Ce post prolonge nos réflexions sur la façon dont le roman japonais pourrait nous aider à repenser le sport autrement - voir là (2)
_________________________________________
Faisons deux constats.
Faisons deux constats qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre.
Et qui n’ayant justement rien à voir entre eux, peuvent peut-être nous aider.
Le premier constat est simple : la prospective sportive est aujourd’hui d’une banalité et d’une tristesse assez affligeante - voir et si le monde sportif voulait que rien ne change ? et pourquoi le monde sportif n’aime pas vraiment la prospective ?
Le deuxième constat est tout aussi simple : la littérature connait aujourd’hui un formidable élan de créativité sous l’influence de jeunes écrivaines.
On vous avait prévenu - les deux faits n’ont rien à voir.
Sauf …
Sauf si on utilise cette nouvelle littérature féminine japonaise pour tenter de renouveler les rapports au corps et les pratiques sportives demain.
Car les autrices auxquelles on pense (Kawakami, Murata, Usami, Oyamada,Yagi) mènent un travail de déconstruction philosophique majeur.
Au Japon, le sport et le corps ont longtemps été régis par le taiiku (l'éducation physique militariste, le sacrifice, le collectif, la performance calibrée).
En dynamitant ces injonctions, ces écrivaines proposent des clés pour repenser notre rapport au corps et imaginer les pratiques sportives de demain;
Voici comment.
Dans "Seins et Œufs", Kawakami démonte l'injonction sociétale qui pousse les femmes à modifier chirurgicalement leur corps pour plaire.
Pour demain : Elle pose les bases d'un sport libéré du culte de la performance plastique ("le corps bikini ready").
Demain, l'activité physique ne doit plus être un outil pour sculpter un corps "marchandise" ou conforme, mais un espace d'autonomie viscérale où l'on bouge pour ressentir son enveloppe, indépendamment du regard des autres.
Dans "Kombini - La Fille de la supérette", l’héroïne calibre ses pas, son sommeil et sa nourriture uniquement pour être une employée efficace. Son corps est optimisé comme une machine capitaliste.
Pour demain : Murata incite à imaginer un sport totalement "non productif". Demain, le sport doit refuser l'idéologie de la rentabilité de l'effort. Pratiquer un sport, ce sera bouger de manière "absurde", purement pour le plaisir de la gratuité du mouvement, en dehors de toute logique d'optimisation de soi.
Rin Usami : le retour au physique
Avec "Idol", Usami décrit une jeunesse tellement absorbée par le numérique et le virtuel que le corps physique devient un fardeau lourd, négligé, presque oublié.
Pour demain : Le sport de demain y trouve sa fonction d'urgence : une pratique de "re-connexion". Face aux dérives de la sédentarité numérique, l'activité physique devient le seul moyen thérapeutique de "s'ancrer" à nouveau dans le réel. Le sport n'est plus une corvée santé, mais un acte de résistance pour habiter sa propre chair.
Hiroko Oyamada : Le sport comme rupture
Dans "L'Usine", les corps des travailleurs sont soumis à des mouvements répétitifs, absurdes, dictés par les machines et l'architecture industrielle. Le corps y est aliéné par la routine moderne.
Pour demain : Oyamada pousse à repenser l'espace du sport. Finis les abonnements dans des salles de fitness aseptisées qui ressemblent à des usines avec leurs tapis roulants en ligne. Le sport de demain doit être "organique", sauvage, basé sur la rupture des rythmes mécaniques : se mouvoir en s'adaptant à l'environnement naturel, retrouver l'imprévu.
Emi Yagi : Le sport comme droit au repos et à l'écoute des cycles
Dans "Journal d'un vide", l'héroïne simule une grossesse pour s'extraire de la surcharge de travail et s'inscrit à des cours d'aérobic prénatal simplement pour ralentir et prendre soin d'elle.
