Friday, June 12, 2015

C'EST QUOI UNE CARTE REDESSINÉE PAR LES BARBARES ?

Pour prolonger mon récent post "Ils sont en train de redessiner la carte", je voulais vous proposer ces deux cartes présentées par Alain Sauvant, le directeur de la Prospective de SNCF Réseau, lors du dernier Atelier Transit-City organisé autour de la question "Comment peut-on encore faire de la prospective transport ?"

Pour réaliser la première carte, Alain Sauvant a regardé quelles offres TGV et covoiturage existaient pour faire un trajet Paris / Reims entre 8 et 10 h du matin un jour de mai 2015.


Pour la deuxième carte, il a prolongé la croissance de l'offre covoiturage de ces dernières années jusqu'en 2018, pour montrer le nombre de points de départ possibles d'ici trois ans (évidement la localisation des points de covoiturage est totalement fictive, seules les gares de l'Est et de Massy n'auront pas bougé


C'est simple, c'est clair et on comprend que les points d'entrée dans le réseau de mobilité de demain vont se multiplier et prendre des formes radicalement inédites.


C'est la traduction spatiale de la remarque d'Alessandro Baricco dans "Les Barbares - Essai sur une mutation" : « D’habitude on se bat pour contrôler des points stratégiques sur la carte. Aujourd’hui, les agresseurs font quelque chose de plus radical : ils sont en train de redessiner la carte ».


Pour tous les acteurs urbains et les acteurs de la mobilité, cela va poser beaucoup de questions, dont deux toutes simples : 

c'est quoi demain un lieu de transit ? 
- c'est quoi demain un lieu stratégique ?

Pour alimenter la réflexion, je voulais vous proposer ces quelques lignes de Baricco toujours tirées des "Barbares".

A la question :  c'est quoi demain un lieu stratégique ?
"En général, les barbares vont là où ils trouvent des systèmes passants. Dans leur recherche de sens, d’expérience, ils vont chercher des gestes dans lesquels il est rapide d’entrer et facile de sortir. Ils privilégient ceux qui, au lieu de rassembler le mouvement, le produisent. Ils aiment n’importe quel espace entraînant une accélération. Ils ne se déplacent pas en direction d’un but, car le but est le mouvement. Leurs trajectoires naissent par hasard et s’éteignent par fatigue : ils ne cherchent pas l’expérience, ils sont l’expérience. Quand ils peuvent, les barbares créent à leur image des systèmes où voyager : le réseau, par exemple. 
Mais il ne leur échappe pas que la plus grande partie du terrain qui peut être parcouru est faite de gestes qu’ils ont hérités du passé et de leur nature : de vieux villages. Alors, ce qu’ils font consiste à les modifier jusqu’à ce qu’ils deviennent des systèmes passants : c’est ce que nous appelons « saccage » 
Y a-t-il un nom pour cette nouvelle façon d’être au monde ? Un mot, rien qu’un, histoire qu’on se comprenne ? Je n’en sais rien. (…) 
Mais je voudrais que nous nous comprenions, vous et moi : quoi que nous percevions de la mutation en cours, de l’invasion barbare, il faudra la regarder de l’endroit exact où nous sommes en ce moment et la comprendre comme une conséquence de la transformation profonde qui a dicté une nouvelle idée de l’expérience.  
Une localisation nouvelle du sens. 
Une forme nouvelle de perception. 
Une technique de survie nouvelle. 
Je ne voudrais pas exagérer, mais j’ai envie de dire : une nouvelle civilisation."
A la question :  c'est quoi demain un lieu de transit ?
"N’oubliez pas que le barbare cherche toujours et seulement des systèmes passants : il veut des stations intermédiaires qui n’étouffent pas son mouvement mais qui, au contraire, le régénèrent. 
Quand il approche de séquences synthétiques (des portions massives de monde coagulées en un seul point), il sait qu’il court un risque : celui d’y rester prisonnier. 
Ces stations promettent une telle convergence de morceaux épars qu’elles peuvent devenir des destinations finales. C’est le spectre de la voie de garage. 
C’est pour cette raison que le barbare privilégie les séquences synthétiques qui conservent une forme de légèreté et de fluidité structurelle, celles qui sont capables d’accélérer le pas de celui qui les traverse ..."
"Les Barbares - Essai sur une mutation" - Alessandro Baricco

C'est évidement à mettre en perspective avec :
"Et si la notion de tiers-lieux n'avait plus de sens ?"
"Et si la notion de non-lieux n'avait plus de sens ?"

Et on y revient beaucoup plus longuement le 25 septembre prochain à l'occasion de l'Atelier  "Et si nous étions juste en train de changer de civilisation ?"