Dans notre précédent post nous évoquions le passionnant livre de J. Morizot et L. Neyret «Liberté, Dignité Habitabilité» dans lequel les deux auteurs défendent et justifient la nécessité de construire un "principe d'habitabilité ».
L'objectif est de faire de l'habitabilité une nouvelle norme juridique capable de structurer et d'orienter le droit environnemental pour les décennies à venir, et donc les conditions d’une vie digne sur terre.
La question que nous nous sommes immédiatement posée au sein du Prospective Sport Lab ® est : en quoi ce principe pourrait nous inciter à penser le sport demain sous un nouveau prisme ?
En quoi ce principe peut créer de nouvelles bifurcations et comment il pourrait nous permettre de construire de nouvelles boussoles.
Si l'habitabilité de la Terre est la condition première de toute vie digne, qu'est-ce que cela change à la façon dont nous pratiquons, regardons, finançons et célébrons le sport ?
On aurait pu engager un questionnement global sur les pratiques sportives ou la façon dont les compétitions seront organisées demain.
Mais on a décide de prendre une autre voie.
Celle de se demander : ça serait quoi la vocation du CNOSF (Comité National Olympique et Sportif Français) sous le principe de l’habitabilité ?
Pourquoi le CNOSF ? Car c’est une institution dont personne ne comprend très bien le rôle aujourd’hui et qui se cherche un second souffle depuis plusieurs années.
Et si l’habitabilité était donc le cadre de refondation qui lui manque ?
Explications.
Le CNOSF est aujourd'hui une institution puissante sur le papier - il fédère 111 fédérations, 180 000 associations, représente des millions de licenciés, parle au nom du mouvement sportif français - mais dont la vocation réelle est floue.
Il n'organise pas les compétitions.
Il ne forme pas les athlètes.
Il fait du lobbying auprès des pouvoirs publics, distribue des financements, coordonne la délégation olympique française.
C'est considérable, mais c'est aussi très fonctionnel, très instrumental, et surtout sans vision du monde clairement articulée.
Ce vide de sens est son problème central.
Nous, nous faisons l'hypothèse ici que l'habitabilité pourrait le combler.
Dit autrement : et si le CNOSF se définissait comme le défenseur institutionnel de l'habitabilité en tant que condition première de l'existence du sport ?
Pas simplement dans une posture écologique de communication.
Mais comme une mission fondatrice.
Sans Terre habitable, il n'y a pas de sport.
Pas de neige pour skier, pas d'air pour courir, pas d'eau pour nager, pas de corps en bonne santé pour pratiquer.
Le CNOSF est donc - qu'il le veuille ou non, qu'il en ait conscience ou non - une institution dont l'objet entier repose sur l'habitabilité.
La question est de savoir s'il accepte d'en tirer les conséquences institutionnelles et politiques.
Regardons rapidement ce que cela pourrait vouloir dire.
D’abord, dans son éthique.
- Si le CNOSF intégrait l'habitabilité comme principe fondateur de ses statuts - au même titre que la promotion du sport ou l'éthique olympique - qu'est-ce que cela changerait concrètement à ses prises de position publiques ?
- Pourrait-il rester silencieux sur la qualité de l'air dans les villes, sur l'artificialisation des sols, sur les pesticides qui contaminent les nappes phréatiques et donc les rivières ?
- Peut-on imaginer que le CNOSF devienne une force de plaidoyer constitutionnel pour l'inscription de l'habitabilité dans le droit français - exactement comme le proposent Morizot et Neyret - en s'appuyant sur sa légitimité sportive ?
Ensuite vis à vis du CIO.
- Sous le principe de l'habitabilité, le CNOSF aurait-il la légitimité - et le courage - de conditionner publiquement son soutien à une candidature olympique française à des critères stricts et vérifiables d'habitabilité territoriale ?
- Plus profondément : est-ce que le modèle des Jeux Olympiques tels qu'ils sont conçus aujourd'hui est compatible avec le principe d'habitabilité ?
- Et si la réponse honnête est non, qu'est-ce que cela implique pour la position du CNOSF vis-à-vis du CIO ?
- Peut-on être à la fois loyal à l'institution olympique - le CIO - et fidèle au principe d'habitabilité ? (Aujourd'hui on peut sérieusement en douter !)
Mais aussi par rapport aux territoires.
- Pourrait-on imaginer que le CNOSF développe une cartographie nationale de l'habitabilité sportive - c'est-à-dire un atlas qui croise les pratiques sportives existantes avec les vulnérabilités écologiques des territoires où elles s'exercent ?
- Quelles pratiques sont menacées, où et à quel horizon ?
- Quels territoires perdront en premier la capacité d'accueillir tel ou tel sport ?
- Aujourd'hui, cette Carte de l'habitabilité des territoires sportifs ® n'existe pas !
Enfin sur le plan politique.
Faisons un constat simple : en France, il n'existe pas d'institution qui soit légitime à la fois :
- au niveau populaire, alors que le sport touche tout le monde, toutes les classes, tous les âges
- ancrée dans tous les territoires, alors que les clubs sont le premier réseau associatif du pays
- et en relation directe avec les conditions matérielles de l'habitabilité, alors le sport se pratique dans des milieux qui se dégradent.
Nous ne disons pas que le CNOSF remplisse aujourd’hui ces trois conditions pour être légitime pour représenter le sport français !
On émet ici juste l’hypothèse que si le CNOSF acceptait de sortir de son obsession pour les médailles et les subventions, pourrait potentiellement devenir cette institution.
Il changerait alors de rôle.
Cela supposerait une vraie révolution.
Car cela supposerait de répondre notamment à ces questions :
- Le mouvement sportif - ses fédérations, ses clubs, ses bénévoles, ses pratiquants - pourrait-il être le vecteur de diffusion de la conscience d'habitabilité le plus efficace de France, précisément parce qu'il n'est pas perçu comme militant ?
- Et si oui, le CNOSF est-il prêt à assumer ce rôle politique ?
- Est-ce que cette position pourrait lui permettre de devenir le lieu où se négocie concrètement la compatibilité entre développement sportif et habitabilité - une sorte de Haut Conseil du Sport Habitable ® - plutôt qu'un simple représentant d'intérêts catégoriels ?
Ça pourrait être une ambition à la hauteur de ce que l'institution prétend être.
Et ça pourrait accessoirement aussi répondre à la question : à quoi sert le CNOSF ?

