Tuesday, March 03, 2026

ET SI LE MONDE DU SPORT S'INTÉRESSAIT PLUS À LA PROSPECTIVE DE L'ARMÉE SUISSE ?

Lors des prochaines Rencontres de la Prospective Sportive ® du 18 mars prochain organisées au tour de la question "Et si la guerre changeait le sport ?" interviendra Quentin Ladetto, directeur de la veille technologique et prospective du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports.

Dans ce cadre il utilise la démarché dite de "l'archéologie du futur" imaginée par Markus Iofcea pour l'armée suisse (programme Deftech / projet Suisse+)

Le principe fondateur de cette méthode est une inversion de la logique classique : au lieu de construire des scénarios à partir du présent pour imaginer le futur, on part d'artefacts imaginaires du futur - des objets, dispositifs ou systèmes qui n'existent pas encore - pour remonter vers le présent et identifier ce qui serait nécessaire pour les rendre réels.


Le processus se déroule en 4 phases : 

- exploration (trouver des artefacts),  

- décryptage (analyser leurs conditions d'existence),  

- vérification (confronter ces idées aux tendances actuelles)  

- intégration(traduire en stratégies concrètes). 

Les scénarios arrivent en dernier, comme cadres de validation, et non comme point de départ. 


L'artefact, lui, est le cœur du processus.


Sans présager de ce que nous présentera Quentin Ladetto le 18 mars prochain, nous avons voulu tester cette méthode sous le prisme de la question "Et si la prospective de l'armée pouvait aider le sport à penser son futur différemment ?"


Les acteurs du sport et les cabinets qui veulent les accompagner raisonnent encore majoritairement en extrapolation : on regarde les tendances et se projette à +3 ou +5 ans. 


Résultat ? les grandes disruptions (l'explosion du streaming, l'émergence du padel, la crise de sens chez les jeunes sportifs) arrivent souvent comme des surprises !!


Alors si on appliquait la méthode "l'archéologie du futur" au sport à l'horizon 2045, ça pourrait donner quoi ?


Voilà ce qu'au sein du Prospective Sport Lab ® on a imaginé.


Phase 1 – Exploration d'artefacts sportifs du futur


On inviterait des groupes (athlètes, entraîneurs, designers, philosophes, enfants) à "déterrer" des objets sportifs de 2045. 


Voilà les objets que nous imaginons avoir trouvés :

1. Le carnet de licence d'un club de foot amateur en 2045 qui mentionne une "clause de sobriété carbone" : le joueur s'engage à ne pas prendre l'avion pour des vacances pendant la saison, en échange d'une réduction de cotisation. Qu'est-ce que ça dit sur le rapport entre sport, écologie et vie privée ? 

2. L'ordonnance d'un médecin généraliste prescrivant "12 séances de trail en forêt" remboursées par la sécurité sociale, avec un QR code lié à une appli communautaire de groupe de course. Qu'est-ce que ça dit sur la médicalisation du sport santé et le rôle des clubs ? 

3. Un contrat d'athlète signé avec une IA-entraîneur plutôt qu'avec un entraineur et un club humain. Qu'est-ce que ça dit sur sur les futures compétences attendues des entraineurs quand l’IA sera partout ? 

4. Le bulletin scolaire d'un enfant de 10 ans avec une note en "intelligence motrice collective", une nouvelle matière qui a remplacé l'EPS classique. Qu'est-ce que ça dit sur ce qu'on valorise dans le sport, et comment on l'enseigne demain ?

Ces artefacts que nous avons imaginé ne sont pas des prédictions -  ils sont des provocations méthodiques !


Phase 2 – Décryptage / Reverse Engineering of Time


Pour chaque artefact, on remonterait le fil de leur création : quelles décisions, technologies, évolutions sociales ont dû se produire pour que cet objet existe ? 


Par exemple sur l'ordonnance médicale prescrivant le remboursement, on se demanderait "À quel moment les assureurs ont-ils décidé qu'un club de sport coûtait moins cher qu'un antidépresseur - et qui a perdu du pouvoir ce jour-là ? le corps médical ? les fédérations sportives ?" Ce sont des batailles de territoire qui se jouent maintenant, discrètement.

Ce processus révèle des angles morts que souvent la prospective classique rate.


Phase 3 – Vérification


Certains artefacts révèlent une plausibilité inattendue. 


D'autres pointent des vulnérabilités systémiques actuelles.


Phase 4 – Intégration stratégique


Il s'agit enfin de traduire des artefacts spéculatifs en décisions concrètes.


Voici ce qu’un des artefacts que nous avons imaginé - le carnet de licence avec clause carbone - pourrait imposer comme agenda stratégique immédiat.

- Il obligerait à repenser le contrat moral entre le club et le licencié 

- Les fédérations pourraient dès aujourd'hui ouvrir un chantier sur ce que signifie "être membre d'un club" au-delà de la pratique sportive. 

- Les fédérations pourraient expérimenter des "licences engagement" volontaires, avec des contreparties tangibles (réduction, accès prioritaire, matériel mutualisé) destinées à tester jusqu'où les pratiquants acceptent que le club entre dans leur mode de vie.  

