Thursday, April 23, 2026

ET SI LES CRISES AIDAIENT À PENSER LE SPORT DE FAÇON PLUS STRATÉGIQUE ET PROSPECTIVE ?

Le sport, comme pratique, n'a jamais été aussi vivant. 

Le sport n’est absolument pas en crise - lire « Pourquoi le discours sur la crise du sport est faux. »

Pourtant, un sentiment de malaise persiste. 

Ce paradoxe apparent révèle notre difficulté à lire les mutations en cours. 

Car si le sport n'est pas en crise, le monde, lui, est saturé de crises - voir « Et si la crise était devenue notre état permanent ? ». 

Face à leur multiplication, nous nous sentons souvent désarmés, incapables de mettre de l'ordre et de la cohérence dans ce qui nous arrive. 

Nous sommes entrés dans une nouvelle civilisation, celle née de la révolution du numérique, mais nous n'avons pas encore construit le système de compréhension et d'action capable de faire face aux mutations qu'elle engendre.

Notre société a perdu ses grandes structures. 

Les affrontements idéologiques structurés du siècle dernier ont disparu. 

Les traditionnelles identités de classe sont remplacées par des communautés d'émotion et d'indignation. 

Comme le dit le sociologue Pierre Rosanvallon, « les épreuves de la vie se superposent, voire remplacent les anciens intérêts de classe ».

Alors, pour faire face à ce chaos, chacun se construit son propre système de valeurs et de références. 

Un bricolage personnel, que l'on peut appeler du "bris-collage".

Voilà où nous en sommes. 

Ce qui rend les successions de crises si difficiles à vivre, c'est qu'historiquement, chaque civilisation avait engendré un système explicatif du monde permettant de mieux domestiquer et accepter le chaos. 

Notre problème aujourd'hui, c'est que nous n'avons pas de grand système culturel remplissant ce rôle.

La question que nous nous posons au sein du Prospective Sport Lab ® est donc simple : et si sport devenait le laboratoire d'un nouveau système d’analyse du monde et de l’évolution de nos sociétés?

Dit autrement : et si les crises devenaient le possible logiciel de cette nouvelle réflexion ? 

Car elles nous obligent à penser et à agir autrement. 

Elles nous imposent de définir de nouvelles références et, potentiellement, de construire un nouveau système.

Tentons d’appliquer cette idée au sport. 

Le modèle traditionnel, celui du club et de la fédération, est un héritage de la société industrielle, avec ses hiérarchies, ses territoires et ses compétitions. 

Ce modèle est aujourd'hui en décalage avec la société d'individus que nous sommes devenus. 

Les chiffres sont clairs : la majorité des pratiquants échappe au système fédéral, préférant une pratique libre, seul ou entre amis, souvent connectée et nomade.

Dès lors, plutôt que de voir dans cette "désaffection" une crise du sport, nous pourrions y voir l'émergence d'une nouvelle donne. 

Les crises (de sens, d'organisation, de légitimité) deviennent alors des révélateurs

Elles mettent en lumière ce qui ne fonctionne plus et, ce faisant, dessinent les contours de ce qui pourrait advenir.

Penser sous le prisme des crises, c'est accepter de ne plus chercher une solution unique et définitive, mais d'expérimenter des réponses provisoires et locales

C'est, pour le sport, passer d'une logique de guichet et de parcours unique à une logique de plateforme et d'expériences personnalisées. 

C'est admettre que l'individu contemporain, bricoleur de son propre bien-être, n'a pas besoin d'une nouvelle institution mais d'un écosystème d'options.

En conclusion, affirmer que le sport n'est pas en crise nous libère d'un faux débat. 


Mais explorer les crises comme prisme d'analyse nous donne une boussole. 


Il ne s'agit pas de gérer la pénurie mais de composer avec la complexité. 


Le sport qui s'annonce ne sera pas celui d'une restauration institutionnelle, mais celui d'une adaptation permanente capable d'accompagner l'individu dans son chaos créatif


Et si donc les crises - ou plutôt le concept de "crise" - pouvaient se révéler un formidable outil pour articuler et lier de façon encore plus pertinente et effective prospective sportive et prospective sociétale ?

Wednesday, April 22, 2026

ET SI LA CRISE ÉTAIT DEVENUE NOTRE ÉTAT PERMANENT ?

Pendant des siècles, le mot «crise» a désigné un instant fugace, un point de bascule où tout se joue.


Aujourd'hui, ce terme semble avoir changé de nature : il ne décrit plus une parenthèse entre deux périodes de stabilité, mais le tissu même de notre quotidien.


