Friday, April 03, 2026

NARCOS MOBILITY ® / UNE TYPOLOGIE

Et si le trafic de drogue changeait notre regard sur les mobilités urbaines ? (5)

Synthèse des différentes typologies de la Narcos Mobility ®

- La Ville-Moteur / Mobilité logistique :   

- La ville fonctionne comme un moteur de flux : marchandises, livraisons, chaînes d'approvisionnement.  

- La mobilité y est avant tout productive, continue, optimisée pour le rendement plutôt que pour l'habitant. 


- La Ville-Impasse / Mobilité captive :  

- Certains territoires urbains n'offrent pas de choix : on y subit la mobilité faute d'alternatives.  

- La contrainte géographique, sociale ou économique fait de l'habitant un captif de son propre quartier. 


- La Ville-Labyrinthe / Mobilité furtive :  

- Se déplacer dans la ville-labyrinthe, c'est naviguer dans l'opacité, éviter les regards, emprunter des voies invisibles.  

- La mobilité y devient discrète, tactique, soustraite aux systèmes de contrôle. 


- La Ville-Réseau / Mobilité algorithmique :  

- La ville-réseau est gouvernée par des plateformes qui orchestrent, orientent et monétisent chaque déplacement.  

- La mobilité n'y est plus subie ni choisie : elle est calculée, prédite, prescrite par des logiques invisibles.


Deux questions :
- C'est quoi penser la mobilité urbaine sous l’angle de ces quatre concepts de mobilité ?  
- Ces concepts de mobilité peuvent-ils donner naissance à de nouvelles formes de mobilités actives et sportives ?

Dit autrement : et si l’illégal et le clandestin pouvaient nous aider à renouveler la pensée sur les mobilités urbaines et sportives ?

Thursday, April 02, 2026

HIGH MAINTENANCE / LA VILLE-RÉSEAU

Et si le trafic de drogue changeait notre regard sur les mobilités urbaines ? (4)

Si Gomorra est la ville-moteur, The Wire la ville-impasse, et Top Boy la ville-labyrinthe, High Maintenance symbolise sans conteste la ville-réseau


À travers les livraisons d'un dealer à vélo, the weed guy, la série explore l'intimité de New-Yorkais aux profils très différents. 


Chaque épisode est consacré à un client et recouvre des trajets en vélo extrêmement variés


Tentons de préciser cette notion de ville-réseau, à travers quatre angles :



- Le vélo comme passe-partout social 


Le vélo fonctionne ici comme un outil de capillarité.


Il est un passe-partout social.


Grâce à son vélo, the weed guy peut traverser sans encombre en une seule journée tous les quartiers de la ville. Il passe du loft de luxe de l'Upper West Side à la colocation insalubre de Bushwick.


Le vélo transforme le dealer en un connecteur social inattendu, le seul témoin de l'intimité d'une ville.



- La dématérialisation du « corner » 


La série montre l'évolution ultime du trafic : la disparition du point de vente fixe au profit du flux perpétuel.


Contrairement à The Wire où l'on "tient" un coin de rue, ici le commerce est purement mobile. 


Le vélo permet une logistique "just-in-time". 


L'absence de plaque d'immatriculation et le silence du pédalage offrent une furtivité totale dans une métropole hyper-surveillée.


La mobilité douce n'est plus un choix éthique, c'est une stratégie de camouflage par la banalité


Le crime devient invisible car il emprunte les mêmes codes que la livraison de repas ou le coursier express.



- L’appartement comme « îlot de solitude »


Si la rue est le domaine du mouvement, l'appartement new-yorkais est le domaine de l'isolement.


La série se passe autant à l'intérieur qu'à l'extérieur. 


L'urbanisme de New York est montré comme une accumulation de cellules isolées.


Le dealer ne vend pas seulement un produit, il apporte une brève interaction humaine dans une ville où l'urbanise et l'habitat (les gratte-ciel, les digicodes) ont plus été conçu pour se protéger des autres que pour favoriser l'interaction entre les différentes classes sociales.



- La « grid plan » comme terrain de jeu 


New York est construite sur une grille (le grid plan) rigide et prévisible.


