Friday, October 30, 2026

ET SI LES CRISES ACCÉLÉRAIENT L'ÉMERGENCE DU SPORT-AS-PROTOCOL URBANISM ® ?

Ce post prolonge très directement 
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Il y a des livres qu'aujourd'hui en temps de multi crises, il faut lire.


Parmi ceux-ci, l'incontournable "End Times: Elites, Counter-Elites, and the Path of Political Disintegration" de Peter Turchin paru en 2023 ("Le chaos qui vient - Elites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique" )


Turchin est le père de la cliodynamique, une discipline qui applique la modélisation mathématique et l'analyse des données massives (CrisisDB) à l'histoire humaine. 


Sa thèse : les sociétés ne progressent pas de façon linéaire, elles alternent stabilité et crises majeures.


Selon sa théorie structuro-démographique, les crises majeures surviennent lorsque 4 forces destructrices se rencontrent :

- La paupérisation de la population. Malgré la hausse de la productivité, les richesses captées au sommet font stagner ou chuter les salaires réels, et la confiance dans les institutions se dégrade.


- La surproduction des élites. C’est le moteur central. L’accumulation de richesses produit bien plus d’aspirants au pouvoir et au statut (diplômés ambitieux, fortunes émergentes) qu’il n’existe de places dans les sphères dirigeantes.


- L’émergence des contre-élites. Les élites frustrées se détournent du système, instrumentalisent la colère populaire, financent des factions ou fondent des mouvements populistes.


- La faillite de l’État. Surendetté, incapable de réguler les conflits, il ne finance plus les services publics, et les élites rivales se disputent ce qui reste.

Cette grille ne vaut pas que pour la géopolitique ou l’économie : elle agit aussi évidemment sur l’aménagement des métropoles. 


Nous nous sommes donc demandés ce que cette approche pourrait changer pour penser pour le rôle du sport dans la ville du XXIᵉ siècle.


Dans nos précédents posts - là et là -, nous avons lu le sport dans la ville à travers deux grands livres sur New York :

- Rem Koolhaas (Delirious New York) lit le sport en ville sous le prisme des clubs privés réservés aux riches. 

- Robert Moses (The Power Broker, de Robert Caro) pense le sport en ville sous le prisme de terrains publics ouverts à tous.

- La surproduction des élites de Turchin prolonge les analyses de Koolhaas. 

. Koolhaas décrivait, dans le Downtown Athletic Club, l’empilement d’usages sportifs et mondains dans une même tour. 
. Avec la concentration du capital et le surplus d’élites, ce modèle se démultiplie et devient un archipel. 
. Les élites financières et les diplômés sur-compétitifs cherchent à se protéger du désordre urbain : clubs privés ultra-exclusifs aux derniers étages, padel suspendu, bio-hacking, spas privatifs, le tout monétisé et fermé au public. 

- La faillite de l’État fragilise les plans et ambitions de Moses. 

. Moses pensait la ville par le sol : piscines monumentales, parcs, terrains de jeux distribués à tous par un état bâtisseur. 
. Quand les finances publiques et locales s’effondrent, ce modèle n’est plus alimenté. Les gymnases se dégradent, les piscines ferment, les pelouses deviennent des friches. 
. Le «droit au sport garanti par l’infrastructure publique» s’effrite, et continuer à faire de l’urbanisme sportif par l’équipement lourd devient une impasse financière et politique.

C’est dans cette rupture que pourrait émerger, selon nous, possiblement une troisième forme que nous appelons Protocole pour  Sport-as-Protocol Urbanislme ®.


Sport-as-Protocol Urbanislme ® est un concept prospectif qui envisage le sport non plus comme une simple activité de loisir, mais comme un ensemble de règles et de codes (un « protocole ») structurant l'aménagement des villes. 


Trois mécanismes le font fonctionner.

- La trace remplace le plan. En période de défaillance institutionnelle, la donnée d’usage sert de manifeste rétroactif : l’urbaniste apprend à lire les flux existants au lieu d’imposer le mouvement. 

- Le temps remplace la hauteur. Face à la paupérisation et au manque de foncier public, la ville du Protocole n’ajoute pas de béton, elle active le temps disponible : la cour d’école vide le soir, la rue fermée le dimanche, le parking libéré au petit matin. 

- Le détournement devient une compétence. Le sportif est un acteur spatial qui réinvente une légalité par l’usage, là où les réglementations sont dépassées et où le tissu social se déchire.

La collectivité fixe les conditions d’accès et de connexion, le contenu de la pratique reste libre, et le sport devient ainsi lui-même un urbanisme. 


