Monday, October 26, 2026

SPORT-AS-PROTOCOL URBANISM ®

Et si deux des plus grands livres sur l’urbanisme de New-York au XX° siècle permettaient de penser le rôle du sport de façon beaucoup plus ambitieuse que l'on ne l'envisage de façon habituelle ?


Dit autrement : et si le sport devenait le grand urbaniste du XXI° siècle ?


Ce sont les questions a priori iconoclastes que nous nous sommes posées.


Et voilà le résultat de nos réflexions.


Les deux livres d’abord.


- Le premier de ces grands livres est «Delirious New York» de Rem Koolhaas qui raconte l’émergence des gratte-ciels et la création de l’hyper congestion urbaine de 1890 à la fin des années 30.


Koolhass lit la ville en coupe, c’est à dire comme une superposition d’usages. 


- Le second de ces grands livres est «The Power Broker : Robert Moses and the Fall of New York » de Robert Caro qui raconte l’extraordinaire parcours de Robert Moses qui au tournant des années 30 et jusqu’aux années 60, va tenter de mettre de l’ordre dans le chaos new-yorkais.


Moses pense la ville en plan, c’est à dire comme une juxtaposition de terrains.


Le sport apparait dans les deux livres, mais n'est évidemment pas traiter de la même façon.

- Pour Koolhaas, le sport est vu comme un programme empilé dans un gratte-ciel. 


- Pour Moses, le sport est un droit qui doit être distribué par les équipements.

Nous - avec cet article - nous proposons une troisième étape, celle du Protocole.


On vous explique.


Les 3 âges du sport dans la ville : la coupe, le plan, le protocole.


1. Koolhaas, la coupe : le sport comme programme

Le «Delirious New York» de Rem Koolhaas, se présente comme un «manifeste rétroactif» analysant le développement urbain et architectural exceptionnel de Manhattan.


Dans ce livre, un édifice tient une place à part. C’est le Downtown Athletic Club construit en 1931 et dont on déjà parlé là et là.


Koolhaas y voit la preuve de ce qu'il nomme le Manhattanisme. Un même gratte-ciel empile des étages sans rapport entre eux, où l’on boxe, on déjeune, on se baigne, on boit un verre en tenue de sport. 


Chaque niveau est un programme autonome, et la ville naît de leur superposition, pas de leur séparation.


La grille d’analyse de Koolhaas est la verticalité, et donc le plan de coupe. 


En plan, un immeuble est une surface à affecter. En coupe, c’est un volume où les usages se contaminent, et c’est de cette contamination que sort l’inattendu. 


La congestion cesse d’être un défaut : elle devient la méthode. 


La plan d'urbanisme new-yorkais défini en 1811 fournit un cadre neutre qui contraint le sol, mais qui libère l’invention en hauteur.


Le sport y est déjà un matériau urbain de premier rang, mais un matériau marchand. 


Le Downtown Athletic Club est un club privé, payant, qui vend le corps entraîné comme une machine à des hommes qui en ont les moyens. 


La coupe de Koolhaas est brillante sur la forme et muette sur l’accès : l’empilement est produit par la spéculation foncière, et tout le monde ne peut pas monter dans l’ascenseur.

- Retenons de cet âge : Sport-as-Program ®. 


- Le sport est un usage parmi d’autres, superposable et détournable, mais il reste attaché à un bâtiment et à un propriétaire.

2. Moses, le plan : le sport comme sol.

Robert Moses fait l’inverse. 


Là où Koolhaas empile, lui il sépare. 


Il regarde le territoire d’en haut, comme une surface vide à équiper : ici un parc, là une piscine, entre les deux une route. 


Caro décrit cette fureur de voir partout des terrains de jeu, des plages, des équipements à poser.


Moses n’a jamais été un disciple de la Charte d’Athènes, mais il en applique la logique sans la nommer : séparer les fonctions, et faire du loisir un équipement posé dans le vert, à quelques minutes de voiture.


