Tuesday, April 07, 2026

ET SI DEMAIN, LES SPORTIFS DEVAIENT PENSER COMME DES DEALERS ?

Il existe une façon de traverser la ville que les urbanistes et les experts mobilité n'ont jamais vraiment théorisée. 


Elle n'emprunte pas les pistes cyclables. 


Elle ne fréquente pas les stades. 


Elle ne demande pas d'autorisation. 


C'est la mobilité des dealers.


Une mobilité peu étudiée mais qui se révèle en fait souvent très intelligente.


C'est le point de départ de notre réflexion Narcos Mobility ® destinée à interroger ce que le trafic de drogue - tel qu'il est représenté dans des séries comme Gomorra, The Wire, Top Boy ou High Maintenance - peut nous apprendre sur les mobilités urbaines de demain. 


Non pas pour glorifier l'économie souterraine, mais pour en extraire une grammaire : celle des flux invisibles, des territoires conquis, des réseaux capillaires que personne n’a vraiment cartographiés. 


Ce que la Narcos Mobility ® emprunte au trafic, c'est sa grammaire spatiale - mais évidement pas son éthique !!! 


Dans un premier temps Narcos Mobility ® a tenté de définir une typologie de cette mobilité à partir de quatre archétypes urbains issus de la fiction.


- Gomorra incarne la Ville-Machine.

- The Wire dessine la Ville-Impasse.

- Top Boy révèle la Ville-Coursive.

- High Maintenance tisse la Ville-Réseau.


La question que nous nous sommes posée au sein de Transit-City ® et au sein du Prospective Sport Lab ® a été alors de se demander : et si ces quatre mobilités pouvaient engendrer de nouvelles pratiques sportives ?


La question peut sembler provocatrice. 


Elle est surtout prospective.


Car si l'on observe ce que chacun de ces archétypes urbains produit comme rapport au corps et à l'espace, on voit émerger des formes de pratiques physiques qui n'ont rien à envier aux sports institués - et qui leur ressemblent parfois étrangement.


- La Ville-Machine de Gomorra, avec sa logique de prédation territoriale et de démonstration de force, ne produit pas du sport au sens conventionnel. 

Elle produit une mobilité prédatrice - le quad sauvage sur les trottoirs, l'occupation bruyante des espaces piétons, la vitesse comme intimidation. 


Un anti-sport, en somme, mais qui dit quelque chose de réel sur la façon dont certains corps s'approprient la ville en l'absence de tout autre espace de souveraineté.

La Ville-Impasse de The Wire est plus subtile

Dans les territoires captifs, le sport devient acte politique. 


Le basket de rue, le football de cage, la danse urbaine ne sont pas des loisirs - ce sont des façons d'occuper l'espace qu'on vous a refusé, de faire du corps le seul territoire sur lequel personne ne peut vous assigner. 


Se bouger là où on est censé rester immobile : c'est peut-être la définition la plus juste d'une mobilité de résistance.

La Ville-Coursive de Top Boy est le terrain le plus évident. 

Le parkour, l'escalade urbaine, le BMX de staircase naissent précisément de ce que la ville officielle a produit en voulant contenir ses habitants - des coursives, des toits, des recoins. L'interstice architectural devient terrain de jeu. 


La contrainte physique n'est plus subie : elle est la matière même du sport, la règle du jeu. 


Une mobilité verticale qui se joue dans les angles morts de la ville planifiée.

La Ville-Réseau de High Maintenance est peut-être la plus prometteuse sportivement.

Le vélo, la course de quartier en quartier, le yoga outdoor collectif : des pratiques capillaires qui traversent les frontières invisibles, qui tissent du lien là où la ville a tracé des séparations. 


Une mobilité nomade qui fait du mouvement continu une façon d'être partout à la fois - comme le livreur de High Maintenance qui connaît la ville mieux que n'importe quel urbaniste ou sociologue.

Ce que la Narcos Mobility ® révèle au fond, c'est que les pratiques sportives les plus inventives de ces dernières décennies - le parkour, le street workout, le ghetto workout, les bar Brothers, l'urban hiking, le fixing riding - ont toutes en commun d'être nées en dehors des institutions sportives


Elles n'ont pas attendu d'équipements, de règlements, de fédérations. 


Elles ont pris la ville telle qu'elle était - hostile, cloisonnée, assignante - et elles en ont fait un terrain.


Ce n'est pas sans rappeler la façon dont les économies souterraines s'organisent : par l'intelligence du terrain, la connaissance fine du territoire, la capacité à transformer chaque contrainte en ressource.


