Friday, September 03, 2010

LAGOS OFF SHORE LIVING

"En ce jour de janvier 2007, tous les sièges de la classes affaires sont occupés. La classe économique est pratiquement vide.

A côté de moi a pris place une jeune femme blonde et élégante, portant des lunettes et travaillant sans discontinuer sur l'ordinateur portable qu'elle a placé sur la tablette devant elle. Elle porte un tailleur mauve. Elle a enlevé ses chaussure et tient croisés ses longues jambes que l'on devine élancées. Concentrée à l'extrême elle ne m'adresse pas la parole
." (...)

(...) " Huit heures plus tard, à l'approche de la côte béninoise, je me réveille. Ma voisine tape toujours sur son clavier.
Le repas est servi. La jolie passagère ferme enfin son ordinateurs. Nous parlons.
" (...)

(...) " La jeune femme travaille au quartier général mondial de la Royal Dutsh Shell, au numéro 16 de la Carel van Bylandtlaan, à La Haye. Elle est spécialiste en gestion des ressources humaines.

Tous les trois mois, elle se rend au Nigéria. Avec ses 90 000 barils de pétrole brut extraits chaque jour, Shell est de loin la société pétrolière la plus importante du Nigeria.

Je lui demande pourquoi elle ne débarque pas à l'aéroport Murtala-Muhammed de Lagos, la capitale économique du delta située bien plus près des installations de la Royal Dutch Shell d'Abuja.

La jeune femme me répond : "Trop dangereux."

Elle a raison.

L'aéroport Murtala-Muhammed est un véritabel coupe-gorge. Aucun étranger un tant soit peu fortuné n'ose le traverser sans être accompagné par une (coûteuse) escouade de garde du corps.

Avec ses quinze millions d'habitants, Lagos, est aujourd'hui la deuxième mégapole africaine après Le Caire. Rien qu'en 2066, six cent milles nouveaux immigrants sont venus y chercher le moyen de survivre.
" (...)

(...) " Sur le Third-Mainland Bridge - ce pont de 10 kilomètres reliant l'aéroport aux quartiers du centre-ville et aux îles victoria et Ogogoro où habitent les expatriés et les riches autochtones-, les enlèvement sont quotidiens." (...)

(...) " Voilà pourquoi, évidement, comme tous les cadres du quartier général de la Royal dutch Shell à La Haye, la jeune femme à l'avion préfère faire le détour par Abuja.

Elle passera une nuit à l'hôtel Transcorp-Hilton. Le lendemain, un Lear-jet de la Shell la conduira à Port-Harcourt. De là, un hélicoptère, également de la Shell, la déposera sur une plate-forme flottante dans le golf de Guinée où, pendant trois jours, elle tiendra conférence avec les cadres opérationnels de la division exploitation et transport. Puis, par le même itinéraire, elle rentrera à Amsterdam.

Plus de quatre mille cadres, employés et travailleurs de la Shell vivent et travaillent en permanence dans les régions de Bayelsa, de Port-Harcourt et de Calabar.

La plupart d'entre eux dorment en mer, sur des plates-formes ancrées dans le golf, transformées en appartements collectifs ou en hôtel flottants : même protégés par des murs, des gardes ou des barbelés, dormir sur terre, au milieu des Nigérians, est dangereux.
"

Ces quelques lignes pourraient sortir tout droit d'un roman de Don de Lillo ou de Bret Easton Ellis. Elles sont, en fait, extraites du chapitre "Lagos, poubelle de l'Occident" dans le livre de Jean Ziegler titré "La Haine de l'Occident".

Elles apportent un éclairage froid sur le développement offshore (au propre comme au figuré) auquel donne lieu l'exploitation du pétrole. Elles racontent aussi en creux tout le développement inégalitaire, violent et foncièrement injuste de Lagos aujourd'hui. Au off-shore des plates-formes s'ajoutent celui du monde des expatriés dans leur résidences surveillées (et leurs plages privées appartenant, parfois, aux entreprises qui les emploient) et celui des grands hôtels internationaux.


Avec le offshore version multinationale, on est là très loin des jolies utopies développées à partir des plates-formes pétrolières par des gens comme Constant dans les années 60 (voir photo ci-dessous et là) et bien d'autres architectes depuis (voir, par exemple, London Offshore Living)

Le offshore du Nigérian de base est, lui, beaucoup moins glorieux, beaucoup plus pauvre et surtout instable que les monstres d'acier et de béton installés en haute mer. Ce sont juste des cahutes de bois sur pilotis. On peut les voir de l'autoroute Third-Mainland Bridge dont parle Ziegler. Ce sont deux mondes hors sol, mais qui s'ignorent. Même si des nappes de pétrole viennent régulièrement souiller ces zones d'habitat traditionnel.


Sur Lagos et la confrontation de ces deux mondes, voir le superbe reportage "Nigeria, le pétrole corrupteur" de Christian Lutz paru dans Le Monde Magazine, mais aussi et .

Pour continuer à réfléchir sur les villes africaines et nos modes de vie occidentaux, voir Et si notre avenir urbain s'inventait en Afrique ?