Ce texte prolonge et enrichit : "Et si on remplaçait le moteur par le corps ?"
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Il y a une violence silencieuse dans les cartes.
Pas celle des frontières tracées au couteau, l'autre, plus insidieuse : celle des choses qu'on décide de ne pas représenter.
Ce qui n'est pas visible sur la carte.
Car ce qui n'est pas sur la carte, n'existe pas.
Et ce qui n'existe pas, ne se pense pas.
Et ce qui ne se pense pas, ne se fait pas.
Avec "Sur les 4 routes" Le Corbusier n'a pas seulement en 1941 dessiné quatre routes.
Il a décidé de ce qui comptait : la vitesse, le flux, le rendement.
Et par ce geste, il a effacé tout le reste - le thermique qui monte au-dessus du plateau, le courant qui longe la berge, le relief que le pied reconnaît avant que l'œil ne le voie, la cadence du muscle qui trouve son rythme dans la répétition.
Tout cela était évidemment là quand le Corbu écrit "Sur les 4 routes".
Mais ça n'était plus pensable.
Le pensable, le nécessairement pensable, c’était le moteur.
Et ça l'est encore aujourd'hui - le moteur est toujours au centre de la pensée mobilitaire.
Pendant longtemps, nous avons habité cette carte du moteur.
Et oublié le corps.
Le moteur ne prolonge pas le corps - il le remplaçe, il le rend inutile, il le condamne à l'inertie derrière une vitre.
Et comme toujours avec les grands systèmes dominants, personne ne lui a demandé de se justifier.
La voiture n'a jamais eu à prouver qu'elle incluait tout le monde.
L'asphalte n'a jamais eu à démontrer qu'il respectait le vivant.
Le modèle ultra-dominant n'a jamais à justifier sa place.
Sa domination lui tient lieu de légitimité.
C'est précisément pour lutter contre cette inertie de la carte dominante du moteur que nous avons développé cette idée - voir ce concept - des 4 Souffles.
Non pas en proposant une meilleure version de la même carte.
Non pas en optimisant le flux, en verdissant le moteur, en électrifiant l'asphalte.
Car cette voie-là est un piège : elle conserve la carte de Le Corbusier et se contente d'en changer la couleur.
Les 4 Souffles font autre chose - quelque chose de plus radical et de plus simple à la fois.
Ils changent qui perçoit et quoi est perceptible.
- Quand le pilote de parapente lit le ciel, il ne consulte pas une carte - il fabrique une connaissance du territoire que l'ingénieur aéronautique ne possède pas.
- Quand le traileur négocie un éboulis, son pied sait ce que le bitume avait rendu insensible.
- Quand le pagayeur se synchronise avec le courant, il réapprend une géographie que la péniche avait rendue invisible.
Chaque foulée, chaque virement de bord, chaque coup de pagaie produit une connaissance distribuée, corporelle, sensible.
Ça pourrait rester de l’ordre de l’effort physique.
Mais non !
C’est plus large et plus politique.
Et c'est ici que quelqu’un comme le philosophe Jacques Rancière peut nous aider avec sa volonté de « dessiner une nouvelle carte des pensables » pour changer les regards et donc le monde.
J.Rancière nous dit que la politique advient quand les "incompétents" s'avisent qu'eux aussi savent penser et décider.
Les 4 Souffles sont un acte politique au sens rancièrien précis du terme : ils restituent à des corps ordinaires - pas à des experts, pas à des planificateurs - la capacité de lire, d'interpréter et de produire le territoire.
- Le relief redevient lisible.
- Le vent redevient une ressource.
- L'effort redevient une intelligence.
Ce n'est pas un retour en arrière.
C'est une avancée vers ce que nous n'osions plus penser.
La vraie performance du XXIe siècle ne sera pas d'aller plus vite avec moins de carbone.
Elle sera de redevenir capables de percevoir ce qu'on nous avait appris à ne plus voir.
Les 4 Souffles ne sont pas une utopie.
Ils sont une nouvelle carte des pensables.
Et donc une carte de l’action.










