- Si un jour nous décidions d'écrire un livre sur le Sport-as-Protocol Urbanisme ® nous l'écririons pour en faire le troisième livre d'une trilogie qui poursuivrait "Delirious New York" de Rem Koolhaas et le "The Power Broker" de Robert Caro.
- Si Koolhaas a écrit le manifeste architectural et Caro la biographie du pouvoir, notre livre serait lui plutôt un fresque chorale des usages, le grand roman-documentaire de la ville en mouvement.
- Notre livre aurait l'ambition d'être un grand roman de ce que nous pourrions nommer la Protocol City.
- Sur le plan stylistique, nous nous inspirerions du travail de John Dos Passos et plus particulièrement de sa trilogie USA (42e Parallèle, 1919, The Big Money)
- Avec la trilogie USA, John Dos Passos invente une forme littéraire totale pour rendre compte de l'émergence de la métropole moderne : le montage, le choral, la juxtaposition de voix anonymes, d'actualités brutes, d'autobiographie et de portraits d'acteurs clés.
- Notre roman "Protocol City" ne serait donc pas un récit linéaire mais croiserait les quatre dispositifs narratifs utilisés par Dos Passos
- The Camera Eye / L’œil de la caméra.
. Dans le livre : des séquences à la première personne, immersives, sensorielles, hyper-précises, datées à la minute. Chez Dos Passos, c’est le monologue de l’auteur. Ici, ce serait le flux d’un corps en mouvement.
. Ce qu’on y lirait : le souffle d’un traceur suspendu au 4ᵉ étage d’une barre d’immeuble du Bronx ; l’éblouissement d’une coureuse sur le pont Verrazzano sous la pluie à 6 h du matin ; le crissement des roues d’un skateboard sur le granit d’une plaza de Midtown.
. L’effet : rendre la sensation physique du sol, de la matière, du vide et du rythme urbain.
- Newsreel / Actualités.
. Dans le livre : des collages bruts de documents actuels, sans commentaire.
. Ce qu’on y lirait : délibérations d’un Community Board sur le skate ; logs Strava ; notifications de segment battu ; posts d’habitants agacés par les runners nocturnes ; plaques d’usage de POPS ; règlements d’accès aux parcs ; conditions d’utilisation d’applications de sport ; avis d’assureurs.
. L’effet : montrer comment le protocole s’écrit dans le bruit de fond institutionnel, technologique et médiatique du présent.
- Biographies / Portraits.
. Dans le livre : des biographies de trois pages, sèches et ironiques, non pas de héros classiques mais d’« architectes de l’ombre » du protocole. Pour les personnes vivantes, uniquement des faits publics, ou des figures composites assumées.
. Les figures : un responsable du Parks Department ; un dirigeant de la Central Park Conservancy ; un promoteur propriétaire d’une plaza « publique » ; l’ingénieur anonyme de la plateforme sportive, qui transforme chaque foulée en point de donnée ; le directeur d’une course à sponsor titre ; le gardien d’école municipale qui décide un soir d’été de ne pas fermer la grille à clé.
. L’effet : montrer que le protocole est écrit par des gens ordinaires et contingents, pas par une fatalité abstraite.
- The Narratives / Les récits croisés.
. Dans le livre : le suivi en parallèle de quatre ou cinq destins qui ne se croisent jamais physiquement, mais habitent la même infrastructure protocolaire.
. Les voix : la livreuse à vélo qui utilise la rue comme usine ; la retraitée qui compte les bancs entre chez elle et la pharmacie ; l’ado du Bronx qui danse devant la vitre réfléchissante d’un musée ; la marathonienne du dimanche ; le trader qui chasse un segment Strava comme un indice ; l’employée du Parks Department qui instruit les permis ; le juriste d’assurance dont une clause décide de la fermeture d’une cour ; le data scientist qui vend la carte de chaleur à la ville et découvre ce qu’elle ne montre pas.
. L’effet : faire éprouver comment un même système est vécu, subi ou contourné par des individus qui ne se croisent jamais.
- Pourquoi ce choix d'un roman choral ?
- Chez Dos Passos, la ville n’a pas de personnage principal : elle est le personnage principal, fabriquée par la somme d’infinies trajectoires individuelles.
- Appliqué au Sport-as-Protocol Urbanisme ®, le roman choral fait mieux comprendre la thèse : la ville sportive du XXIᵉ siècle n’est plus l’œuvre d’un démiurge (Robert Moses) ou le théâtre d’un seul bâtiment mythique (le Downtown Athletic Club de Koolhaas), mais un assemblage d’interfaces, de flux, de données et de micro-décisions collectives.
- Le sport n’a plus besoin d’infrastructures dédiées pour s'exprimer.
- Il a colonisé le quotidien et qu'il est devenu un mode de vie urbain.
- Le protocole n’a pas de héros, et le roman choral est la seule forme qui permette de raconter un système sans le personnifier.
- La structure du récit : une journée, de 5 h à 5 h
- Notre roman Protocol City se déroulerait sur seule journée découpée par l’heure, et avec une quinzaine de personnages.
- Chaque heure ouvrirait ou fermerait des seuils : ouverture d’un parc, fin d’un créneau de permis, fermeture d’une cour d’école, pic de livraisons, fermeture d’une plaza privée.
- L’heure est la matière du récit, car elle permet illustrer l’idée que le temps est devenu plus important que l'espace.
- Pourquoi New York peut illustrer les liens entre urbanisme, capitalisme et nouvelles pratiques sportives ?
- Car New-York ville fournit des cas réels, que le roman peut illustrer et rendre vivant et concret sans les caricaturer.
- POPS (privately owned public spaces) : depuis 1961, les promoteurs obtiennent le droit de construire plus haut en échange de «places publiques» dont les règles d’usage sont affichées sur une plaque. C’est un protocole privé déguisé en espace commun.
- Central Park et sa Conservancy : la qualité de l’espace public dépend de la richesse du quartier.
- Brooklyn Bridge Park : son entretien est adossé à des programmes de logements de luxe.
- Citi Bike : le droit de rouler sponsorisé par une banque.
- Les livreurs à vélo : ils bougent toute la journée pour le compte de plateformes, sans que cela soit jamais appelé du sport. La fondamentale injustice entre mouvement choisi et mouvement contraint - là.
- Une question
- En poussant la méthode de Dos Passos jusqu’au bout, notre roman Protocol City ne raconterait pas seulement la ville telle qu'elle s'exécute aujourd'hui sous nos yeux, mais la façon dont elle s'imprime déjà dans nos corps.
- Si la modernité du XXᵉ siècle s’est construite dans le béton et le moteur, celle du XXIᵉ siècle s'écrit désormais dans la friction entre la donnée, le mouvement, le sport et le droit d'usage.
- D'ou une question : en documentant ce système où le corps devient l'ultime acteur de la cité, notre récit ne serait-il qu'un diagnostic ou pourrait-il poser les fondations d'un manifeste pour penser, pratiquer et aménager la ville de façon radicalement neuve autour du corps en mouvement ?
On vous laisse y réfléchir.
