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Friday, June 05, 2026

ET SI W T. VOLLMANN ENRICHISSAIT LA PENSÉE PROSPECTIVE SUR LE SPORT ?

William T. Vollmann est un écrivain prolifique et assez inclassable avec une œuvre basée sur de grosses enquêtes sur le terrain notamment auprès des marges de la société - prostituées, sans-abri, réfugiés, guerriers.


C'est ce qui fait l'originalité et la force de son oeuvre dans laquelle se mêlent fictions et très longs reportages.


On ne sort jamais totalement indemne de ses livres.


Les vies hors normes dont témoigne Vollmann, obligent à penser de façon un peu différente.


Faire de la prospective sportive sous le prisme de Vollmann imposerait donc d’abord de faire un énorme travail documentaire : archives médicales sur les traumatismes crâniens, entretiens avec des lutteurs de sumo au Japon, des boxeurs de rue à Sacramento, des cyclistes dopés en Colombie, des chasseurs de primes participant à des courses clandestines au Nevada


Rien ne serait laissé de côté, et notamment tout ce qui a priori est loin du sport, comme le monde des sans-abris.


Cela permettrait d’apporter de nouvelles approches.


On vous propose ci-dessous cinq angles inspirés des livres de Vollmann.



- La violence comme infrastructure


Au cœur l’œuvre de Vollmann se trouve une question obsessionnelle : quand la violence est-elle justifiable ? 


Appliquée au sport, cette prospective ne verrait pas l’athlétisme comme divertissement ou dépassement de soi - elle lirait le sport comme système organisé de violence consentie ou contrainte


Elle anticiperait les futurs du sport en examinant ses strates cachées : l’économie des gladiateurs modernes, la frontière poreuse entre sport de combat légal et violence réelle, les corps des pauvres mis en spectacle pour les riches.



- Les marges comme terrain d’enquête


Vollmann va là où peu de personnes vont. 


Il a dormi avec des sans-abri, traversé des zones de guerre, fréquenté des prostituées dans des hôtels miteux - toujours pour témoigner de ce que la société invisible produit. 


Sa prospective sportive ignorerait les grandes ligues et s’installerait dans les interstices : les combats organisés dans des hangars sans licence, le football joué dans des camps de réfugiés, les athlètes paralympiques des pays sans infrastructure, les sports tribaux que la mondialisation est en train d’effacer.



- Le corps abîmé comme document historique


Ses personnages portent leurs cicatrices comme des archives. 


La prospective vollmannienne du sport serait une histoire du corps athlétique futur racontée à travers ses destructions prévisibles : que deviendront dans vingt ans les cervelles des joueurs de football américain ? Les genoux des gymnastes formés dès l’âge de quatre ans en Chine ? Les poumons des coureurs de haute altitude soumis à des protocoles d’entraînement extrêmes ? 


Ce serait moins une anticipation qu’une autopsie prospective.



- La culpabilité du spectateur


Vollmann s’inclut toujours dans ce qu’il observe - il ne se pose jamais en témoin neutre. 


Sa prospective sportive retournerait donc la question vers nous : que dit de nous le fait de regarder ? 


Cela permettrait de construire des scénarios où le public devient personnage central,complice ou résistant. La consommation de sport serait analysée et pensée comme un véritable acte politique avec toutes les conséquences sociales que cela pourrait impliquer.



On vous laisse y réfléchir.

Wednesday, April 01, 2026

TOP BOY / LA VILLE-LABYRINTHE

Et si le trafic de drogue changeait notre regard sur les mobilités urbaines ? (3)

Si Gomorra est la ville-moteur et The Wire la ville-impasse, Top Boy incarne et symbolise la ville-labyrinthe

À Londres, l'urbanisme n'est pas une ligne droite, c'est une superposition de couches, de niveaux et de recoins. 

La mobilité est une question de porosité de niveaux.

Illustration de cette ville-labyrinthe à travers quatre grands topics de la série.


- La coursive : le panoptique inversé

L'architecture des "estates" londoniens (comme ici Summerhouse quartier fictif situé dans le borough de Hackney du Grand Londres) est caractérisée par ses coursives extérieures et ses cages d'escalier en béton brut.

Dans Top Boy, la coursive n'est pas un lieu de passage, c'est un poste d'observation.

Elle offre une vue plongeante sur l'arrivée de la police ou des rivaux. 

L'architecture crée une asymétrie de visibilité : celui qui est en haut voit tout, celui qui est en bas ne voit qu'un labyrinthe de piliers.

La guerre ne se gagne pas dans la rue, mais dans le contrôle des accès verticaux. 

Bloquer un ascenseur ou verrouiller une grille de cage d'escalier, c'est transformer un immeuble d'habitation en donjon imprenable. 


- Le « delivery boy » : la livraison comme camouflage

Londres est irriguée comme toutes les villes par la livraison à domicile. 

Top Boy montre comment le crime détourne cette infrastructure de service pour en faire son vecteur de transport principal.

Le vélo et le scooter (le "ped") sont les outils de la fluidité. 

Le sac de livraison rend invisible

Il permet de rentrer dans les zones riches ou traverser ou les cités rivales sans déclencher d'alerte. 

C’est l’infiltration par la banalité

Le vélo n'est pas un choix écolo, c'est une arme de franchissement.


- La gentrification : les deux mobilités 

L'une des forces de la série est de montrer le contraste violent entre les barres de béton vouées à la démolition et les nouveaux complexes d'appartements de luxe qui poussent juste à côté.