Ce qu’on demande à la puissance publique change de nature : non plus des millions de béton, mais une règle, un calendrier, une tolérance.


Il serait évidemment naïf d’en faire le dernier ciment d’une société qui se fissure.


Sport-as-Protocol Urbanislme ® ne réglera ni la paupérisation, ni la surproduction des élites, ni la faillite de l’État : il en hérite. 


Une règle d’interface ouverte suppose quelqu’un pour la garantir, l’assurer, l’entretenir, et ce quelqu’un est précisément ce que la crise affaiblit. 


Il ne sera pas non plus fluide. 


Mais ce n’est pas pour cela que notre hypothèse de travail ne tient plus. 


Rappelons qu’aucun grand urbaniste n’a jamais supprimé les conflits de la ville. 

- Haussmann n’a pas apaisé Paris, il a déplacé ses fractures. 

- Moses n’a pas réconcilié New York, il a creusé ses lignes de partage. 

Un urbaniste n’est pas celui qui met fin aux conflits, c’est juste celui qui met en formes les règles d'une certaine vision et politique urbaine.


C’est à cette aune que Sport-as-Protocol Urbanislme ® pourrait s’imposer. 


Quand les élites se retirent dans leurs clubs et que l’État se retire du sol, le Protocole reste l’une des rares forces à produire encore de l’espace sans béton, sans budget et sans permission : des créneaux, des parcours, des usages qui se répètent jusqu’à devenir des règles. 


Il ne guérit pas la société fragmentée, mais il décide déjà de la manière dont elle occupe ses rues, ses cours et ses berges.


Le sport ne sera pas le grand urbaniste du XXIᵉ siècle parce qu’il pacifie la ville. 


Il le sera parce qu’il la dispute, à visage découvert, avec des règles que chacun connaît et peut contester, au moment où presque plus personne d’autre ne les dessine.


On vous laisse y réfléchir

Wednesday, October 28, 2026

SPORT-AS-PROTOCOL URBANISM ® - UN ROMAN ?

Ce post prolonge très directement 
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- Si un jour nous décidions d'écrire un livre sur le Sport-as-Protocol Urbanisme ®  nous l'écririons pour en faire le troisième livre d'une trilogie qui poursuivrait "Delirious New York" de Rem Koolhaas et le "The Power Broker" de Robert Caro.


- Si Koolhaas a écrit le manifeste architectural et Caro la biographie du pouvoir, notre livre serait lui plutôt un fresque chorale des usages, le grand roman-documentaire de la ville en mouvement.


- Notre livre aurait l'ambition d'être un grand roman de ce que nous pourrions nommer la Protocol City.


- Sur le plan stylistique, nous nous inspirerions du travail de John Dos Passos et plus particulièrement de Manhattan Transfer et sa trilogie USA (42e Parallèle, 1919, The Big Money)

- Dans ses deux oeuvres, John Dos Passos invente une forme littéraire totale pour rendre compte de l'émergence de la métropole moderne : le montage, le choral, la juxtaposition de voix anonymes, d'actualités brutes, d'autobiographie et de portraits d'acteurs clés.


- Notre roman "Protocol City" ne serait donc pas un récit linéaire mais croiserait les quatre dispositifs narratifs utilisés par Dos Passos

- The Camera Eye / L’œil de la caméra.

. Dans le livre : des séquences à la première personne, immersives, sensorielles, hyper-précises, datées à la minute. Chez Dos Passos, c’est le monologue de l’auteur. Ici, ce serait le flux d’un corps en mouvement.


. Ce qu’on y lirait : le souffle d’un traceur suspendu au 4ᵉ étage d’une barre d’immeuble du Bronx ; l’éblouissement d’une coureuse sur le pont Verrazzano sous la pluie à 6 h du matin ; le crissement des roues d’un skateboard sur le granit d’une plaza de Midtown.


. L’effet : rendre la sensation physique du sol, de la matière, du vide et du rythme urbain.

- Newsreel / Actualités.

. Dans le livre : des collages bruts de documents actuels, sans commentaire.


. Ce qu’on y lirait : délibérations d’un Community Board sur le skate ; logs Strava ; notifications de segment battu ; posts d’habitants agacés par les runners nocturnes ; plaques d’usage de POPS ; règlements d’accès aux parcs ; conditions d’utilisation d’applications de sport ; avis d’assureurs.


. L’effet : montrer comment le protocole s’écrit dans le bruit de fond institutionnel, technologique et médiatique du présent.

- Biographies / Portraits.