Le cycliste est le seul à "hacker" cette grille. 


Il prend les sens uniques à l'envers, coupe par les parcs, monte sur les trottoirs. 


Il transforme une structure rigide en un espace de liberté absolue.


La narcos mobility cyclable révèle la supériorité tactique de la légèreté. 



Dans High Maintenance, la souveraineté ne s'affiche pas par la force brute. 


Le pouvoir n'est plus de "conquérir" un quartier, mais d'être capable de le traverser sans laisser de trace.


La ville-réseau n'a pas de centre, pas de hiérarchie territoriale, pas de roi du quartier. 


Elle a des nœuds, des flux, des seuils. 


Et parfois, un gars à vélo qui sait exactement où tout le monde habite.

Wednesday, April 01, 2026

TOP BOY / LA VILLE-LABYRINTHE

Et si le trafic de drogue changeait notre regard sur les mobilités urbaines ? (3)

Si Gomorra est la ville-moteur et The Wire la ville-impasse, Top Boy incarne et symbolise la ville-labyrinthe

À Londres, l'urbanisme n'est pas une ligne droite, c'est une superposition de couches, de niveaux et de recoins. 

La mobilité est une question de porosité de niveaux.

Illustration de cette ville-labyrinthe à travers quatre grands topics de la série.


- La coursive : le panoptique inversé

L'architecture des "estates" londoniens (comme ici Summerhouse quartier fictif situé dans le borough de Hackney du Grand Londres) est caractérisée par ses coursives extérieures et ses cages d'escalier en béton brut.

Dans Top Boy, la coursive n'est pas un lieu de passage, c'est un poste d'observation.

Elle offre une vue plongeante sur l'arrivée de la police ou des rivaux. 

L'architecture crée une asymétrie de visibilité : celui qui est en haut voit tout, celui qui est en bas ne voit qu'un labyrinthe de piliers.

La guerre ne se gagne pas dans la rue, mais dans le contrôle des accès verticaux. 

Bloquer un ascenseur ou verrouiller une grille de cage d'escalier, c'est transformer un immeuble d'habitation en donjon imprenable. 


- Le « delivery boy » : la livraison comme camouflage

Londres est irriguée comme toutes les villes par la livraison à domicile. 

Top Boy montre comment le crime détourne cette infrastructure de service pour en faire son vecteur de transport principal.

Le vélo et le scooter (le "ped") sont les outils de la fluidité. 

Le sac de livraison rend invisible

Il permet de rentrer dans les zones riches ou traverser ou les cités rivales sans déclencher d'alerte. 

C’est l’infiltration par la banalité

Le vélo n'est pas un choix écolo, c'est une arme de franchissement.


- La gentrification : les deux mobilités 

L'une des forces de la série est de montrer le contraste violent entre les barres de béton vouées à la démolition et les nouveaux complexes d'appartements de luxe qui poussent juste à côté.

Les nouveaux bâtiments sont conçus pour exclure : codes d'accès, caméras haute définition, concierges. 

C’est aussi le choc des moyens de déplacement.


D'un côté, une mobilité de survie (vélos volés, scooters trafiqués


De l'autre, une mobilité de standing (Uber, voitures électriques silencieuses, parkings souterrains sécurisés).


Les nouveaux bâtiments sont conçus pour exclure : codes d'accès, caméras haute définition, concierges. 



- La « caméra » : le troisième personnage

Londres est l'une des villes les plus vidéosurveillées au monde (CCTV). 

Dans Top Boy, la mobilité est une course permanente pour échapper aux caméras.

Les personnages connaissent les angles morts. 


Ils utilisent les passages couverts, les capuches et les tunnels pour rester hors-champ.


C’est une géographie de l'ombre et de l'évitement.



Si Gomorra célèbre la puissance du moteur, Top Boy raconte une guérilla de la coursive où l'on gagne si l'on est plus agile et plus léger que le voisin.

Là où l'urbanisme produit des angles morts, des seuils et des flux invisibles, le trafic y voit des ressources tactiques.

Ce que nous appelons au sein de Transit-City la narcos mobility ne subit donc absolument pas la ville - il la lit au contraire mieux que tout le monde. 


