Tuesday, March 31, 2026

THE WIRE / LA VILLE-IMPASSE

Et si le trafic de drogue changeait notre regard sur les mobilités urbaines ? (2)


Si Gomorra est la conquête territoriale par le moteur - - l’extraordinaire série The Wire est l'autopsie d'une stase. 


À Baltimore, l'urbanisme n'est pas un support de flux, c'est une stratégie d'assignation.


Les quartiers dans lesquels se déroulent le trafic symbolisent ce que l’on pourrait appeler la «ville-impasse». 


La ville dans laquelle l'immobilité est l'arme de la souveraineté territoriale.


Tentative d’illustration autour de quatre lieux symboliques de cette «ville-impasse».



- Le "corner" : La géographie du siège


Dans The Wire, le territoire ne se conquiert pas à 120 km/h sur l'autoroute ; il se tient, pied à pied, sur quelques dalles de béton.


L'immobilité comme job : Le dealer de bas étage est un travailleur statique. 


Il "tient" le coin de rue. 


Sa mobilité est réduite à un périmètre de 10 mètres. 


S'il bouge, il peut perdre son marché ; s'il fuit, il abandonne sa souveraineté.


Le paradoxe du guetteur : Contrairement au scooter de Naples qui patrouille, le guetteur de Baltimore est une sentinelle immobile. 


Il fait partie du mobilier urbain. 


Cette absence de mouvement transforme le quartier en une forteresse à ciel ouvert où chaque étranger (police ou client) est repéré non pas par son mouvement, mais par l'altération qu'il cause à l'immobilité ambiante.



- L'enclavement : l'urbanisme du mur invisible


La série montre une ville fracturée par des choix d'aménagement radicaux : la destruction des tramways, l'abandon des bus et le tracé des voies rapides qui isolent les quartiers noirs (West et East Baltimore).


La police et les politiciens traversent Baltimore dans des voitures de fonction. Pour eux, la ville est une carte. 


Pour les habitants des "projects" (les cités), la ville est un archipel.


Sans voiture et avec un réseau de transport public défaillant, le trajet pour trouver un emploi légal devient une expédition. 


L'enclavement physique crée une dépendance économique totale au quartier. 


On travaille pour le dealer du coin parce que c'est la seule destination accessible à pied. 


L'absence de bus est le meilleur recruteur de la drogue.



- La "surveillance des flux" : le dialogue de sourds


L'unité des écoutes de la police tente de comprendre la ville en interceptant des signaux (bipeurs, téléphones jetables). 


Elle essaie de projeter une logique de mouvement sur un monde qui fonctionne par ancrage.


La police cherche des têtes de réseaux qui se déplacent, des transactions mobiles. 


Mais la réalité du terrain est celle des "vacants" (maisons abandonnées). 


Le crime ne circule pas, il sédimente.


Lorsque la police parvient enfin à bloquer un flux, le système se régénère instantanément parce que l'infrastructure (la pauvreté, l'habitat très dégradé) reste statique. 


C'est la tragédie de la série : on peut arrêter les hommes, on n'arrête pas une impasse.



- Hamsterdam : L'expérimentation du ghetto volontaire


La saison 3 propose une solution radicale : légaliser la drogue dans des zones précises ("Hamsterdam") pour libérer le reste de la ville.


Hamsterdam est le stade ultime de l'urbanisme de confinement. 


On déplace l'immobilité dans un cul-de-sac total. 


C'est la reconnaissance que, pour le système, la "solution" n'est pas de donner de la mobilité aux pauvres, mais de mieux gérer leur enfermement.



Dans The Wire, la mobilité est le curseur de la liberté :


- Le haut de la pyramide des dealers (Greer, Stringer Bell) essaie de devenir mobile, d'investir dans l'immobilier légal, de "sortir" du quartier.


- Le bas de la pyramide, lui, meurt là où il est né, sur un trottoir dont il n'a jamais dépassé les limites.


Si Gomorra est une guerre de cavalerie, The Wire est une guerre de tranchées urbaine. 


La route n'y est pas un outil de conquête, c'est une frontière qui vous rappelle, à chaque carrefour, que vous n'êtes pas censé le traverser.

Monday, March 30, 2026

GOMORRA / LA VILLE-MOTEUR

Et si le trafic de drogue changeait notre regard sur les mobilités urbaines ? 


La très belle série Gomorra ne parle pas que de trafic de drogue.


Gomorra parle aussi - et surtout - de mobilité.


L’infrastructure routière n'est pas un simple décor, mais un personnage à part entière. 


Gomorra raconte l’histoire de Naples devenue une «ville-moteur».


