Tuesday, May 26, 2026

POURQUOI LE MONDE SPORTIF N'AIME PAS VRAIMENT LA PROSPECTIVE

La prospective sportive souffre d'un syndrome de "présentisme augmenté"


Les acteurs du sport détestent la prospective qui propose des ruptures - voir, .


Mais il ne s'agit pas seulement de le constater (), il faut l'expliquer en décortiquant la matrice des intérêts de chaque catégorie d'acteurs.


C'est ce que nous proposons dans ce post avec ce que l'on pourrait appeler une Cartographie stratégique du conservatisme prospectif ® dans le monde du sport.


Car si la prospective sportive est si plate, ce n'est pas par manque de cerveaux, mais par convergence d'intérêts. 


Alors disséquons la chaîne de valeur de l'immobilisme intellectuel à travers quatre cercles d'acteurs.



1. Les acteurs publics (ministères, directions des sports, collectivités locales)


La posture : La gestion du risque et l'illusion du contrôle.


Pour un décideur public, la prospective n'est pas un outil d'exploration, c'est un outil de justification budgétaire et de planification infrastructurelle.


- La logique d'équipement : Construire un gymnase ou un complexe nautique engage des millions d'euros sur trente ans. L'acteur public a un besoin vital de croire que les pratiques de 2050 ressembleront à celles de 2026. 


Envisager une rupture majeure (par exemple, la désertion des infrastructures fermées au profit de pratiques sauvages/virtuelles) rendrait leurs investissements actuels obsolètes avant même d'être amortis.


- Le sport comme paix sociale : L'État utilise le sport comme un outil de cohésion et de santé publique. Financer une prospective qui acterait la fin du modèle républicain du "sport pour tous" ou l'avènement d'un sport ultra-communautaire/tribal est politiquement inenvisageable. 


On préfère donc commander des rapports sur "le sport de demain" qui prévoient, sans surprise, "plus d'inclusion" et "plus de sport-santé".



2. Les acteurs institutionnels privés (fédérations, ligues professionnelles, CNOSF)


La posture : La préservation des rentes de situation et des monopoles.


C'est ici que le conservatisme est le plus féroce. 


Les fédérations tirent leur légitimité d'une délégation de service public et d'un modèle pyramidal historique.


- La peur de la désintermédiation : Si une étude prospective montre que d'ici 15 ans, 80 % de la pratique se fera hors club, via des applications décentralisées ou des communautés autonomes sans licences, la fédération perd sa raison d'être (et ses subventions). 


Le scénario de rupture est donc une menace existentielle.


- L’aveuglement volontaire face aux signaux faibles : Les fédérations souffrent d'un biais cognitif majeur : elles ne parlent qu'à leurs convaincus. Elles analysent le monde à travers le prisme de leurs licenciés actuels. 


Financer une prospective qui explorerait la fin de la compétition traditionnelle au profit d'un hédonisme pur ou d'un e-sport total reviendrait à scier la branche sur laquelle elles sont assises.



3. Les acteurs privés commerciaux (équipementiers, marques, diffuseurs, start-ups)


La posture : Le fétichisme de la tendance et le ROI immédiat.


On pourrait croire le monde de l'entreprise plus audacieux. 


C'est le contraire : il est obsédé par le court terme !!


- La confusion entre prospective et marketing : Pour une marque (Nike, Adidas, Salomon) ou un diffuseur, la "prospective" est souvent sous-traitée à des agences de tendances (cahiers de style, insights consommateurs). 


Le but n'est pas de comprendre la société ou le climat politique et climatique de 2040, mais quelle couleur ou quel format de vidéo vendra le mieux l'année prochaine.


- La dépendance au marché existant : Un équipementier vit de la vente de matériel pour des sports codifiés. 


Une prospective radicale qui imaginerait la disparition des objets physiques au profit de la réalité augmentée ou de modifications corporelles/biologiques (le corps comme seul outil) détruirait leur modèle industriel. 


Ils financent donc des études qui valident la "continuité technologique" (la chaussure connectée, le maillot recyclé), ce qui rassure les actionnaires.



4. Les acteurs internationaux (CIO, fédérations Internationales, fonds d'investissement)


La posture : La géopolitique de la stabilité et la maximisation des droits.


À l'échelle mondiale, le sport est une industrie de spectacle et un soft power géopolitique pesant des centaines de milliards.


- L’impératif de standardisation : Pour que les Jeux Olympiques ou une Coupe du Monde fonctionnent, il faut que les règles du jeu soient universelles et immuables. La prospective internationale se résume donc à de la prospective d'audience : comment capter les Gen Z ? comment adapter les formats vidéo (plus courts, plus intenses) ? 