- Ça serait aussi une façon d'anticiper les futures exigences réglementaires environnementales qui toucheront inévitablement le secteur sportif.

La grande valeur de cette l'archéologie du futur est de désinhiber la réflexion sans engager la responsabilité.


Elle crée un espace protégé pour penser l'impensable, pour transformer l'inconfort en ressource stratégique, et pour commencer à agir sur des signaux faibles avant qu'ils deviennent des crises.


Les futurs du sport ne seront pas inventés par ceux qui auront eu les meilleures prévisions. 


Il sera façonné par ceux qui auront eu le courage - et les outils - pour imaginer des futurs qu'ils ne souhaitaient pas forcément, et en tirer des leçons avant tout le monde.


C'est en ça que la logique militaire rejoint l'enjeu sportif : dans les deux cas, la vraie résilience ne vient pas de meilleures prévisions, mais d'une meilleure capacité à naviguer dans l'inconnu.


On en reparle le 18 mars avec Quentin !

Thursday, February 26, 2026

ET SI, CONTRE TOUTE APPARENCE, LA NOUVELLE CULTURE SPORTIVE DESSERVAIT L’ARMÉE ?

Quand on se demande "et si demain la guerre changeait le sport ?", on a presque envie de répondre "c'est déjà fait !"

Le succès de l'ultra-trail, de l'Hyrox, du CrossFit, de la Spartan Race, du Tough Mudder, ou de Call of Duty , montrent que les nouveaux sports de ce début de XXI° siècle ont déjà absorbé les codes militaires. 


Ces sports ont en commun de reproduire la structure, le vocabulaire et la logique de l'entraînement opérationnel.


Leurs influences culturelles ont dépassé les pauvres imaginaires de la marche commando ou du parcours du combattant, dont ils sont pourtant clairement issus.


On pourrait presque dire que culturellement l'armée a gagné !


Oui, sauf que...


Oui, sauf que l'absorption d’une culture par une autre se fait rarement à sens unique. 


Quand une culture digère suffisamment une pratique, elle finit par la transformer en retour.


La nouvelle culture sportive pourrait-elle donc influer sur la culture militaire ?


La question n'est pas neutre !!


L'armée fonctionne, en effet, sur l'effacement de l'individu dans le collectif. 


Or tous ces nouveaux sports militarisés sont tous foncièrement individualistes !!


De façon paradoxale, la militarisation sportive a produit un rapport hyperindividualisé à l'effort


Le cross fit ou l'hyrox, même en box, on le fait pour soi.


Le trail reste un sport fondamentalement individualiste.


D'où nos questions : 

- Et si ces sports militarisés avaient réenchanté l'effort physique... mais désacralisé l'obéissance ?


- Et si ces sports avaient adopté l'esthétique guerrière... mais en niant la logique de sacrifice ?


- Et si le CrossFit avait glorifié le dépassement... mais évacué la discipline ?


- Et si l’ultra-trail avait réhabilité la résilience... mais oublié la solidarité ? 

- Et si le Tough Mudder avait mis en scène l'héroïsme... mais pour une gloire purement narcissique ? 

- Et si le eSport avait valorisé la stratégie... mais banni le risque physique ? 

- Et si le eSport avait normalisé le recommencement... mais refusé l'irréversibilité ? 

- Et si la militarisation du sport avait dopé la performance... mais trahi le sens du service ?

Et si donc demain cette nouvelle culture sportive devait transformer les armées de l'intérieur ?


On y reviendra, .

Wednesday, February 25, 2026

DANS LA PEAU D'UN ATHLÈTE COMME DANS LA PEAU D'UN SOLDAT ?

En 2017, le musée de l'Armée présentait «Dans la peau d'un soldat», une très belle exposition consacrée au quotidien des soldats de l’Antiquité à nos jours - le catalogue .


Le parti pris était franchement nouveau puisqu'il s'agissait de délaisser les phases spectaculaires du combat pour ne s'intéresser qu'à la vie ordinaire et très quotidienne des combattants. 


C'était l'occasion de montrer et de rappeler que le soldat passe l'essentiel de son temps à s'entraîner, à se déplacer, à aménager ses positions et à tromper l'attente plus qu'à combattre.


L'exposition était organisée en 15 séquences thématiques qui suivaient le rythme de la vie quotidienne du combattant.

 1 - Dormir. 

 2 - Se laver. 

 3 - S'habiller. 

 4 - S'identifier. 

 5 - Marcher. 

 6 - Porter son équipement. 

 7 - Gérer ses munitions. 

 8 - Endurer. 

 9 - Boire et manger. 

10 - Tenir.

11 - Communiquer

12 - Être augmenté. 

13 - Combattre 

14 - Être soigné

15 - Mourir.

Dans le cadre de la préparation de nos Rencontres du 18 mars prochain autour de la question  « Et si la guerre changeait le sport ? », nous avons imaginé une exposition miroir qui pourrait s’appeler «Dans la peau d’un athlète»


Tout comme l'exposition originale se gardait bien de réduire le soldat au seul moment du combat, notre exposition refuserait de réduire l'athlète à l'instant de la compétition qui ne représente qu'une fraction infime de son temps, l'essentiel étant constitué par l'entraînement, les voyages, les régimes, la récupération, les soins, la douleur, l'attente... 


