Saturday, February 21, 2026

6 PENSEURS / 4 SOUFFLES / 1 MONDE HABITABLE

Ce post est le prolongement de :

Notre concept des 4 Souffles qui propose de repenser la mobilité non plus comme un transport passif, mais comme une expérience physique et sensible du territoire, ne vient pas de nulle part.

Il s’est construit en partie contre : contre l’approche du Corbusier développée dans « Sur les 4 routes »

Mais il s’est construit aussi et surtout grâce à 6 penseurs qui nous accompagnent depuis longtemps.

Voilà comment :

J. Rancière : rendre pensable ce qui a été effacé

Jacques Rancière pose une question en apparence simple : qui a le droit de penser ?

Selon lui, nos sociétés organisent une partition stricte entre ceux qui planifient - les experts, les ingénieurs, les urbanistes - et ceux qui habitent. Le Corbusier en 1941 en est l'incarnation parfaite : il regarde le territoire du dessus, décide de ce qui compte - la vitesse, le flux, le rendement - et en faisant cela rend invisibles toutes les autres façons d'habiter le monde. Le thermique. Le courant. Le relief. La foulée. La cadence du muscle.

Notre concept des 4 Souffles vise à restituer la pensée du territoire à ceux qui l'habitent avec leur corps. 

De dessiner ce que Rancière nomme « une nouvelle carte des pensables » pour ouvrir de nouveaux échanges, de nouvelles façons d'agir sur le réel.

C. Castoriadis : raviver l'imagination radicale

Cornelius Castoriadis nous a apporté une autre dimension : et si notre incapacité à changer venait d'un blocage de l'imagination elle-même ?

La thèse de Castoriadis est simple : les sociétés humaines se créent elles-mêmes.

Leurs institutions, leurs valeurs, leur façon d'organiser l'espace et le temps sont donc des créations humaines, contingentes, qui auraient pu être autrement. Mais la plupart des sociétés le masquent. Elles font passer leurs choix pour des nécessités

La voiture ne s'est pas imposée par la force - elle s'est imposée comme une évidence. Comme si le corps immobile dans un habitacle propulsé par un moteur était la seule réponse sensée à la question du déplacement humain. Comme si toute autre façon de se déplacer était irréaliste, marginale, utopique.

C'est ce que Castoriadis appelle le blocage de l'imagination radicale - celle qui ne se contente pas d’améliorer, mais qui crée réellement du nouveau.

Les 4 Souffles relèvent selon nous de cette imagination radicale. Ils ne proposent pas une meilleure version du déplacement motorisé. Ils changent la question fondamentale : comment le corps humain peut produire de nouvelles trajectoires ?

Ph. Descola : casser la frontière

L’anthropologue Philippe Descola nous a révélé il y a plusieurs années que la façon dont l'Occident organise le rapport entre humain et non-humain n'est pas universelle. Mais juste une façon de découper le monde parmi d'autres façons possibles.

Le naturalisme occidental trace une frontière radicale entre nature et culture, entre humain et non-humain. C'est cette frontière que Le Corbusier a gravée dans le béton et l'asphalte. 

Mais d'autres peuples — animistes, totémistes, analogistes — n'ont jamais tracé cette frontière. Pour eux, le vent, l'eau, les animaux, les plantes sont des entités avec lesquelles on entre en relation, avec lesquelles on négocie, auxquelles on doit quelque chose.

Les 4 Souffles sont une tentative - depuis l'intérieur de notre civilisation occidentale - de refaire ce passage. De renouer, par le corps et le geste, avec un rapport au monde que d'autres peuples n'ont jamais perdu. 

B. Latour : atterrir enfin

Bruno Latour dans "Où atterrir ?" fait un constat politique : nos anciennes boussoles ne fonctionnent plus - gauche/droite, local/global, progressisme/réaction - car la question écologique a tout remis à plat

Face à cela Latour propose un atterrissage qui accepte la dépendance - non plus envers le marché et l'industrie, mais envers les éléments du monde.

Les 4 Souffles sont d’une certain façon une technologie d'atterrissage, un retour aux éléments au sens précis de Latour. 

Les 4 Souffles ne consomment pas la vitesse - ils produisent une relation.

Et cette relation implique une dépendance nouvelle - concrète, vivante, irréductible aux vivants. 

B. Morizot : redevenir des êtres parmi les vivants

Notre pensée ne ce serait pas non plus développée sans Baptiste Morizot pour qui notre crise écologique n'est pas technique, mais est une crise de la sensibilité

Nous sommes devenus sourds aux langages du vivant non-humain. Nous avons perdu la capacité de percevoir le monde comme un milieu habité par d'autres intelligences que la nôtre.

Sa proposition : passer de l'humain face à la nature à l'humain parmi les vivants. Apprendre à pister - à lire les signes du milieu, à entrer en relation avec ce qui n'est pas humain, à se laisser éduquer par le vent, l'eau, le relief.

P. Vacca : construire un monde habitable.

Essayiste et consultant en communication, Paul Vacca pose la question la plus concrète, la plus stratégique, la plus immédiatement politique de toutes.

Il part d'un constat sur notre époque : l'attention est devenue liquide. Les grands récits linéaires ne tiennent plus. Les messages forts imposés d'en haut glissent sans accrocher. 

Ce qui fonctionne maintenant c'est autre chose - non plus un discours à croire mais un monde dans lequel entrer. 

C'est ce que Vacca appelle un monde habitable.

C'est à dire un univers de sens, de pratiques, de rituels, de communautés que les gens peuvent habiter, s'approprier, co-construire.

Le moteur a réussi exactement cela. 

C'est son génie et sa force. Il a construit un monde habitable total - accessible, lisible, appropriable, ritualisé, identitairement puissant.