Si tout est en crise, la crise n'est-elle pas devenue notre nouvelle normalité ?


Tentons de poser quelques éléments de réflexion.


Le renversement du mot : de la décision à l'impuissance.


À l’origine, le grec krisis désignait un moment de vérité, une bifurcation courte et décisive menant vers une résolution.


Or, nous vivons aujourd'hui l'inverse : une condition chronique sans issue visible.


Le mot s'est retourné contre lui-même : au lieu d'annoncer un jugement ou un choix, il sert désormais à reporter indéfiniment la décision.


Ce glissement sémantique suggère que nos sociétés ont perdu leur capacité à dessiner de nouveaux horizons, subissant leurs propres créations comme des forces étrangères.


Une prolifération systémique et simultanée.


Pourquoi cette sensation de submersion ?


Probablement car nous ne faisons pas face à une "méta-crise" unique, mais à une convergence inédite de quatre transformations majeures : 


- Le forçage climatique : ce n'est plus une crise passagère, mais un changement irréversible de l'échelle du vivant.
- L’érosion démocratique : une perte de confiance profonde dans les institutions et une montée de la désinformation.
- Le basculement géopolitique : la fin de l'ordre stable au profit de fragmentations globales.
- La mutation numérique : Une accélération qui fragmente nos cadres de référence communs (crise épistémique).


Nos systèmes institutionnels et politiques n'ont tout simplement pas été conçus pour gérer ces quatre bifurcations de manière simultanée.


La fin du futur comme promesse.


Le passage à une crise permanente marque aussi l'effondrement de notre "régime d'historicité".


Longtemps, nous avons cru que le futur serait meilleur que le présent.


Aujourd'hui, le futur est devenu une menace : le lieu du désastre climatique plutôt que celui de l'accomplissement.


Cette inversion de la temporalité nous enferme dans un présent de gestion de crise perpétuel, car nous ne pouvons plus nous projeter sereinement dans l'avenir.


La crise comme révélateur ?


En définitive, ce que nous appelons «crise» n'est peut-être que la manifestation visible de contradictions structurelles devenues insupportables.


Ce que nous appelons "crise" est souvent la collision visible entre un imaginaire institué qui ne tient plus et un imaginaire instituant qui n'a pas encore trouvé sa forme.


«L’intervalle entre deux…» est devenue notre demeure.


Nous habitons l'intervalle.


L'ancien monde - ses certitudes, ses récits, ses promesses - ne tient plus.


Le nouveau n'a pas encore trouvé sa forme.


Et dans cet entre-deux, la crise n'est pas un passage ; elle est devenue le lieu lui-même.


La question qui se pose alors n'est plus «comment sortir de la crise ?»  comme si elle était un accident dont on pourrait se remettre.


La vraie question est : comment habiter lucidement un état permanent de bifurcation ?


- Comment agir sans la promesse d'une résolution prochaine ?


- Comment reconstruire des récits collectifs dans un présent qui ne cesse de déborder ?


La crise, au sens grec, était un moment de vérité.


Peut-être que vivre dans la crise permanente, c'est finalement apprendre à vivre dans la vérité sans le secours de la résolution.



Question : ça veut dire quoi penser le sport (qui lui n’est pas en crise - là) dans un monde en crise ?

Tuesday, April 21, 2026

DEVELOPPER D'AUTRES CHOSES... AUTREMENT

Il y a six ans, en juin 2020, nous - François Bellanger, Patrick Roult et Patrick Bayeux - avons créé le Prospective Sport Lab ®.

Nous l'avons créé car nous trouvions les réflexions prospectives sur le sport très pauvres, peu originales et relevant souvent plus de la tendance que véritablement de la prospective.

Dans la cadre de ce Prospective Sport Lab ®, nous avons ainsi monté un Observatoire des nouveaux imaginaires sportif ®, mais aussi lancé deux types de Rencontres.
et

En 5 ans, ce sont ainsi pas moins de quinze Rencontres qui ont été organisées.

Parallèlement, nous avons conduit un certain nombre de missions et multiplier les interventions chez des acteurs d'horizons très différents.

Mais aujourd'hui, nous ressentons le besoin de nous renouveler.

Nous allons arrêter l'organisation des Rencontres sous le format de matinées à Paris, mais développer et multiplier des Rencontres sous des formes plus variés et plus créatives.

On vous en dit plus très très vite.

Friday, April 17, 2026

ET SI DeLILLO AIDAIT À PENSER L'ÉMERGENCE DE L'ATHLÈTE FURTIF® ?

