Friday, April 17, 2026

ET SI DON DeLILLO AIDAIT À PENSER L'ÉMERGENCE DE L'ATHLÈTE FURTIF® ?

L'œuvre de Don DeLillo est un reflet extraordinaire de nos angoisses contemporaines, et offre une grille de lecture particulièrement stimulante sur la question de la furtivité.


Chez DeLillo, la menace n'est presque jamais spectaculaire. 


Elle est diffuse, invisible, nichée dans les infrastructures du quotidien. 


Dans «Bruit de fond», la furtivité devient la capacité d'un système à saturer l'espace d'informations jusqu'à rendre l'essentiel indécelable 


C’est l'ère du camouflage par excès. 


Dans «Cosmopolis», DeLillo explore la dématérialisation du monde par la finance haute fréquence et les flux de données. 


La question qu'il pose est à la fois très simple et très vertigineuse : sommes-nous encore capables d'exister en dehors de nos données ? 


Pour lui, la furtivité, c'est tenter de redevenir un corps face à une surveillance qui ne lit que des codes. 


Celui qui possède la donnée est furtif - invisible et omniscient - tandis que l'individu, lui, est mis à nu. 


Penser avec DeLillo, c'est donc envisager une résistance par le retrait, par l'opacité.


Au fond, DeLillo nous invite penser la furtivité comme une écologie de l'existence. 


Dans un monde de transparence forcée, la furtivité deviendrait notre dernier espace de liberté - la capacité de rester, selon ses propres mots, "non-récupérable" par le système.


Tenter d’appliquer la pensée de DeLillo au sport, c'est sortir de la vision classique de la performance visible pour explorer ce qu'on pourrait appeler une furtivité athlétique. 


Le sport est devenu un espace où la détection est partout. 


L'enjeu n'est plus seulement de courir vite, mais de dissimuler ses propres données biométriques - fatigue, stress - à l'adversaire, tout en cherchant à inférer les siennes.


Pratiquer un sport de manière furtive, ce serait alors chercher des espaces hors-radar - le retour du sport de rue, des zones urbaines non cartographiées - pour échapper à la marchandisation totale de la trace sportive.


La furtivité deviendrait alors une vraie stratégie active. 


Le futur des imaginaires sportifs se jouera donc probablement dans la tension entre deux figures : l'athlète-donnée ®, totalement traçable, et l'athlète-furtif ®, qui cherche à reconquérir son opacité et peut-être son mystère.


On peut imaginer que demain se multiplient de nouvelles pratiques mettant en avant leur furtivité : des compétitions clandestines, sans public ni réseaux sociaux, où la valeur réside dans le secret lui-même.


On voit déjà poindre des pratiques comme l’immersion dans la nature, où l'objectif est de se fondre dans l'environnement plutôt que de s'en extraire par la performance.


On poursuit la réflexion...

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Sur la façon dont Don DeLillo peut nous aider à penser le sport autrement, voir aussi "Et si le déserteur..."

Thursday, April 16, 2026

ET SI LA THÉOLOGIE DE L'INVISIBILITÉ S'APPLIQUAIT AU SPORT ?

Il y a au début de l’épisode 2 de «The Young Pope», une scène passionnante.


C’est celle où le nouveau pape refuse de se prêter au jeu des photos officielles et des produits dérivés que lui propose la directrice de la communication du Vatican,


Dans cette scène fondatrice, le pape Pie XIII rejette le marketing de la transparence pour imposer une stratégie du mystère.


Plutôt que d'être un produit de consommation omniprésent, il choisit l'absence pour restaurer le sacré.


S’appuyant sur des figures comme Salinger, Kubrick ou les Daft Punk, il postule que ne pas montrer son visage transforme l'homme en mythe. 


Pour lui, l'Église s'est affaiblie en devenant trop accessible.


Pour lui, la disparition est la forme de pouvoir la plus absolue. 


Il définit ce qu’on pourrait appeler une «théologie de l’absence».



Pour alimenter nos récentes réflexions sur la furtivité ( et ), on peut se demander à quoi pourrait aboutir cette «théologie de l’absence» dans le sport demain ?


Ça serait le sport qui choisirait de "cacher" ses stars, de limiter les accès ou de supprimer les réseaux sociaux de ses athlètes pour recréer un désir mimétique absolu. 


Les clubs, les athlètes, les marques ne vendraient plus de la proximité… mais du mystère.


Le vrai champion serait celui dont on ne sait rien. 


Sa performance sur le terrain deviendrait sa seule expression, rendant chaque apparition sacrée car rare.


Pratiquer sans capteur, sans écran et sans partage social pourrait redonner au sport sa dimension mystique et personnelle. 


Et si demain, dans le sport comme en religion, l'invisibilité n'était plus une absence... mais une force ?

Tuesday, April 14, 2026

QUAND L’EXHIBITION ENGENDRE LA FURTIVITÉ

Quand on évoque comme nous le faisons depuis plusieurs posts ( et ), un possible retour de la discrétion - voir de la furtivité - par réaction à l’exhibitioniosme permanent engendré par les réseaux sociaux, cela suscite chez beaucoup de nos interlocuteurs à la fois de l’intéret … mais aussi une grande perplexité.


Pour beaucoup, «on ne pourra pas revenir en arrière». 


