précieuse que son image collective. 


Dans certains sports américains, certains athlètes ont des audiences très très supérieures à celles de leur franchise. 


Si cette tendance s'installe dans le rugby - et elle s'installe - la question ne sera plus "comment réguler le droit à l'image ?" mais "comment construire un modèle où club et joueur partagent la valeur créée ensemble ?"


Demain, une bifurcation possible : des contrats à valeur partagée où le joueur cède une partie de sa visibilité au club en échange d'un accompagnement dans la construction de sa marque personnelle. Le club devient co-investisseur, pas gendarme.


Boussole : la relation club/joueur de demain ressemble-t-elle à un contrat de travail ou à un accord de co-création de valeur ?



Bifurcation n°5 : Le club local vs. le club global : la bifurcation d'identité


La déclaration de Lacroix porte en filigrane une tension géographique et culturelle profonde. 


Le Stade Toulousain tire sa force d'une identité territoriale puissante liée à la ville rose et à la traditionnelle culture rugbystique du sud ouest


Ses joueurs, eux, ne sont pas associés au sud ouest. Ils sont des marques globales sur Instagram, YouTube, TikTok, sans frontières.


La bifurcation est là : le club de sport demain doit-il choisir entre rester local pour rester authentique ou devenir global pour rester viable


Certains clubs de football ont déjà bifurqué vers une identité "franchise mondiale" qui a dilué leur ancrage territorial. 


D'autres ont choisi de radicaliser leur local comme une différence compétitive dans un monde d'uniformisation.


Boussole : qu'est-ce qui fait qu'un club reste irremplaçable ? Son histoire ou sa capacité à produire de l'émotion mondiale ?



Pour naviguer dans ce monde troublé


Ce que l'interview de Lacroix analysé sous le prisme de la méthode du Prospective Sport Lab ® révèle, c'est que nous ne sommes pas face à un problème de règlement sportif. 


Nous sommes face à un effet de seuil ! 


Le modèle du club-employeur qui détient l'image de ses joueurs est en train de se fissurer sous la convergence de crises numérique, économique, identitaire, générationnelle.


Les clubs qui survivront ne seront pas ceux qui auront mieux réglementé. 


Ils seront ceux qui auront bifurqué à temps : compris qu'un club n'est plus un employeur mais un écosystème de sens, qu'une marque de sport n'est plus un logo sur un maillot mais une promesse d'appartenance dans un monde qui en manque cruellement.


La vraie question pour demain n'est pas "à qui appartient l'image du joueur ?


Elle est : "Quel récit commun le club et le joueur sont-ils capables de co-écrire ?"


Et si demain on passait du club-institution au club-archipel ® et donc à la marque-archipel ® ?


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Ces réflexions sont aussi le résultat des échanges nés lors de nos Rencontres :

- C'est quoi demain une marque de sport ?

- Et si demain, les clubs réinventaient le sport... en se réinventant ?