L'œuvre de Don DeLillo est un reflet extraordinaire de nos angoisses contemporaines, et offre une grille de lecture particulièrement stimulante sur la question de la furtivité.


Chez DeLillo, la menace n'est presque jamais spectaculaire. 


Elle est diffuse, invisible, nichée dans les infrastructures du quotidien. 


Dans «Bruit de fond», la furtivité devient la capacité d'un système à saturer l'espace d'informations jusqu'à rendre l'essentiel indécelable 


C’est l'ère du camouflage par excès. 


Dans «Cosmopolis», DeLillo explore la dématérialisation du monde par la finance haute fréquence et les flux de données. 


La question qu'il pose est à la fois très simple et très vertigineuse : sommes-nous encore capables d'exister en dehors de nos données ? 


Pour lui, la furtivité, c'est tenter de redevenir un corps face à une surveillance qui ne lit que des codes. 


Celui qui possède la donnée est furtif - invisible et omniscient - tandis que l'individu, lui, est mis à nu. 


Penser avec DeLillo, c'est donc envisager une résistance par le retrait, par l'opacité.


Au fond, DeLillo nous invite penser la furtivité comme une écologie de l'existence. 


Dans un monde de transparence forcée, la furtivité deviendrait notre dernier espace de liberté - la capacité de rester, selon ses propres mots, "non-récupérable" par le système.


Tenter d’appliquer la pensée de DeLillo au sport, c'est sortir de la vision classique de la performance visible pour explorer ce qu'on pourrait appeler une furtivité athlétique. 


Le sport est devenu un espace où la détection est partout. 


L'enjeu n'est plus seulement de courir vite, mais de dissimuler ses propres données biométriques - fatigue, stress - à l'adversaire, tout en cherchant à inférer les siennes.


Pratiquer un sport de manière furtive, ce serait alors chercher des espaces hors-radar - le retour du sport de rue, des zones urbaines non cartographiées - pour échapper à la marchandisation totale de la trace sportive.


La furtivité deviendrait alors une vraie stratégie active. 


Le futur des imaginaires sportifs se jouera donc probablement dans la tension entre deux figures : l'athlète-donnée ®, totalement traçable, et l'athlète-furtif ®, qui cherche à reconquérir son opacité et peut-être son mystère.


On peut imaginer que demain se multiplient de nouvelles pratiques mettant en avant leur furtivité : des compétitions clandestines, sans public ni réseaux sociaux, où la valeur réside dans le secret lui-même.


On voit déjà poindre des pratiques comme l’immersion dans la nature, où l'objectif est de se fondre dans l'environnement plutôt que de s'en extraire par la performance.


On poursuit la réflexion...

___________________


Sur la façon dont Don DeLillo peut nous aider à penser le sport autrement, voir aussi "Et si le déserteur..."

Thursday, April 16, 2026

ET SI LA THÉOLOGIE DE L'INVISIBILITÉ S'APPLIQUAIT AU SPORT ?

Il y a au début de l’épisode 2 de «The Young Pope», une scène passionnante.


C’est celle où le nouveau pape refuse de se prêter au jeu des photos officielles et des produits dérivés que lui propose la directrice de la communication du Vatican,


Dans cette scène fondatrice, le pape Pie XIII rejette le marketing de la transparence pour imposer une stratégie du mystère.


Plutôt que d'être un produit de consommation omniprésent, il choisit l'absence pour restaurer le sacré.


S’appuyant sur des figures comme Salinger, Kubrick ou les Daft Punk, il postule que ne pas montrer son visage transforme l'homme en mythe. 


Pour lui, l'Église s'est affaiblie en devenant trop accessible.


Pour lui, la disparition est la forme de pouvoir la plus absolue. 


Il définit ce qu’on pourrait appeler une «théologie de l’absence».



Pour alimenter nos récentes réflexions sur la furtivité ( et ), on peut se demander à quoi pourrait aboutir cette «théologie de l’absence» dans le sport demain ?


Ça serait le sport qui choisirait de "cacher" ses stars, de limiter les accès ou de supprimer les réseaux sociaux de ses athlètes pour recréer un désir mimétique absolu. 


Les clubs, les athlètes, les marques ne vendraient plus de la proximité… mais du mystère.


Le vrai champion serait celui dont on ne sait rien. 


Sa performance sur le terrain deviendrait sa seule expression, rendant chaque apparition sacrée car rare.


Pratiquer sans capteur, sans écran et sans partage social pourrait redonner au sport sa dimension mystique et personnelle. 


Et si demain, dans le sport comme en religion, l'invisibilité n'était plus une absence... mais une force ?