Nous aurions définitivement basculé dans une civilisation dominée par un narcissisme décomplexé et affiché. 


On peut, en effet, penser notre contemporain sous cet angle.


Mais ça serait méconnaitre l’histoire.


L'histoire qui nous montre que toutes les grandes périodes d'exhibition ont toujours suscité des contre courants valorisant la discrétion, voir l'effacement.


- La pudeur victorienne contre le Baroque


- Le XVIIe siècle baroque a été une époque d'exhibition flamboyante : corps peints, perruques monumentales, fastes de cour, Louis XIV dansant en public;


- La réaction victorienne du XIXe siècle a été radicale : recouvrement du corps, silence sur la sexualité, valorisation de la retenue et de la "respectability". 


- Ce n'était pas simplement de la morale - c'était une esthétique de l'intériorité contre une esthétique du spectacle.


- Le romantisme contre les Lumières 


- Les Lumières avaient valorisé le discours public, la raison exposée, la correspondance universelle. 


- Le romantisme a produit l'exact contre-mouvement : valorisation du secret, du journal intime (genre littéraire qui explose au XIXe siècle), de l'indicible, de ce qui résiste à la mise en mots. 


- J.J Rousseau avait exhibé son moi dans "les Confessions" - mais ses héritiers romantiques ont vite compris que le vrai moi était celui qu'on ne montrait pas.


- Le dandysme 


- Contre le flamboyant (Napoléon, les uniformes), le dandysme de Brummell puis d'Oscar Wilde a inventé une forme de distinction par la sobriété calculée. 


Brummell  portait du blanc immaculé et du noir absolu quand tout le monde arborait dorures et broderies. 


- La règle : si on vous remarque, c'est que vous êtes trop habillé. 


- Le principe : la maîtrise invisible.


- Le luxe silencieux


- Au XVIIIe siècle, la noblesse de vieille souche méprisait déjà les arrivistes qui "en faisaient trop". 


- Le concept «noblesse oblige» comportait une dimension de retenue obligatoire. 


- Au XXe siècle, Coco Chanel théorise l'élégance comme suppression : "avant de sortir, retirez un accessoire." 


- L’Old money anglo-saxon a toujours valorisé le vêtement usé, la maison qui ne se montre pas, la discrétion comme signe de profondeur.


- La disparition


- Au XXe siècle, plusieurs figures culturelles majeures ont fait de la disparition un geste artistique et politique. 


- J.D Salinger disparaissant de la vie publique après le succès de "L'Attrape-cœurs"


- Thomas Pynchon, dont on ne connait que deux photos, jamais interviewé. 


- Banksy, dont l'anonymat est la signature. 


- Dans tous ces cas, l'effacement n'est pas un échec de visibilité - c'est une surenchère. 


- La discrétion comme position dominante.



- Ce que l'histoire pourrait nous suggèrer pour penser le sport


Le schéma qui se dégage est le suivant : chaque grande période d'exhibition produit, en réaction, une valorisation de l'intériorité.


Mais cette réaction ne vient jamais de l'extérieur. 


Elle vient des mêmes classes qui avaient adopté l'exhibition en premier, une fois qu'elles ont saturé le signe


La pudeur victorienne n'est pas venue des pauvres !! 


Elle est venue de la bourgeoisie qui voulait se distinguer de l'aristocratie tapageuse. 


Le dandysme sobre n'est pas venu des marges - il est venu du cœur de l'élite.


Dans le sport, on peut penser que le phénomène sera le même.


Le corps furtif ne viendra pas de la masse utilisant Strava, mais des ultra-performeurs qui n'en ont plus besoin et qui veulent cacher leurs entrainements et leurs perfs.


La validation externe, c'est pour ceux qui doutent encore. 


La furtivité sera d'abord le signal d’une certaine classe sportive


Puis, seulement ensuite, une valeur diffuse.

Monday, April 13, 2026

ET S'IL FALLAIT RELIRE "LES FURTIFS" DE DAMASIO POUR PENSER LE SPORT DEMAIN ?


Dans «Les Furtifs», Alain Damasio imagine des créatures insaisissables - les furtifs - qui résistent à toute fixation, à toute capture, à toute mesure


Dès qu'on les observe trop longtemps, ils se métamorphosent et s’échappent. 


C'est évidemment une métaphore puissante contre la société de contrôle : la quantification permanente, la surveillance algorithmique, la marchandisation de chaque geste.


Le roman oppose deux régimes d'existence : 

- celui de la fixité (les villes privatisées, les individus tracés, profilés, optimisés…

et 

- celui de la furtivité (le vivant, l'imprévisible, ce qui déborde…).


Le sport est le laboratoire de la fixité damasienne : GPS, capteurs cardiaques, performance modélisée, prédite, comparée, exhibée…


Le sport est devenu un espace de fixité totale.


Le sport vit dans un régime de sur-visibilité : tout doit être vu, mesuré, commenté. 


L'exploit et le plaisir deviennent des données.



Penser le sport demain à travers «Les Furtifs», ça pourrait donc vouloir dire :


- célébrer l'ingouvernable plutôt que l'optimisé.


- imaginer les pratiques qui résisteraient à cette capture permanente.


Et par conséquent, se demander :


- "Qu'est-ce qui, dans le sport et le jeu, ne peut pas être capturé ?" 


- "Et - surtout ! - comment préserver cela ?"