Les nouveaux bâtiments sont conçus pour exclure : codes d'accès, caméras haute définition, concierges. 

C’est aussi le choc des moyens de déplacement.


D'un côté, une mobilité de survie (vélos volés, scooters trafiqués


De l'autre, une mobilité de standing (Uber, voitures électriques silencieuses, parkings souterrains sécurisés).


Les nouveaux bâtiments sont conçus pour exclure : codes d'accès, caméras haute définition, concierges. 



- La « caméra » : le troisième personnage

Londres est l'une des villes les plus vidéosurveillées au monde (CCTV). 

Dans Top Boy, la mobilité est une course permanente pour échapper aux caméras.

Les personnages connaissent les angles morts. 


Ils utilisent les passages couverts, les capuches et les tunnels pour rester hors-champ.


C’est une géographie de l'ombre et de l'évitement.



Si Gomorra célèbre la puissance du moteur, Top Boy raconte une guérilla de la coursive où l'on gagne si l'on est plus agile et plus léger que le voisin.

Là où l'urbanisme produit des angles morts, des seuils et des flux invisibles, le trafic y voit des ressources tactiques.

Ce que nous appelons au sein de Transit-City la narcos mobility ne subit donc absolument pas la ville - il la lit au contraire mieux que tout le monde. 


Et si on s'inspirait de cette lecture non officielle pour penser autrement les possibles nouvelles mobilités actives urbaines ?

Tuesday, March 31, 2026

THE WIRE / LA VILLE-IMPASSE

Et si le trafic de drogue changeait notre regard sur les mobilités urbaines ? (2)


Si Gomorra est la conquête territoriale par le moteurl’extraordinaire série The Wire est, elle, l'autopsie d'une immobilisation. 


Les quartiers de Baltimore dans lesquels se déroule le traficsymbolisent ce que l’on pourrait appeler la «ville-impasse». 


La ville dans laquelle l'immobilité est l'arme de la souveraineté territoriale.


Tentative d’illustration de cette «ville-impasse» autour de quatre lieux symboliques.



- Le "corner" : la géographie du siège


Dans The Wire, le territoire ne se conquiert pas à 120 km/h sur l'autoroute ; il se tient, pied à pied, sur quelques dalles de béton.


L'immobilité comme job : Le dealer de bas étage est un travailleur statique. 


Il "tient" le coin de rue. 


Sa mobilité est réduite à un périmètre de 10 mètres. 


S'il bouge, il peut perdre son marché ; s'il fuit, il abandonne sa souveraineté.


Contrairement au scooter de Naples qui patrouille, le guetteur de Baltimore est une sentinelle immobile. 


Il fait partie du mobilier urbain. 


Cette absence de mouvement transforme le quartier en une forteresse à ciel ouvert où chaque étranger (police ou client) est repéré non pas par son mouvement, mais par l'altération qu'il cause à l'immobilité ambiante.



- L'enclavement : l'urbanisme du mur invisible


La série montre une ville fracturée par des choix d'aménagement radicaux : la destruction des tramways, l'abandon des bus et le tracé des voies rapides qui isolent les quartiers noirs (West et East Baltimore).


Pour les habitants des "projects" (les cités), la ville est un archipel.


Sans voiture et avec un réseau de transport public défaillant, le trajet pour trouver un emploi légal devient une expédition. 


L'enclavement physique crée une dépendance économique totale au quartier. 


On travaille pour le dealer du coin parce que c'est la seule destination accessible à pied. 


L'absence de bus est le meilleur recruteur de la drogue.



- La "surveillance des flux" : le dialogue de sourds


L'unité des écoutes de la police tente de comprendre la ville en interceptant des signaux (bipeurs, téléphones jetables). 


Elle essaie de projeter une logique de mouvement sur un monde qui fonctionne par ancrage.


La police cherche des têtes de réseaux qui se déplacent, des transactions mobiles. 


Mais la réalité du terrain est celle des "vacants" (maisons abandonnées). 


Le crime ne circule pas, il sédimente.


Lorsque la police parvient enfin à bloquer un flux, le système se régénère instantanément parce que l'infrastructure (la pauvreté, l'habitat très dégradé) reste statique. 


C'est la tragédie de la série : on peut arrêter les hommes, on n'arrête pas une impasse.



- Hamsterdam : L'expérimentation du ghetto volontaire


La saison 3 propose une solution radicale : légaliser la drogue dans des zones précises ("Hamsterdam") pour libérer le reste de la ville.


Hamsterdam est le stade ultime de l'urbanisme de confinement. 


On déplace l'immobilité dans un cul-de-sac total. 


C'est la reconnaissance que, pour le système, la "solution" n'est pas de donner de la mobilité aux pauvres, mais de mieux gérer leur enfermement.



Dans The Wire, la mobilité est le curseur de la liberté :


- Le haut de la pyramide des dealers (Greer, Stringer Bell) essaie de devenir mobile, d'investir dans l'immobilier légal, de "sortir" du quartier.


- Le bas de la pyramide, lui, meurt là où il est né, sur un trottoir dont il n'a jamais dépassé les limites.


Si Gomorra est une guerre de mouvement, The Wire est une guerre de positions. 


La route n'y est pas un outil de conquête, c'est une frontière qui vous rappelle, à chaque carrefour, que vous n'êtes pas censé la traverser.