Elle ne questionne jamais l'éthique, la viabilité écologique de l'événementiel de masse, ou la mutation anthropologique du spectateur.


- Le sport comme produit financier : Avec l'arrivée massive des fonds de capital-investissement (private equity) dans le football, le rugby ou la F1, le sport est traité comme un actif financier standardisé. 


Les modèles de prédiction de ces fonds reposent sur des business plans rigides. Une prospective disruptive qui introduirait des variables de chaos (guerres climatiques, boycotts éthiques massifs, …) ferait fuir les capitaux. On achète donc de la certitude linéaire.



Pourquoi l'extérieur du sport produit une meilleure prospective ? 


C’est une loi systémique. 


Un système ne peut jamais s'auto-analyser de manière critique car il risque en grattant un peu de menacer sa propre survie.


Ceux qui font la vraie prospective du sport aujourd'hui sont, entre autres, mais évidement pas que :


- Les climatologues et les écologistes qui planifient la fin concrète de certains sports (morts des stations de ski, impossibilité de courir des marathons en été à cause de la chaleur thermique).


- Les philosophes et anthropologues qui voient le sport comme le laboratoire du transhumanisme (puces sous-cutanées, prothèses supérieures à la biologie, dopage génétique) et de l'hyper-individualisme.


- Les concepteurs de jeux vidéo et les auteurs de science fiction qui réinventent les notions de règles, d'espace-temps et de communauté bien plus vite que la FIFA ou le CIO.


Ces acteurs ne dépendent pas du monde et du business du sport. 


Ils n'ont pas de licences à protéger, pas de stocks de baskets à écouler, pas de réélection politique à assurer. 


Ils peuvent analyser et utiliser le sport pour ce qu'il est vraiment : le miroir grossissant des névroses, des limites et des aspirations de l'humanité.


C'est pour les écouter et réfléchir et travailler avec eux que nous nous appuyons sur toutes réflexions développées par Transit-City et que nous avons monté les Rencontres de la Prospective Sportive ® et les Rencontres Sport/Équipement/Stratégie ® promises à un nouvel avenir dans les mois qui viennent - voir Développer d'autres choses... autrement.



On vous en dit beaucoup plus sur nos méthodes de travail dans de prochains posts.

Monday, May 25, 2026

ET SI LE MONDE SPORTIF VOULAIT, EN FAIT, QUE RIEN NE CHANGE ?

Pourquoi la prospective sur le sport est elle aussi souvent banale et chiante ? 


Pourquoi se résume-t-elle aussi souvent à de la tendance ? 


Pourquoi aussi peu de ruptures et d’imagination ?


Alors soyons lucides : le sport produit une prospective médiocre pour des raisons structurelles


Le monde du sport est le premier coupable de cet état de fait. 


La grande majorité des études prospectives sur le sport (il n'y en a pas beaucoup non plus !!) sont commandées par des fédérations, des collectivités, des équipementiers ou des organisateurs d'événements. 


Ces acteurs ont un intérêt direct à ce que l'avenir ressemble au présent en mieux - plus de licenciés, plus de revenus, plus d'audiences - mais évidement pas à une remise en cause du système ou du marché.


Ils appréhendent tous les scénarios qui remettraient en cause leur légitimité institutionnelle. 


Ce que beaucoup appelle "prospective sportive" est en réalité, dans la grande majorité des cas, une fonction de légitimation du présent habillée en exploration du futur.


On commande de la confirmation, pas de l'exploration, ni - surtout - de ruptures dérangeantes.


Ça donne de la "tendance".


Sauf que la "tendance" est une forme de déresponsabilisation intellectuelle. 


Prolonger une courbe existante, c'est rassurant et ça permet de n'avoir jamais tort - ou du moins, jamais seul. 


Se tromper ensemble n'engage personne. 


Hors selon nous, au Prospective Sport Lab ®, la vraie prospective implique des scénarios qui exposent aux risques et aux bifurcations - voir .


L'autre explication à cette faiblesse est lié au fait que le sport est traité comme un objet et non comme un révélateur. 


La prospective banale demande "quel sport demain ?" au lieu de demander "qu'est-ce que le sport révèle des transformations du corps, du collectif, de la compétition, de la douleur, du territoire ?


Le sport est un formidable miroir anthropologique et devrait ouvrir à de multiples chantiers prospectifs - mais personne ne le traite ainsi dans les études sectorielles.


Ça n'avance donc pas beaucoup.


Aucune étude ne renverse vraiment la table et quand elles tentent de le faire, elle sont enterrées.


Le sport est un milieu très très conservateur qui a besoin de croire en sa propre permanence. 


Il ne veut donc surtout pas être secoué.


Au sein du Prospective Sport Lab ®, on a fait une constat simple : les réflexions prospectives les plus passionnantes sur le sport viennent de mondes extérieurs au sport !