Et si on s'inspirait de cette lecture non officielle pour penser autrement les possibles nouvelles mobilités actives urbaines ?

Tuesday, March 31, 2026

THE WIRE / LA VILLE-IMPASSE

Et si le trafic de drogue changeait notre regard sur les mobilités urbaines ? (2)


Si Gomorra est la conquête territoriale par le moteurl’extraordinaire série The Wire est, elle, l'autopsie d'une immobilisation. 


Les quartiers de Baltimore dans lesquels se déroule le traficsymbolisent ce que l’on pourrait appeler la «ville-impasse». 


La ville dans laquelle l'immobilité est l'arme de la souveraineté territoriale.


Tentative d’illustration de cette «ville-impasse» autour de quatre lieux symboliques.



- Le "corner" : la géographie du siège


Dans The Wire, le territoire ne se conquiert pas à 120 km/h sur l'autoroute ; il se tient, pied à pied, sur quelques dalles de béton.


L'immobilité comme job : Le dealer de bas étage est un travailleur statique. 


Il "tient" le coin de rue. 


Sa mobilité est réduite à un périmètre de 10 mètres. 


S'il bouge, il peut perdre son marché ; s'il fuit, il abandonne sa souveraineté.


Contrairement au scooter de Naples qui patrouille, le guetteur de Baltimore est une sentinelle immobile. 


Il fait partie du mobilier urbain. 


Cette absence de mouvement transforme le quartier en une forteresse à ciel ouvert où chaque étranger (police ou client) est repéré non pas par son mouvement, mais par l'altération qu'il cause à l'immobilité ambiante.



- L'enclavement : l'urbanisme du mur invisible


La série montre une ville fracturée par des choix d'aménagement radicaux : la destruction des tramways, l'abandon des bus et le tracé des voies rapides qui isolent les quartiers noirs (West et East Baltimore).


Pour les habitants des "projects" (les cités), la ville est un archipel.


Sans voiture et avec un réseau de transport public défaillant, le trajet pour trouver un emploi légal devient une expédition. 


L'enclavement physique crée une dépendance économique totale au quartier. 


On travaille pour le dealer du coin parce que c'est la seule destination accessible à pied. 


L'absence de bus est le meilleur recruteur de la drogue.



- La "surveillance des flux" : le dialogue de sourds


L'unité des écoutes de la police tente de comprendre la ville en interceptant des signaux (bipeurs, téléphones jetables). 


Elle essaie de projeter une logique de mouvement sur un monde qui fonctionne par ancrage.


La police cherche des têtes de réseaux qui se déplacent, des transactions mobiles. 


Mais la réalité du terrain est celle des "vacants" (maisons abandonnées). 


Le crime ne circule pas, il sédimente.


Lorsque la police parvient enfin à bloquer un flux, le système se régénère instantanément parce que l'infrastructure (la pauvreté, l'habitat très dégradé) reste statique. 


C'est la tragédie de la série : on peut arrêter les hommes, on n'arrête pas une impasse.



- Hamsterdam : L'expérimentation du ghetto volontaire


La saison 3 propose une solution radicale : légaliser la drogue dans des zones précises ("Hamsterdam") pour libérer le reste de la ville.


Hamsterdam est le stade ultime de l'urbanisme de confinement. 


On déplace l'immobilité dans un cul-de-sac total. 


C'est la reconnaissance que, pour le système, la "solution" n'est pas de donner de la mobilité aux pauvres, mais de mieux gérer leur enfermement.



Dans The Wire, la mobilité est le curseur de la liberté :


- Le haut de la pyramide des dealers (Greer, Stringer Bell) essaie de devenir mobile, d'investir dans l'immobilier légal, de "sortir" du quartier.


- Le bas de la pyramide, lui, meurt là où il est né, sur un trottoir dont il n'a jamais dépassé les limites.


Si Gomorra est une guerre de mouvement, The Wire est une guerre de positions. 


La route n'y est pas un outil de conquête, c'est une frontière qui vous rappelle, à chaque carrefour, que vous n'êtes pas censé la traverser.