D’ou quelques questions : 


- Et si demain la performance sportive n'était plus une affaire de stade ou de piste, mais une façon clandestine de reprendre possession de la ville - comme les narcos reprennent possession du territoire ?


- Et si le sport de demain se pensait moins comme une pratique encadrée que comme une logistique de l'insoumission - une façon d'habiter la ville par le corps là où la ville ne vous a pas invité ?


- Dit autrement : le meilleur urbaniste sportif de demain serait-il celui qui pense comme un dealer - en termes de flux, de furtivité, de capillarité et de souveraineté du territoire ?


Et si demain les sportifs pensaient comme les dealers ?

Friday, April 03, 2026

NARCOS MOBILITY ® / UNE TYPOLOGIE

Et si le trafic de drogue changeait notre regard sur les mobilités urbaines ? (5)

Synthèse des différentes typologies de la Narcos Mobility ®

- La Ville-Moteur / Mobilité logistique :   

- La ville fonctionne comme un moteur de flux : marchandises, livraisons, chaînes d'approvisionnement.  

- La mobilité y est avant tout productive, continue, optimisée pour le rendement plutôt que pour l'habitant. 


- La Ville-Impasse / Mobilité captive :  

- Certains territoires urbains n'offrent pas de choix : on y subit la mobilité faute d'alternatives.  

- La contrainte géographique, sociale ou économique fait de l'habitant un captif de son propre quartier. 


- La Ville-Labyrinthe / Mobilité furtive :  

- Se déplacer dans la ville-labyrinthe, c'est naviguer dans l'opacité, éviter les regards, emprunter des voies invisibles.  

- La mobilité y devient discrète, tactique, soustraite aux systèmes de contrôle. 


- La Ville-Réseau / Mobilité algorithmique :  

- La ville-réseau est gouvernée par des plateformes qui orchestrent, orientent et monétisent chaque déplacement.  

- La mobilité n'y est plus subie ni choisie : elle est calculée, prédite, prescrite par des logiques invisibles.


Deux questions :
- C'est quoi penser la mobilité urbaine sous l’angle de ces quatre concepts de mobilité ?  
- Ces concepts de mobilité peuvent-ils donner naissance à de nouvelles formes de mobilités actives et sportives ?

Dit autrement : et si l’illégal et le clandestin pouvaient nous aider à renouveler la pensée sur les mobilités urbaines et sportives ?

Thursday, April 02, 2026

HIGH MAINTENANCE / LA VILLE-RÉSEAU

Et si le trafic de drogue changeait notre regard sur les mobilités urbaines ? (4)

Si Gomorra est la ville-moteur, The Wire la ville-impasse, et Top Boy la ville-labyrinthe, High Maintenance symbolise sans conteste la ville-réseau


À travers les livraisons d'un dealer à vélo, the weed guy, la série explore l'intimité de New-Yorkais aux profils très différents. 


Chaque épisode est consacré à un client et recouvre des trajets en vélo extrêmement variés


Tentons de préciser cette notion de ville-réseau, à travers quatre angles :



- Le vélo comme passe-partout social 


Le vélo fonctionne ici comme un outil de capillarité.


Il est un passe-partout social.


Grâce à son vélo, the weed guy peut traverser sans encombre en une seule journée tous les quartiers de la ville. Il passe du loft de luxe de l'Upper West Side à la colocation insalubre de Bushwick.


Le vélo transforme le dealer en un connecteur social inattendu, le seul témoin de l'intimité d'une ville.



- La dématérialisation du « corner » 


La série montre l'évolution ultime du trafic : la disparition du point de vente fixe au profit du flux perpétuel.


Contrairement à The Wire où l'on "tient" un coin de rue, ici le commerce est purement mobile. 


Le vélo permet une logistique "just-in-time". 


L'absence de plaque d'immatriculation et le silence du pédalage offrent une furtivité totale dans une métropole hyper-surveillée.


La mobilité douce n'est plus un choix éthique, c'est une stratégie de camouflage par la banalité


Le crime devient invisible car il emprunte les mêmes codes que la livraison de repas ou le coursier express.



- L’appartement comme « îlot de solitude »


Si la rue est le domaine du mouvement, l'appartement new-yorkais est le domaine de l'isolement.


La série se passe autant à l'intérieur qu'à l'extérieur. 


L'urbanisme de New York est montré comme une accumulation de cellules isolées.