Dans Gomorra, la piazza est remplacée par l'échangeur d'autoroute ou le viaduc.


Les discussions cruciales se passent très souvent dans des voitures en mouvement ou sur des parkings de stations-service. 


Les personnages n'appartiennent plus à la ville historique, mais à une zone logistique.


La voiture est le seul espace privé et sécurisé. 


C'est un confessionnal mobile où l'on complote, loin des micros et des regards.


Le scooter lui, est l’outil agile du contrôle territorial, celui de la souveraineté mafieuse sur les territoires.


Il permet de passer de l'autoroute aux ruelles étroites (les vicoli) ou de monter sur les coursives des Vele di Scampia.


Les cortèges de scooters représentent la mobilité du crime organisé. 


C’est une cavalerie moderne. 


La cavalerie légère de petites mains qui contraste avec les voitures de luxe des chefs. 


La voiture est, elle, la seule forme de «beauté» et de réussite montrable au milieu du béton.



Gomorra, c’est la «città diffusa». 


Une ville qui n’est plus organisée autour d'un centre, mais d’une nébuleuse de quartiers reliés uniquement par des routes. 


Dans Gomorra, sans moteur, tu n'existes pas.


En transformant la ville en "ville-machine", la mafia rend la géographie physique obsolète. 


La seule carte qui compte est celle des flux de drogues et d'argent. 


Cette nouvelle mobilité crée une "ville invisible" qui se superpose à la ville légale, utilisant les mêmes routes mais avec une grammaire totalement différente (contre-sens, raccourcis par les coursives, zones de transit éphémères).


Et pourtant, cette souveraineté mafieuse du moteur reste étrangement en marge des analyses urbaines et politiques. 


Pourquoi les chercheurs en mobilité, les urbanistes, les sociologues de la ville continuent-ils de traiter le crime organisé comme un phénomène hors-sol, séparé des infrastructures qui le rendent possible ? 


Comme si la route, le viaduc, l'échangeur n'étaient que des supports neutres, indifférents à ce qui les traverse.


C'est peut-être parce que la ville-moteur comme territoire mafieux oblige à reconnaître une vérité inconfortable : les mêmes infrastructures pensées pour la croissance économique, la fluidité logistique, la modernisation des périphéries, sont précisément celles qui ont rendu la Camorra encore un peu plus souveraine. 


La mobilité n'est pas seulement un outil du progrès - elle est aussi une grammaire du pouvoir que la mafia a su merveilleusement exploitée.


Il y a peut-être aussi une forme d'aveuglement esthétique. 


La souveraineté traditionnelle s'incarne dans des monuments, des places, des bâtiments. 


La souveraineté du scooter et du parking est trop banale, trop ordinaire pour être prise au sérieux comme forme de gouvernement. 


Et c’est ce qui fait toute sa force.


Analyser sérieusement cette géographie invisible - cette ville qui se superpose à la ville légale en utilisant les mêmes routes mais avec une grammaire radicalement différente - ce serait admettre que la modernité urbaine a aussi permis une nouvelle forme de souveraineté que personne n'a - en fait - vraiment envie de nommer.

Thursday, March 26, 2026

LA MOBILITÉ PÉTRIFIÉE

Des voitures à l'arrêt.

Des sculptures blanches. 

Les formes sont là, mais le mouvement n'y est plus.

Ce qui reste ? 

La carrosserie comme coquille vide d'une époque qui croyait que se déplacer vite était une forme de liberté.

Le Greyhound en noir et blanc radicalise le constat. 

Ce bus, c'était l'Amérique pauvre en mouvement - une alternative à l'auto stop

C’était la promesse d’une mobilité accessible à tous.

C’était la promesse d’une irrigation fine du territoire.

Mais lui aussi ne dit plus grand chose aujourd’hui.

Face à ça, des photographies d'aéroports. 

Des images prises de l'intérieur. 

Toujours derrière une vitre. 

L'aéroport n'est jamais vécu, jamais habité - il n'est qu'un aquarium où s'agitent des machines. 

L’heure est indéterminée. 

On ne sait pas si on attend de partir ou si on vient d'arriver. 


Ce que nous disent ces images qui viennent de différentes expositions ? 

Que la grande infrastructure de la mobilité du XXe siècle est déjà du passé sans le savoir

Elle fonctionne encore - les avions décollent, les voitures sont partout - mais elle a perdu sa magie

Il ne reste que des formes. 

Des formes qui finissent comme sculptures dans des galeries d'art, sur un socle blanc, sous une lumière froide.

Les objets des nouvelles mobilités et des nouvelles formes du voyage ne sont ici pas visibles.

Peut-être peut-on un peu plus les imaginer  ?