Le sport est son meilleur allié, parce qu’il est lui-même né du plan.


Un terrain, un bassin, un court sont des surfaces normées qui neutralisent le lieu : pour qu’un record compte, la piste doit être la même partout. 


Mais Moses a aussi compris que le sport est un droit. 


Ses piscines étaient presque gratuites, ses plages ouvertes, et des générations de New-Yorkais ont appris à nager grâce à lui. 


La collectivité devait du mouvement à ses habitants, et il l’a financé, construit, distribué.

- Retenons de cet âge : Sport-as-Ground ®. 


- Le sport est un sol aménagé, public mais prescrit, généreux mais autoritaire. 

3. Le protocole : le sport comme urbanisme.

Les deux âges cherchent la solution au même endroit : dans l’espace. 


Moses livre un équipement, Koolhaas un programme. 


Or le sport du XXIᵉ siècle a trouvé une troisième voie, qui ne passe plus par le bâtiment, mais par ce que nous appelons le Protocole.


Le Protocole désigne une règle d'interface urbaine qui permet à n'importe qui de se connecter à la ville et de pratiquer le sport sans demander la permission ni subir de prescription sur l'usage exact. 


La ville n'impose plus une forme architecturale ou un bâtiment figé, mais garantit des conditions d'accès ouvertes et des règles de connexion où le contenu de la pratique reste totalement libre.


Le terme protocole est directement emprunté au champ des réseaux informatiques.

Il a été choisi pour illustrer un changement de paradigme : tout comme un protocole technique permet à n'importe quel ordinateur de se connecter à un réseau sans demander d'autorisation complexe à un propriétaire unique, le protocole urbain offre une règle d'interface neutre. 

Il permet de s'affranchir d'un urbanisme vertical et marchand (Koolhaas) ou autoritaire et prescriptif (Moses) pour basculer vers un système ouvert, où la collectivité gère les conditions et les règles du jeu, laissant les usagers totalement libres de leurs mouvements.


Le sport est possible tout le temps, partout, sans demander. 


Le sport devient un urbanisme.



Trois mécanismes rendent ce phénomène visible.


- La trace remplace le plan. 

. Les heatmaps de Strava renversent l’ordre de Moses : le plan n’est plus dessiné avant, il émerge des corps en mouvement après. 


. C’est un manifeste rétroactif au sens de Koolhaas, rédigé par la donnée. 


. L’aménageur apprend à lire ce que les gens font avant de décider ce qu’ils feront. 

- Le temps remplace la hauteur. 

. Koolhaas analyse l'empilement en hauteur parce que le sol était rare. 


. Nos villes n’ont pas plus, mais elles ont du temps disponible : la cour d’école vide le soir, le parking vide le matin, la rue fermée le dimanche.  


. L’infrastructure du plan devient le terrain de la coupe, par créneaux. 

. De la capacité s’ajoute sans qu’on ajoute d’espace.

- Le détournement devient une compétence. 

. Ce que la ville prévoit le moins, devient le plus praticable par qui veut.

. Le sportif devient donc un acteur spatial créatif, stratégique et technique de la ville.

. Le détournement sportif réinvente la notion de légalité par l'usage.


- On peut résumer la bascule ainsi :

- Sport-as-Ground ® (Moses) : la ville livre un équipement. Le droit est garanti, la forme est imposée.


- Sport-as-Program ® (Koolhaas) : la ville superpose des usages. La forme est libre, l’accès est marchand.


- Sport-as-Protocol Urbanism ® (Transit-City + Prospective Sport Lab ®) : la ville garantit l’interface. Le droit s’attache à des conditions d’usage mais le contenu reste totalement libre et ouvert. 

Le sport devient un urbanisme : Sport-As-Protocol Urbanism ®.


On vous laisse y réfléchir.


On poursuit notre réflexion dans de prochains articles.