Série : et si la littérature australienne permettait de penser autrement le corps et le sport demain ? (5)
Après,
- Erin Hortle,
on poursuit notre réflexion sur les imaginaires de la littérature australienne avec le grand Tim Winton.
L'auteur notamment de Cloudstreet, Par-dessus le bord du monde (Dirt Music) et Respire (Breath), pourrait se définir comme romancier de la "chair", de l'océan et de la vulnérabilité.
Il n'écrit pas sur le sport, il écrit sur le corps.
Un corps à travers lequel le monde nous émerveille, mais aussi nous blesse.
Réfléchir sur le sport sous le prisme de wintonien, c'est donc réfléchir à la façon dont nos rapports au corps, à l'effort, au danger, à une nature abîmée vont évoluer.
Nous vous proposons trois axes pour penser les mutations du corps sportif à l'horizon 2035-2050 sous le prisme des romans de Tim Winton.
1 - La dissolution des frontières anatomiques : la motricité de l'effondrement ®
Dans Respire ou Land's Edge : A Coastal Memoir, Winton décrit une osmose violente avec la mer. Les personnages ont de l'eau dans les sinus, du sable sous la peau, le tympan perforé par la pression, et le sang gorgé de sel.
Possibles applications prospectives : un design de la vulnérabilité.
- La prospective actuelle imagine des vêtements de sport qui protègent le corps du milieu. Winton, lui, pousse vers le scénario inverse, celui d'un design de la vulnérabilité consentie.
- Demain, on n'évaluera plus un équipement à sa capacité à isoler l'athlète, mais à sa capacité à filtrer intelligemment le milieu. On peut imaginer des secondes peaux semi-perméables qui laissent passer les microbiotes locaux, les molécules de l'air marin ou forestier, pour provoquer une acclimatation biologique sauvage plutôt qu'une protection illusoire.
- Une évolution qui pourrait amener à réfléchir sur ce que nous appelons la motricité de l'effondrement ®, c'est à dire la capacité à se déplacer dans un monde climatiquement de moins en moins vivable.
2- La reconfiguration des âges corporels : prospective de la «carcasse» ®
La culture sportive dominante est obsédée par la jeunesse et l'anti-vieillissement.
Chez Winton, le corps est une carcasse qui accumule les stigmates.
Dans Respire, le narrateur Bruce Pike devient un homme mûr dont le dos et les genoux sont ruinés par les excès de son adolescence.
Chez Winton, le corps sportif est un parchemin de cicatrices.
Possibles applications prospectives : l'éthique des "corps usés".
- La prospective sportive se devrait beaucoup plus qu'elle ne le fait aujourd'hui, intégrer l'allongement de la vie athlétique en refusant les réponses transhumanistes.
- Winton oblige à réfléchir à ce que seraient des sports de glisse ou d'endurance adaptés à des "anatomies dégradées". Des disciplines qui ne demanderaient pas de la force explosive, mais une science de la fluidité et du placement acquise par les traumatismes passés.
- Une démarche l'on pourrait nommer la géronto-motricité extrême ®
- Avec Winton, on peut aussi réfléchir à la valorisation esthétique et sociale de la blessure. Contre le corps parfait d'Instagram, on peut anticiper des sous-cultures sportives où la cicatrice et l'arthrose deviennent des symboles de statut, des marqueurs d'une "vie vécue à fond".
- La prospective des équipements devrait alors concevoir des prothèses et des orthèses qui ne cachent pas la défaillance, mais au contraire l'exhibe en l'épaulant mécaniquement.
3 - L'asphyxie et la "zone grise" : la mort comme partenaire d'entraînement
Dans Respire, un des personnages - Sando - pousse les adolescents à rechercher le hold-down (le moment où la vague vous maintient au fond). Winton décrit magistralement ce point de bascule où la panique se transforme en paix létale, cette ivresse de l'asphyxie. Le sport extrême y est analysé comme une pulsion de mort sublimée.
Possibles applications prospectives : l'ingénierie des états limites
- La prospective du sport de performance s'est concentrée sur l'apport en oxygène (les tentes hypoxiques, le dopage à l'EPO). L'œuvre de Winton ouvre la voie à une prospective de la privation choisie ®.
- On peut imaginer qu'à l'horizon 2040, face à la surcharge cognitive des métropoles, les sports les plus valorisés seront ceux qui simulent la mort clinique imminente pour provoquer un reset neurologique.
- On verrait alors le développement de disciplines de "souffle court" (apnée dynamique en eau froide, hypoxie contrôlée en haute altitude sans assistance) encadrées par des "passeurs" aux rôles et aux fonctions considérés par beaucoup comme borders.
- Dans une société occidentale qui surprotège l'individu, le sport redeviendrait le seul espace légal de mise en danger de mort, exigeant des structures juridiques et des rituels communautaires inédits autour du "choix de décès athlétique ®".
Les cinq concepts proposés :
- la motricité de l'effondrement ®
- la prospective de la "carcasse" ®
- la géronto-motricité extrême ®
- la privation choisie ®
- le choix de décès athlétique ®
Il y a là de quoi alimenter notre nouvelle carte des pensables.
On vous laisse y réfléchir.
Et on y revient très vite.