Les 4 Souffles doivent faire la même chose. 

Pas en imitant le moteur - mais en construisant un monde d'une puissance équivalente, fondé sur des valeurs radicalement opposées - No Motor Project ®


Comment ces six là nous ont aidés.

- Rancière dit que la pensée du territoire a été confisquée. > Les 4 Souffles veulent la restituer.

- Castoriadis dit que l'imagination d'un autre monde a été bloquée. > Les 4 Souffles veulent la réactiver.

- Descola dit que la frontière nature/culture n'est pas universelle. > Les 4 Souffles veulent la défaire par le geste.

- Latour dit qu'il faut atterrir. > Les 4 Souffles sont un atterrissage.

- Morizot dit que la sensibilité au vivant a été détruite. > Les 4 Souffles lui redonnent vie.

- Vacca dit qu'il faut construire un monde habitable. > Les 4 Souffles en sont un.

Six diagnostics différents donc... mais une même direction.

Le corps humain qui reprend sa trajectoire dans le monde. 

Qui cesse d'être transporté pour commencer à se déplacer. 

Qui cesse de consommer le territoire pour commencer à l'habiter. 

Qui cesse de subir les éléments pour commencer à négocier avec eux.

Ce n'est pas une proposition de mobilité alternative.

Ce n'est pas un programme politique.

Ce n'est pas une utopie sportive.

C'est un autre monde habitable.

A construire.

Friday, February 20, 2026

ET SI LES 4 SOUFFLES RENDAIENT PENSABLE CE QUE LES 4 ROUTES AVAIENT EFFACÉ ?

Ce texte prolonge et enrichit : "Et si on remplaçait le moteur par le corps ?"


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Il y a une violence silencieuse dans les cartes.


Pas celle des frontières tracées au couteau, l'autre, plus insidieuse : celle des choses qu'on décide de ne pas représenter. 


Ce qui n'est pas visible sur la carte.


Car ce qui n'est pas sur la carte, n'existe pas. 


Et ce qui n'existe pas, ne se pense pas. 


Et ce qui ne se pense pas, ne se fait pas.


Avec "Sur les 4 routes" Le Corbusier n'a pas seulement en 1941 dessiné quatre routes. 


Il a décidé de ce qui comptait : la vitesse, le flux, le rendement. 


Et par ce geste, il a effacé tout le reste - le thermique qui monte au-dessus du plateau, le courant qui longe la berge, le relief que le pied reconnaît avant que l'œil ne le voie, la cadence du muscle qui trouve son rythme dans la répétition. 


Tout cela était évidemment là quand le Corbu écrit "Sur les 4 routes".


Mais ça n'était plus pensable.


Le pensable, le nécessairement pensable, c’était le moteur.


Et ça l'est encore aujourd'hui - le moteur est toujours au centre de la pensée mobilitaire.


Pendant longtemps, nous avons habité cette carte du moteur.


Et oublié le corps.


Le moteur ne prolonge pas le corps - il le remplaçe, il le rend inutile, il le condamne à l'inertie derrière une vitre.


Et comme toujours avec les grands systèmes dominants, personne ne lui a demandé de se justifier. 


La voiture n'a jamais eu à prouver qu'elle incluait tout le monde. 


L'asphalte n'a jamais eu à démontrer qu'il respectait le vivant. 


Le modèle ultra-dominant n'a jamais à justifier sa place. 


Sa domination lui tient lieu de légitimité.


C'est précisément pour lutter contre cette inertie de la carte dominante du moteur que nous avons développé cette idée - voir ce concept - des 4 Souffles.


Non pas en proposant une meilleure version de la même carte. 


Non pas en optimisant le flux, en verdissant le moteur, en électrifiant l'asphalte. 


Car cette voie-là est un piège : elle conserve la carte de Le Corbusier et se contente d'en changer la couleur.


Les 4 Souffles font autre chose - quelque chose de plus radical et de plus simple à la fois. 


Ils changent qui perçoit et quoi est perceptible.


- Quand le pilote de parapente lit le ciel, il ne consulte pas une carte - il fabrique une connaissance du territoire que l'ingénieur aéronautique ne possède pas. 


- Quand le traileur négocie un éboulis, son pied sait ce que le bitume avait rendu insensible. 


- Quand le pagayeur se synchronise avec le courant, il réapprend une géographie que la péniche avait rendue invisible.


Chaque foulée, chaque virement de bord, chaque coup de pagaie produit une connaissance distribuée, corporelle, sensible.


Ça pourrait rester de l’ordre de l’effort physique.


Mais non !


C’est plus large et plus politique.


Et c'est ici que quelqu’un comme le philosophe Jacques Rancière peut nous aider avec sa volonté de « dessiner une nouvelle carte des pensables » pour changer les regards et donc le monde.


J.Rancière nous dit que la politique advient quand les "incompétents" s'avisent qu'eux aussi savent penser et décider


Les 4 Souffles sont un acte politique au sens rancièrien précis du terme : ils restituent à des corps ordinaires - pas à des experts, pas à des planificateurs - la capacité de lire, d'interpréter et de produire le territoire.


- Le relief redevient lisible. 


- Le vent redevient une ressource. 


- L'effort redevient une intelligence.


Ce n'est pas un retour en arrière. 


C'est une avancée vers ce que nous n'osions plus penser.


La vraie performance du XXIe siècle ne sera pas d'aller plus vite avec moins de carbone. 


Elle sera de redevenir capables de percevoir ce qu'on nous avait appris à ne plus voir.


Les 4 Souffles ne sont pas une utopie. 


Ils sont une nouvelle carte des pensables.


Et donc une carte de l’action.