Nous posions une hypothèse qui pouvait alors sembler incongrue, presque provocatrice : pour penser le monde de demain - un monde de crise énergétique et climatique - il faudrait sans doute se tourner vers les pays et les cultures que l'Occident avait longtemps regardés de haut, voire méprisés.
Et donc dire «il faut aller à Branly pour penser demain» faisait sourire.
Aujourd'hui, on voit ces sourires s'effacer.
Car nous changeons de monde, et que nous devenons un "pays chaud"... même si nous avons encore beaucoup de mal à accepter tout ce que cela veut dire,.
Car pour nous le terme «pays chauds» étaient réservés aux autres, aux pays pauvres, aux pays colonisés, à ceux dont la vie quotidienne était façonnée, contrainte, disciplinée par le climat.
C'est cette difficulté et cette souffrance intellectuelle qu'explique très bien le philosophe Pierre Charbonnier dans un excellent interview accordé au Monde.
« L’Europe occidentale est désormais une «région chaude» comme on parlait autrefois des «pays chauds».
Pourquoi avons-nous du mal à nous envisager nous-même comme «pays chaud», c’est-à-dire des pays où l’on doit s’habiller, construire, vivre d’une manière particulière pour être adapté, où la marche de la société est guidée par les contraintes climatiques ?
Parce que ce n’est fondamentalement «pas nous».
Nous nous sommes historiquement construits de manière complètement adverse à ça, et parmi les multiples raisons qui font écran à l’acceptation de cette nouvelle réalité climatique, il y a le fait qu’on a longtemps pensé que c’était la réalité des autres.
Je pense que l’on a un rapport orientaliste à la chaleur, au sens défini par Edward Saïd : la soumission à la chaleur est l’expérience propre des colonisés, et nous en sommes en principes affranchis.
Donc il y a vraiment, je pense, une blessure d’orgueil à accepter notre vulnérabilité à l’égard des conditions extérieures que nous pensions avoir mise derrière nous grâce aux infrastructures modernes, au contrôle de l’eau et de l’énergie.»
On vous laisse y réfléchir.