Pour demain : Yagi invente la notion de performance par le "retrait". Le sport de demain doit intégrer le droit à la vulnérabilité, à la fatigue et au respect des rythmes biologiques (hormonaux, menstruels, burn-out). Elle préfigure un sport inclusif qui valorise autant la récupération, l'étirement et le repos que l'effort pur.
Cette déconstruction du corps par ces cinq autrices n'a rien d'un hasard : elle est profondément et viscéralement ancrée dans le terreau culturel, philosophique et social du Japon contemporain.
Ces autrices réactivent des structures de pensée typiquement japonaises pour répondre à la crise de la modernité.
Leur vision du corps s'articule, en effet, autour de trois piliers spécifiquement japonais :
- La fracture du Taiiku (体育) : Le sport comme discipline d'État
- Pour comprendre la subversion de ces autrices, il faut comprendre d'où vient le sport au Japon. Le concept moderne de sport y a été importé à l'ère Meiji (fin XIXe) sous le terme de taiiku (littéralement "éducation du corps"), pensé comme un outil de discipline militaire, collective et industrielle. Le corps japonais devait être durci, standardisé et sacrifié pour le bien de la nation.
- Aujourd'hui encore, les clubs de sport scolaires (bukatsu) imposent une hiérarchie stricte, une endurance à la douleur (gaman) et l'effacement de l'individualité.
- En prônant un corps "non productif" (Murata) ou qui refuse la performance (Yagi, Kawakami), ces femmes commettent un acte de dissidence politique majeure face au modèle social japonais. Repenser le sport de demain à travers elles, c'est passer d'un corps-outil au service du collectif à un corps-sujet au service de soi.
- Le prisme de l'animisme et du Shintoïsme : Le corps-nature
- L'une des spécificités culturelles majeures du Japon est la persistance de la pensée animiste shintoïste, où la frontière entre l'humain, la nature et les objets est poreuse. Tout est habité par un kami (esprit). Dans cette vision, le corps n'est pas une machine séparée de l'esprit (comme dans le dualisme occidental), mais un élément de nature parmi d'autres.
- L'organique contre le mécanique. C'est flagrant chez Hiroko Oyamada (L'Usine), où le corps aliéné par le travail ne retrouve son salut qu'en se reconnectant à la faune sauvage.
- Inspiré de l'animisme, le sport devient une pratique d'harmonisation, une écoute des flux d'énergie de notre propre nature biologique (le repos chez Yagi) et un dialogue avec l'environnement, plutôt qu'une quête de domination technologique.
- La philosophie du Wabi-Sabi (侘寂) : La beauté de l'imperfection et de la vulnérabilité
- La culture esthétique japonaise valorise traditionnellement le wabi-sabi, c'est-à-dire la beauté des choses imparfaites, éphémères et patinées par le temps. Or, le sport occidental moderne est obsédé par le corps parfait, jeune, symétrique et éternellement performant.
- Mieko Kawakami (Seins et Œufs) écrit précisément sur la déchéance physique, la douleur, la chirurgie qui échoue et les imperfections.
- En injectant cette sensibilité japonaise dans le sport, on invente une culture physique inclusive qui accepte le vieillissement, la fatigue, la blessure et le handicap.
- Sous cet angle, le sport n'exclut plus les "corps faibles" ; il célèbre la résilience du corps réel, changeant et mortel.
Ces cinq écrivaines ne cherchent évidement pas à créer un nouveau ou de nouveaux sports, elles proposent une révolution ontologique.
Elles utilisent les fractures de la société japonaise contemporaine pour tenter de faire ressurgir des approches philosophiques et corporels ancestrales.
Leur message simple : l'activité physique doit cesser d'être une énième corvée de performance (la version occidentale et capitaliste) ou de conformisme social (la version japonaise du taiiku).
Question : quel autre pays propose aujourd'hui un tel démontage de ses présupposés physiques et sportifs ?
On vous laisse y réfléchir.