. Dans le livre : des biographies de trois pages, sèches et ironiques, non pas de héros classiques mais d’« architectes de l’ombre » du protocole. Pour les personnes vivantes, uniquement des faits publics, ou des figures composites assumées.


. Les figures : un responsable du Parks Department ; un dirigeant de la Central Park Conservancy ; un promoteur propriétaire d’une plaza « publique » ; l’ingénieur anonyme de la plateforme sportive, qui transforme chaque foulée en point de donnée ; le directeur d’une course à sponsor titre ; le gardien d’école municipale qui décide un soir d’été de ne pas fermer la grille à clé.


. L’effet : montrer que le protocole est écrit par des gens ordinaires et contingents, pas par une fatalité abstraite.

- The Narratives / Les récits croisés.

. Dans le livre : le suivi en parallèle de quatre ou cinq destins qui ne se croisent jamais physiquement, mais habitent la même infrastructure protocolaire.


. Les voix : la livreuse à vélo qui utilise la rue comme usine ; la retraitée qui compte les bancs entre chez elle et la pharmacie ; l’ado du Bronx qui danse devant la vitre réfléchissante d’un musée ; la marathonienne du dimanche ; le trader qui chasse un segment Strava comme un indice ; l’employée du Parks Department qui instruit les permis ; le juriste d’assurance dont une clause décide de la fermeture d’une cour ; le data scientist qui vend la carte de chaleur à la ville et découvre ce qu’elle ne montre pas.


. L’effet : faire éprouver comment un même système est vécu, subi ou contourné par des individus qui ne se croisent jamais.


- Pourquoi ce choix d'un roman choral ?

- Chez Dos Passos, la ville n’a pas de personnage principal : elle est le personnage principal, fabriquée par la somme d’infinies trajectoires individuelles. 


- Appliqué au Sport-as-Protocol Urbanisme ®, le roman choral fait mieux comprendre la thèse : la ville sportive du XXIᵉ siècle n’est plus l’œuvre d’un démiurge (Robert Moses) ou le théâtre d’un seul bâtiment mythique (le Downtown Athletic Club de Koolhaas), mais un assemblage d’interfaces, de flux, de données et de micro-décisions collectives. 


- Le sport n’a plus besoin d’infrastructures dédiées pour s'exprimer. 


- Il a colonisé le quotidien car il est devenu un mode de vie urbain. 


- Le protocole n’a pas de héros, et le roman choral est la seule forme qui permette de raconter un système sans le personnifier.


- La structure du récit : une journée, de 5 h à 5 h

- Notre roman Protocol City se déroulerait sur seule journée découpée par l’heure, et avec une quinzaine de personnages. 


- Chaque heure ouvrirait ou fermerait des seuils : ouverture d’un parc, fin d’un créneau de permis, fermeture d’une cour d’école, pic de livraisons, fermeture d’une plaza privée. 


- L’heure est la matière du récit, car elle permet d’illustrer l’idée que le temps est devenu plus important que l'espace. 


- Pourquoi New York peut illustrer les liens entre urbanisme, capitalisme et nouvelles pratiques sportives ?

- Car New-York ville fournit des cas réels, que le roman peut rendre vivant et concret sans les caricaturer.

- POPS (privately owned public spaces) : depuis 1961, les promoteurs obtiennent le droit de construire plus haut en échange de «places publiques» dont les règles d’usage sont affichées sur une plaque. C’est un protocole privé déguisé en espace commun.


- Central Park et sa Conservancy : la qualité de l’espace public dépend de la richesse du quartier.


- Brooklyn Bridge Park : son entretien est adossé à des programmes de logements de luxe.


- Citi Bike : le droit de rouler sponsorisé par une banque.


- Les livreurs à vélo : ils bougent toute la journée pour le compte de plateformes, sans que cela soit jamais appelé du sport. La fondamentale injustice entre mouvement choisi et mouvement contraint - là.


- Une question


- En poussant la méthode de Dos Passos jusqu’au bout, notre roman Protocol City ne raconterait pas seulement la ville telle qu'elle s'exécute aujourd'hui sous nos yeux, mais la façon dont elle s'imprime déjà dans nos corps. 


- Si la modernité du XXᵉ siècle s’est construite dans le béton et le moteur, celle du XXIᵉ siècle s'écrit désormais dans la friction entre la donnée, le mouvement, le sport et le droit d'usage. 


- D'ou une question : en documentant ce système où le corps devient l'ultime acteur de la cité, notre récit ne serait-il qu'une illustration de la situation actuelle ou pourrait-il poser les fondations d'un manifeste pour penser la ville autour des innombrables variantes du sport ?


On vous laisse y réfléchir.