Saturday, November 22, 2008

QUI EST NOMADE ? CERTAINEMENT PAS VIRILIO


"La sédentarité et le nomadisme ont changé de nature. […] Le sédentaire, c’est celui qui est partout chez lui, avec le portable, l’ordinateur, aussi bien dans l’ascenseur, dans l’avion, que dans le train à grande vitesse. C’est lui le sédentaire. Par contre, le nomade, c’est celui qui n’est nulle part chez lui."

C'est du Paul Virilio et c'est extrait du catalogue de l'exposition Terre Natale, qui a ouvert hier à La Fondation Cartier à Paris.

Voilà le contexte : "Paul Virilio expose la remise en cause du pouvoir de demeurer. L’accélération des mouvements, « la grande mobilisation migratoire », remet en cause la notion même de sédentarité, puisqu’on estime que plus de 200 millions de personnes seront forcées de se déplacer d’ici 2050. Cet exode, sans précédent dans l’histoire humaine, intimement lié à la mondialisation et au changement climatique, rencontre la finitude de l’espace géographique, « la disparition de la grandeur du monde » avec la révolution des transports et des télécommunications. L’exode urbain succédant à l’exode rural, la réurbanisation du monde, ainsi que la nomme Paul Virilio, annonce l’apparition de « l’outre-ville », la ville de l’exil urbain, la ville du départ, à l’instar des gares, des aéroports et des futurs spatioports."

C'est le genre d'analyse a priori extrêmement séduisante, mais c'est aussi, comme toujours chez Virilio, extrêmement frileux face à la modernité et plutôt rempli de jugement de valeurs que de réelles analyses. On sent chez lui une grande trouille devant les nouvelles mutations, et une très forte nostalgie pour le monde d'avant, celui de son enfance, celui de la glaise et de la terre. Il est totalement dépassé par les nouvelles mobilités, par le nomadisme contemporain, par le voyage au long court. Alors il se replie. Tout, pour lui, est menace ; la vitesse, internet, les voyages, les migrations, les images, les flux financiers, les jeux vidéo, les informations ... et maintenant les nouvelles croissances urbaines.

C'est en fin de compte surtout un vieux réac pour qui tout est potentiellement porteur de catastrophe. Ce qui en soit pourrait-être intéressant (voir ), mais il met tellement tout sur un même plan qu'il ne dessine aucune ligne d'horizon autre que catastrophiste. Dans l'expo Terre Natale, il présente de grandes cartes du monde en mélangeant tout et n'importe quoi, les flux gazeux comme les flux humains ou les flux de marchandises. Et pour faire passer le tout, notre Cassandre, nous sort ses nouveaux concepts de la "circulation habitable" de la "météo politique" ou de "l'aéropolitique". Cela lui permet de tout mélanger et de tout associer, de la crise financière à la montée des océans, du réchauffement planétaire à internet. Tout est lié, et tout, bien sur, annonce une grosse cata.

Mais j'ai mieux compris son attitude en lisant un interview dans lequel il expliquait qu'il était "avant tout un enfant de la guerre". Quand il voit un avion, il pense bombardier. Quand il voit un train, il pense déraillement.

Alors face aux mutations qu'il ne comprend pas et n'aime pas - "moi j’ai la nostalgie de l’ampleur du monde, de sa grandeur" dit-il - il tente des grands retournements conceptuels pseudo-philosophiques du genre "le nomade branché est un sédentaire". Sauf que c'est évidement totalement faux, car c'est imaginer que, parce que on est branché via un téléphone ou internet, on est jamais loin de "chez soi." Dire cela, ce n'est ne pas connaître le voyage, les longs déplacements, le lointain, l'exile, les nomades pauvres ...
Il faudrait juste qu'il aille, par exemple, un dimanche soir sous la Tour HSBC à Hong-Kong où se réunissent toutes les femmes philippines qui travaillent chez les riches chinois. Il faudrait juste qu'il leur parle, qu'il essaie de comprendre de que c'est que vivre loin de chez soi même avec internet. Bref il faudrait qu'il cesse de juger le monde de sa Charente-Maritime.

Et puis accessoirement avec son analyse sur le "nomade connecté = sédentaire", Virilio dit tout le contraire de ce qu'il disait depuis plusieurs années.

En effet, notre "philosophe" charentais (comme les pantoufles !!) nous annonçait il y a peu : "Les nouvelles technologies de communication économisent le déplacement. A partir du moment où voyager n’est plus nécessaire, il est à craindre que l’inertie ou le cocooning se développent." Oui, sauf que c'est tout le contraire qui s'est passé. On assiste à une explosion des moyens de communication et à une explosion parallèle des mobilités. Jamais le téléphone n'a réduit la mobilité, et internet ne le fera pas plus. Et jamais non plus internet ne réduira la fracture entre nomade et sédentaire.

Mais cela Virilio l'a toujours pas compris, et s'en fout. Son objet c'est pas le monde, c'est la modernité qu'il n'aime pas. Et donc pour la critiquer, il continue à dire des conneries et à ne voir que des menaces dans tout.


ET L'EXPO EN ELLE-MÊME ?

L'exposition, elle, est plutôt pas mal, surtout grâce à Raymond Depardon qui, lui, est un vrai voyageur qui cherche plutôt à comprendre le monde en le parcourant et en se mettant à son écoute, plutôt qu'à le juger.

Il faut lire ces superbes livres sur le voyage, dont les merveilleux Errance et La solitude heureuse du voyageur.



Dans un entretien publié dans le catalogue de l'expo, Depardon explique : " Ces populations, qui sont amenées à disparaître ou qui vivent seulement un peu en marge de la mondialisation, il fallait peut-être aller les voir pour leur demander ce qu’elles pensaient de leur terre natale. Le film d’interviews les concernant est venu de là.
Mais je voulais aussi montrer le pendant de ce monde-là. Et pour y parvenir, il fallait que je fasse le tour du monde, très rapidement, en une quinzaine de jours, pour voir ce qu’il y a derrière et donner mes impressions personnelles sous la forme d’un journal filmé. Voilà.
"
Et, s'adressant directement à Virillio, il dit "Et je me suis dit que tu allais m’assassiner !"

Tout est dit entre celui qui s'ouvre au monde et celui qui s'y ferme.

PS / Sur ce sujet passionnant des migrations, voir les excellents Atlas des Migrations - Les Routes de l'humanités et Atlas des migrations dans le monde - Réfugiés ou migrants volontaires.