Et si dans un monde plus chaud, plus inégalitaire et plus violent, c'était au Nigeria et plus particulièrement à Lagos que s'inventait une partie des futurs du sport ?
C'est la question à laquelle nous avons tenté de répondre avec Et si on regardait un peu plus ce qui se passe à Lagos ?
Mais il nous fallait élargir le prisme de notre réflexion.
Nous avons voulu le faire par le biais de la littérature nigériane qui apporte forcément d'autres réponses, à la fois plus riches et plus oniriques.
Si l'on lit les romans d'Eloghosa Osunde (Vagabonds!), de Ben Okri (La Route de la faim), d'Akwaeke Emezi (Eau douce) ou de Chigozie Obioma (Les Pêcheurs), on s'oblige à penser autrement.
On s'oblige à penser autrement notre futur et nos façons de faire bouger nos corps.
Voici pourquoi et comment :
- La performance dans le chaos et la moiteur
Le sport occidental s'est développé dans des environnements hyper-contrôlés : gymnases climatisés, pistes en polyuréthane parfaites, données métaboliques en temps réel.
Dans un monde déréglé et inégalitaire, ces infrastructures deviennent des privilèges réservés à une ultra-élite.
Avec Vagabonds!, roman polyphonique où les «vagabonds» désignent toutes les personnes rejetées par la société conservatrice (queer, pauvres, esprits, femmes insoumises), Osunde décrit Lagos comme un monstre de chaleur, de poussière, d'inondations et de moiteur, régi par Tata, un esprit personnifié.
Osunde montre des corps marginalisés qui se réinventent, disparaissent, se dédoublent ou fusionnent avec les éléments urbains. Les corps ne s'arrêtent pas de danser, de courir ou de lutter.
- Comment ça peut aider à penser le sport de demain ?
- La littérature nigériane enseigne ce que nous serions tentés d'appeler le Sport-Transe ®, un concept qui mériterait d'être creusé au vu de l'importance pris par la danse aujourd'hui - là
- La pratique physique n'attend pas les conditions idéales.
- Elle se réapproprie la rue, l'ombre des ponts, la nuit, la boue.
- Le sport cesse d'être une activité de loisir pour redevenir un système de survie, d'exutoire et de résistance politique.
- Le « corps-polyphonique » ou tirer la force de l'invisible - l'anti-data.
Dans un monde où les ressources s'épuisent et où l'accès à la nutrition de pointe ou à la technologie médicale sera réservé aux plus riches, sur quoi reposera la force physique de la majorité ?
Dans la cosmologie nigériane, un corps pauvre ou vulnérable en apparence peut abriter une force colossale s'il est connecté à ses ancêtres, aux esprits ou à la communauté.
La puissance ne vient pas du nombre des protéines ingérées, mais de la résonance.
Dans La Route de la faim, le petit bijou de «réalisme animiste» de Ben Okri, le jeune Azaro est un abiku, un enfant-esprit bloqué dans un cycle perpétuel de naissances, de morts et de réincarnations. Il choisit de rester chez les vivants pour consoler sa mère, mais son corps garde les yeux ouverts sur le monde invisible. Il devient une passerelle : tout en subissant la famine, la pauvreté et la violence politique de Lagos, son corps perçoit simultanément les rois-esprits et les monstres.
Dans Eau douce d'Akwaeke Emezi, la vie de l'héroïne Ada est habitée dès sa naissance par des esprits Ogbanje . C'est un roman qui permet de comprendre la réincarnation non pas comme une succession temporelle (« une vie après l'autre »), mais comme la présence simultanée de plusieurs divinités et dimensions dans une même enveloppe charnelle.
- Comment ça peut aider à penser le sport de demain ?
- Face aux technologies sportives individuelles (smartwatches, rings connectés, cryothérapie), cette littérature nous réapprend la puissance somatique collective et le corps pluralisé.- La performance ne repose plus sur la mesure des données individuelles, mais sur la synchronicité du groupe comme dans la transe, les danses rituelles, ou les sports de rue.- L'énergie n'est plus extraite du corps jusqu'à l'épuisement ; elle est invoquée et partagée.- C'est l'anti-individualisme sportif : on court ou on lutte porté par la mémoire et le rythme des autres.
- Le corps comme arme d'esquive et d'incarnation face à la violence
Dans un monde plus violent et inégalitaire, le corps des démunis est la première cible (répression, milices, privation de ressources). La littérature nigériane est hantée par la manière dont la chair doit s'adapter pour ne pas être brisée.
Chez Ben Okri, les personnages traversent des émeutes, des famines et des guerres politiques. Leurs corps apprennent la fluidité absolue : ils se font invisibles, esquivent, se dédoublent, se glissent dans les failles pour échapper à la destruction.
Dans Les Pêcheurs d'Obioma, quatre frères pêchant près d'une rivière interdite à Akure croisent un fou qui prophétise que l'aîné sera tué par l'un des siens.
Obioma y montre comment la mémoire ancestrale, la croyance et la peur s'infiltrent biologiquement dans la chair des personnages jusqu'à déclencher la paranoïa, la déchéance physique et la métamorphose.
Le spirituel et le psychique s'incarnent directement dans la matière musculaire et biologique.
- Comment ça peut aider à penser le sport de demain ?
- On assiste à la naissance d'un sport de l'esquive et du marronnage à l'image de la Capoeira née de l'esclavage, mais réinventée pour le XXIe siècle.-Ce ne sera plus le sport de la confrontation directe, mais un sport de la feinte, de l'agilité, de la métamorphose et de la fuite créative comme le parkour urbain sauvage.
Les futurs du sport ne s'écriront pas seulement dans les laboratoires de la Silicon Valley, chez les équipementiers ou dans la big pharma, mais aussi beaucoup - et ce pour le plus grand nombre - dans la poussière, la pauvreté, le rythme et la transe des mégapoles dites du Sud global.
Puisse-t-on ne pas l'oublier quand on prétend faire de la prospective.