Normal ? Oui car ces mondes non sportifs n'ont pas de rentes de situation ou de marchés à protéger et veulent au contraire changer les choses.


Les innovations - quelque soit le secteur - viennent nécessairement d’ailleurs, et sont toujours, au début, rejetées car vues comme irréalistes. 


C’est le propre des vraies ruptures.


On poursuit la réflexion dans un prochain post.

Thursday, May 21, 2026

ET SI ON CRÉAIT UN HAUT CONSEIL DU SPORT HABITABLE ?


Rappelons que l'objectif du principe d'habitabilité, défini par B. Morizot et L. Neyret, est de faire de l'habitabilité une nouvelle norme juridique capable de structurer et d'orienter le droit environnemental pour les décennies à venir, et donc les conditions d’une vie digne sur terre

Nous imaginions donc que le CNOSF pourrait devenir un espèce de Haut Conseil du Sport Habitable ®

Evidement cette hypothèse était purement théorique, tant nous avons bien conscience qu'aujourd'hui le CNOSF est structurellement incapable de se remettre en cause et de se définir de nouvelles vocations. 

Mais revenons sur cette idée de créer un Haut Conseil du Sport Habitable ®.

Il pourrait ressembler à quoi ce HCSH ?

Le HCSH serait un lieu de négociation - pas une autorité réglementaire - où se trancherait concrètement une question que personne ne tranche aujourd'hui : jusqu'où peut-on développer le sport sans dégrader les conditions qui le rendent possible ?



- Sa fonction centrale serait d'arbitrer les conflits de compatibilité.


Aujourd'hui, quand une fédération veut développer une pratique dans un territoire vulnérable - organiser un trail en zone sèche, une compétition nautique sur une rivière fragilisée, construire une station de ski à 1 400m - personne n'arbitre la tension entre l'intérêt sportif et l'habitabilité du milieu. 


Le HCSH serait cette instance !


Ses délibérations et avis auraient pour seules question et boussole de réflexion : "Cette décision sportive préserve-t-elle, dégrade-t-elle, ou est-elle neutre vis-à-vis des conditions qui rendent ce sport possible dans 20 ans ?"



- Sa composition serait une chambre hybride 


Ni purement sportif, ni purement écologique. Il réunirait :

- des représentants des fédérations sportives (par grande famille de milieux : montagne, eau, urbain, nature)

- des scientifiques de l'habitabilité (climatologue, hydrologue, écologue du territoire)

- des praticiens de terrain (clubs, entraîneurs, guides)

- des juristes spécialisés en droit environnemental

- des élus locaux de territoires sportifs vulnérables

- et des représentants des milieux naturels dotés d'une personnalité juridique et disposant d'un droit de parole formel. 


- Ses outils seraient nouveaux.


Son instrument de base serait L'Atlas de l'habitabilité sportive ®, une cartographie qui n'existe pas encore mais qui serait à créer.


Cet Atlas croiserait pratiques sportives et vulnérabilités écologiques territoire par territoire, avec des horizons temporels. Tel massif skiera encore 15 ans. Tel fleuve ne pourra plus accueillir de compétitions de kayak d'ici 2040.


A partir de cet Atlas, il publierait chaque année un Baromètre annuel du sport habitable ®  évaluant chaque fédération sur sa trajectoire de compatibilité avec les conditions d'habitabilité de ses pratiques.



- La forme de ces décisions.


Le HCSH émettrait des avis de compatibilité sur les grandes décisions sportives nationales : candidatures olympiques, plans de développement des fédérations, grands événements internationaux. 


Il ne disposerait évidemment pas d'un droit de veto, mais rendrait un avis public et motivé, opposable dans le débat.



- Son positionnement institutionnel


Il ne serait évidement ni sous tutelle du CNOSF (ce qui l'asservirait aux intérêts des fédérations sportives), ni sous tutelle du Ministère (ce qui le politiserait), ni une ONG (ce qui risquerait de le marginaliser). 


Il fonctionnerait comme le Haut Conseil pour le Climat, c'est à dire une autorité indépendante, dotée d'une légitimité multi-acteurs, sans pouvoir réglementaire mais avec un pouvoir de vérité publique.



Ce qui en ferait une institution réellement nouvelle.


- Ce ne serait pas un comité de plus. 


- Sa rupture serait de retourner la logique actuelle : au lieu de demander comment le sport peut s'adapter à la contrainte écologique, il poserait la question comment le sport peut devenir un acteur de la préservation des conditions de sa propre existence ?


C'est une institution qui traiterait le sport non pas comme une victime du changement climatique... mais comme un acteur à part entière et donc responsable de l'habitabilité.


On vous laisse y réfléchir.