Il y a des livres qu'aujourd'hui en temps de multi crises, il faut lire.
Parmi ceux-ci, l'incontournable "End Times: Elites, Counter-Elites, and the Path of Political Disintegration" de Peter Turchin paru en 2023 ("Le chaos qui vient - Elites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique" )
Turchin est le père de la cliodynamique, une discipline qui applique la modélisation mathématique et l'analyse des données massives (CrisisDB) à l'histoire humaine.
Sa thèse : les sociétés ne progressent pas de façon linéaire, elles alternent stabilité et crises majeures.
Selon sa théorie structuro-démographique, les crises majeures surviennent lorsque 4 forces destructrices se rencontrent :
- La paupérisation de la population. Malgré la hausse de la productivité, les richesses captées au sommet font stagner ou chuter les salaires réels, et la confiance dans les institutions se dégrade.
- La surproduction des élites. C’est le moteur central. L’accumulation de richesses produit bien plus d’aspirants au pouvoir et au statut (diplômés ambitieux, fortunes émergentes) qu’il n’existe de places dans les sphères dirigeantes.
- L’émergence des contre-élites. Les élites frustrées se détournent du système, instrumentalisent la colère populaire, financent des factions ou fondent des mouvements populistes.
- La faillite de l’État. Surendetté, incapable de réguler les conflits, il ne finance plus les services publics, et les élites rivales se disputent ce qui reste.
Cette grille ne vaut pas que pour la géopolitique ou l’économie : elle agit aussi évidemment sur l’aménagement des métropoles.
Nous nous sommes donc demandés ce que cette approche pourrait changer pour penser pour le rôle du sport dans la ville du XXIᵉ siècle.
Dans nos précédents posts - là et là -, nous avons lu le sport dans la ville à travers deux grands livres sur New York :
- La surproduction des élites de Turchin prolonge les analyses de Koolhaas.
. Koolhaas décrivait, dans le Downtown Athletic Club, l’empilement d’usages sportifs et mondains dans une même tour.
. Avec la concentration du capital et le surplus d’élites, ce modèle se démultiplie et devient un archipel.
. Les élites financières et les diplômés sur-compétitifs cherchent à se protéger du désordre urbain : clubs privés ultra-exclusifs aux derniers étages, padel suspendu, bio-hacking, spas privatifs, le tout monétisé et fermé au public.
- La faillite de l’État fragilise les plans et ambitions de Moses.
. Moses pensait la ville par le sol : piscines monumentales, parcs, terrains de jeux distribués à tous par un état bâtisseur.
. Quand les finances publiques et locales s’effondrent, ce modèle n’est plus alimenté. Les gymnases se dégradent, les piscines ferment, les pelouses deviennent des friches.
. Le «droit au sport garanti par l’infrastructure publique» s’effrite, et continuer à faire de l’urbanisme sportif par l’équipement lourd devient une impasse financière et politique.
C’est dans cette rupture que pourrait émerger, selon nous, possiblement une troisième forme que nous appelons Protocole pour Sport-as-Protocol Urbanislme ®.
Sport-as-Protocol Urbanislme ® est un concept prospectif qui envisage le sport non plus comme une simple activité de loisir, mais comme un ensemble de règles et de codes (un « protocole ») structurant l'aménagement des villes.
Trois mécanismes le font fonctionner.
- La trace remplace le plan. En période de défaillance institutionnelle, la donnée d’usage sert de manifeste rétroactif : l’urbaniste apprend à lire les flux existants au lieu d’imposer le mouvement.
- Le temps remplace la hauteur. Face à la paupérisation et au manque de foncier public, la ville du Protocole n’ajoute pas de béton, elle active le temps disponible : la cour d’école vide le soir, la rue fermée le dimanche, le parking libéré au petit matin.
- Le détournement devient une compétence. Le sportif est un acteur spatial qui réinvente une légalité par l’usage, là où les réglementations sont dépassées et où le tissu social se déchire.
La collectivité fixe les conditions d’accès et de connexion, le contenu de la pratique reste libre, et le sport devient ainsi lui-même un urbanisme.
Ce qu’on demande à la puissance publique change de nature : non plus des millions de béton, mais une règle, un calendrier, une tolérance.
Il serait évidemment naïf d’en faire le dernier ciment d’une société qui se fissure.
Sport-as-Protocol Urbanislme ® ne réglera ni la paupérisation, ni la surproduction des élites, ni la faillite de l’État : il en hérite.
Une règle d’interface ouverte suppose quelqu’un pour la garantir, l’assurer, l’entretenir, et ce quelqu’un est précisément ce que la crise affaiblit.
Il ne sera pas non plus fluide.
Mais ce n’est pas pour cela que notre hypothèse de travail ne tient plus.
Rappelons qu’aucun grand urbaniste n’a jamais supprimé les conflits de la ville.
- Haussmann n’a pas apaisé Paris, il a déplacé ses fractures.
- Moses n’a pas réconcilié New York, il a creusé ses lignes de partage.
Un urbaniste n’est pas celui qui met fin aux conflits, c’est juste celui qui met en formes les règles d'une certaine vision et politique urbaine.
C’est à cette aune que Sport-as-Protocol Urbanislme ® pourrait s’imposer.
Quand les élites se retirent dans leurs clubs et que l’État se retire du sol, le Protocole reste l’une des rares forces à produire encore de l’espace sans béton, sans budget et sans permission : des créneaux, des parcours, des usages qui se répètent jusqu’à devenir des règles.
Il ne guérit pas la société fragmentée, mais il décide déjà de la manière dont elle occupe ses rues, ses cours et ses berges.
Le sport ne sera pas le grand urbaniste du XXIᵉ siècle parce qu’il pacifie la ville.
Il le sera parce qu’il la dispute, à visage découvert, avec des règles que chacun connaît et peut contester, au moment où presque plus personne d’autre ne les dessine.
On vous laisse y réfléchir