Le dealer ne vend pas seulement un produit, il apporte une brève interaction humaine dans une ville où l'urbanise et l'habitat (les gratte-ciel, les digicodes) ont plus été conçu pour se protéger des autres que pour favoriser l'interaction entre les différentes classes sociales.



- La « grid plan » comme terrain de jeu 


New York est construite sur une grille (le grid plan) rigide et prévisible.


Le cycliste est le seul à "hacker" cette grille. 


Il prend les sens uniques à l'envers, coupe par les parcs, monte sur les trottoirs. 


Il transforme une structure rigide en un espace de liberté absolue.


La narcos mobility cyclable révèle la supériorité tactique de la légèreté. 



Dans High Maintenance, la souveraineté ne s'affiche pas par la force brute. 


Le pouvoir n'est plus de "conquérir" un quartier, mais d'être capable de le traverser sans laisser de trace.


La ville-réseau n'a pas de centre, pas de hiérarchie territoriale, pas de roi du quartier. 


Elle a des nœuds, des flux, des seuils. 


Et parfois, un gars à vélo qui sait exactement où tout le monde habite.

Wednesday, April 01, 2026

TOP BOY / LA VILLE-LABYRINTHE

Et si le trafic de drogue changeait notre regard sur les mobilités urbaines ? (3)

Si Gomorra est la ville-moteur et The Wire la ville-impasse, Top Boy incarne et symbolise la ville-labyrinthe

À Londres, l'urbanisme n'est pas une ligne droite, c'est une superposition de couches, de niveaux et de recoins. 

La mobilité est une question de porosité de niveaux.

Illustration de cette ville-labyrinthe à travers quatre grands topics de la série.


- La coursive : le panoptique inversé

L'architecture des "estates" londoniens (comme ici Summerhouse quartier fictif situé dans le borough de Hackney du Grand Londres) est caractérisée par ses coursives extérieures et ses cages d'escalier en béton brut.

Dans Top Boy, la coursive n'est pas un lieu de passage, c'est un poste d'observation.

Elle offre une vue plongeante sur l'arrivée de la police ou des rivaux. 

L'architecture crée une asymétrie de visibilité : celui qui est en haut voit tout, celui qui est en bas ne voit qu'un labyrinthe de piliers.

La guerre ne se gagne pas dans la rue, mais dans le contrôle des accès verticaux. 

Bloquer un ascenseur ou verrouiller une grille de cage d'escalier, c'est transformer un immeuble d'habitation en donjon imprenable. 


- Le « delivery boy » : la livraison comme camouflage

Londres est irriguée comme toutes les villes par la livraison à domicile. 

Top Boy montre comment le crime détourne cette infrastructure de service pour en faire son vecteur de transport principal.

Le vélo et le scooter (le "ped") sont les outils de la fluidité. 

Le sac de livraison rend invisible

Il permet de rentrer dans les zones riches ou traverser ou les cités rivales sans déclencher d'alerte. 

C’est l’infiltration par la banalité

Le vélo n'est pas un choix écolo, c'est une arme de franchissement.


- La gentrification : les deux mobilités 

L'une des forces de la série est de montrer le contraste violent entre les barres de béton vouées à la démolition et les nouveaux complexes d'appartements de luxe qui poussent juste à côté.

Les nouveaux bâtiments sont conçus pour exclure : codes d'accès, caméras haute définition, concierges. 

C’est aussi le choc des moyens de déplacement.


D'un côté, une mobilité de survie (vélos volés, scooters trafiqués


De l'autre, une mobilité de standing (Uber, voitures électriques silencieuses, parkings souterrains sécurisés).


Les nouveaux bâtiments sont conçus pour exclure : codes d'accès, caméras haute définition, concierges. 



- La « caméra » : le troisième personnage

Londres est l'une des villes les plus vidéosurveillées au monde (CCTV). 

Dans Top Boy, la mobilité est une course permanente pour échapper aux caméras.

Les personnages connaissent les angles morts. 


Ils utilisent les passages couverts, les capuches et les tunnels pour rester hors-champ.


C’est une géographie de l'ombre et de l'évitement.



Si Gomorra célèbre la puissance du moteur, Top Boy raconte une guérilla de la coursive où l'on gagne si l'on est plus agile et plus léger que le voisin.

Là où l'urbanisme produit des angles morts, des seuils et des flux invisibles, le trafic y voit des ressources tactiques.

Ce que nous appelons au sein de Transit-City la narcos mobility ne subit donc absolument pas la ville - il la lit au contraire mieux que tout le monde. 


Et si on s'inspirait de cette lecture non officielle pour penser autrement les possibles nouvelles mobilités actives urbaines ?