C'est cet invisible que «Dans la peau d’un athlète» chercherait à rendre sensible et visible.


La structure de l’expo serait la même autour de 15 séquences similaires à celle du musée de l'Armée.


Voilà ce que cela pourrait donner.

1 - Dormir.  « La nuit de l'athlète »

Comme le soldat, l'athlète est un professionnel du sommeil contraint. Le repos n'est pas un luxe : c'est une discipline. 


2 - Se laver.  « Les rituels du corps »

La section retrace l'évolution des pratiques d'hygiène sportive, depuis les thermes romains jusqu'aux bains de glace des rugbymen professionnels d'aujourd'hui.


3 - S’habiller. « Le maillot, entre perf et identité »

Comme l'uniforme militaire, la tenue sportive oscille en permanence entre deux fonctions contradictoires : la performance pure et l'affirmation d'une identité collective. 


4 - S’identifier. « Insignes, numéros »

Dossard, numéro, brassard , tatouages , les rituels d'avant-match : l'athlète, comme le soldat, est recouvert de signes qui disent son appartenance, son rang, son histoire. 


5 - Marcher.  « Se déplacer pour concourir »

Le voyage forge l'identité collective de l'équipe tout autant que l'entraînement. Cette section retracerait l'odyssée logistique des athlètes à travers les siècles.


6 - Porter son équipement.  « Le sac de sport »

Objet à la fois fonctionnel et intime, le sac de sport est le réceptacle de tout ce que l'athlète transporte avec lui - chaussures, rouleaux de strapping, carnet d'entraînement. La section proposerait une archéologie du sac de sport


7 - Gérer ses munitions.  « Les réserves d'énergie »

La nutrition sportive, l’équivalent le plus direct des munitions du soldat. L’alimentation est l'énergie de l'athlète : les glucides avant l'effort, les gels énergétiques pendant la course, les protéines après l'effort. Cette section retracerait l’histoire de l’alimentation sportive


8 - Endurer.  « Le corps à l'épreuve »

L’athlète, comme le soldat, affronte des conditions extrêmes. La section traite aussi des souffrances chroniques : les tendinites cachées, les fractures de fatigue, les blessures que l'on joue malgré tout. 


9 -Boire et manger. « Le ventre de l’athlète »

Comme l'exposition originale montrait comment nourrir une armée est un enjeu stratégique, cette section montre comment l'alimentation de l'athlète est devenue une science et une industrie. 


10 - Tenir - « Dans la tête… »

Tenir psychologiquement - dans la durée d'une carrière, dans la pression d'une finale, dans l'isolement d'une préparation hivernale - est l'un des défis les plus intimes de l'athlète. Visualisation mentale, sophrologie, travail avec les psys…


11 - Communiquer « Signaux et l'oreillette »

Cette section montrerait aussi comment les athlètes communiquent entre eux pendant la compétition, dans les langages codés des équipes sportives.


12 - Être augmenté. « Les frontières du corps »

Cette section interrogerait les limites technologiques, biologiques et éthiques de l'augmentation des performances. La question de savoir jusqu'où augmenter le corps avant que l'exploit ne soit plus humain ? est la même que celle posée sur le champ de bataille.


13 - Combattre - « L'instant décisif »

Comme l'exposition militaire se gardait de glorifier la violence du combat, cette section refuserait de réduire l'athlète à l'exploit spectaculaire. Elle s'intéresserait au contraire à ce qui se passe dans les secondes qui précèdent : la montée d'adrénaline, la concentration extrême, la peur, les automatismes acquis après des milliers d'heures d'entraînement. 


14 - Être soigné - « Réparer, reconstruire »

Cette section s'intéresserait aux institutions qui prennent soin du corps de l'athlète blessé : le staff médical, les centres de rééducation, les chirurgiens spécialisés. Elle traiterait aussi des soins psychologiques — burn-out, dépression post-carrière, vide existentiel après le retrait.


15 - Mourir - « La petite mort »

La blessure grave, l'abandon sur blessure, la fin de carrière prématurée sont les formes sportives de la mort au combat. La question de la mémoire sportive trouve ici toute sa place : comment la biographie sportive survit-elle au corps qui l'a produite ?

Un parallélisme soldat/athlète qui explique notamment pourquoi le langage sportif a si naturellement emprunté ses métaphores au champ de bataille.


Reste maintenant à savoir si les nouvelles formes de guerres comme les nouveaux sports prolongeront ces parallèles ou en créeront de nouveaux ? 

Dit autrement : et si les nouvelles façons de combattre auront une influence sur les nouvelles façons de concourir ?


Ou plutôt : et si les nouvelles façons de faire du sport auront une influence sur les nouvelles façons de faire la guerre ?

C'est tout l'objet des Rencontres du 18 mars organisées autour de la question « Et si la guerre changeait le sport ? »