Thursday, July 16, 2026

SEINS, OEUFS, KOMBINI ET TAPIS DE COURSE : ANATOMIE D'UN RENOUVEAU

Ce post prolonge nos réflexions sur la façon dont le roman japonais pourrait nous aider à repenser le sport autrement - voir  (2)

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Faisons deux constats.


Faisons deux constats qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre.

Et qui n’ayant justement rien à voir entre eux, peuvent peut-être nous aider.


Le premier constat est simple : la prospective sportive est aujourd’hui d’une banalité et d’une tristesse assez affligeante - voir et si le monde sportif voulait que rien ne change ? et pourquoi le monde sportif n’aime pas vraiment la prospective ?


Le deuxième constat est tout aussi simple : la littérature connait aujourd’hui un formidable élan de créativité sous l’influence de jeunes écrivaines.


On vous avait prévenu - les deux faits n’ont rien à voir.


Sauf …


Sauf si on utilise cette nouvelle littérature féminine japonaise pour tenter de renouveler les rapports au corps et les pratiques sportives demain.


Car les autrices auxquelles on pense (KawakamiMurataUsamiOyamada,Yagi)  mènent un travail de déconstruction philosophique majeur. 


Au Japon, le sport et le corps ont longtemps été régis par le taiiku (l'éducation physique militariste, le sacrifice, le collectif, la performance calibrée).


En dynamitant ces injonctions, ces écrivaines proposent des clés pour repenser notre rapport au corps et imaginer les pratiques sportives de demain;


Voici comment.



Mieko Kawakami : Le sport comme réappropriation


Dans "Seins et Œufs", Kawakami démonte l'injonction sociétale qui pousse les femmes à modifier chirurgicalement leur corps pour plaire.

Pour demain : Elle pose les bases d'un sport libéré du culte de la performance plastique ("le corps bikini ready"). 

Demain, l'activité physique ne doit plus être un outil pour sculpter un corps "marchandise" ou conforme, mais un espace d'autonomie viscérale où l'on bouge pour ressentir son enveloppe, indépendamment du regard des autres.

Sayaka Murata : le sport contre l'utilitarisme


Dans "Kombini - La Fille de la supérette", l’héroïne calibre ses pas, son sommeil et sa nourriture uniquement pour être une employée efficace. Son corps est optimisé comme une machine capitaliste.

Pour demain : Murata incite à imaginer un sport totalement "non productif". Demain, le sport doit refuser l'idéologie de la rentabilité de l'effort. Pratiquer un sport, ce sera bouger de manière "absurde", purement pour le plaisir de la gratuité du mouvement, en dehors de toute logique d'optimisation de soi.

Rin Usami : le retour au physique


Avec "Idol", Usami décrit une jeunesse tellement absorbée par le numérique et le virtuel que le corps physique devient un fardeau lourd, négligé, presque oublié.

Pour demain : Le sport de demain y trouve sa fonction d'urgence : une pratique de "re-connexion". Face aux dérives de la sédentarité numérique, l'activité physique devient le seul moyen thérapeutique de "s'ancrer" à nouveau dans le réel. Le sport n'est plus une corvée santé, mais un acte de résistance pour habiter sa propre chair.

Hiroko Oyamada : Le sport comme rupture


Dans "L'Usine", les corps des travailleurs sont soumis à des mouvements répétitifs, absurdes, dictés par les machines et l'architecture industrielle. Le corps y est aliéné par la routine moderne.

Pour demain : Oyamada pousse à repenser l'espace du sport. Finis les abonnements dans des salles de fitness aseptisées qui ressemblent à des usines avec leurs tapis roulants en ligne. Le sport de demain doit être "organique", sauvage, basé sur la rupture des rythmes mécaniques : se mouvoir en s'adaptant à l'environnement naturel, retrouver l'imprévu.

Emi Yagi : Le sport comme droit au repos et à l'écoute des cycles


Dans "Journal d'un vide", l'héroïne simule une grossesse pour s'extraire de la surcharge de travail et s'inscrit à des cours d'aérobic prénatal simplement pour ralentir et prendre soin d'elle.

Pour demain : Yagi invente la notion de performance par le "retrait". Le sport de demain doit intégrer le droit à la vulnérabilité, à la fatigue et au respect des rythmes biologiques (hormonaux, menstruels, burn-out). Elle préfigure un sport inclusif qui valorise autant la récupération, l'étirement et le repos que l'effort pur.

Cette déconstruction du corps par ces cinq autrices n'a rien d'un hasard : elle est profondément et viscéralement ancrée dans le terreau culturel, philosophique et social du Japon contemporain. 


Ces autrices réactivent des structures de pensée typiquement japonaises pour répondre à la crise de la modernité.


Leur vision du corps s'articule, en effet, autour de trois piliers spécifiquement japonais :


- La fracture du Taiiku (体育) : Le sport comme discipline d'État

- Pour comprendre la subversion de ces autrices, il faut comprendre d'où vient le sport au Japon. Le concept moderne de sport y a été importé à l'ère Meiji (fin XIXe) sous le terme de taiiku (littéralement "éducation du corps"), pensé comme un outil de discipline militaire, collective et industrielle. Le corps japonais devait être durci, standardisé et sacrifié pour le bien de la nation.


- Aujourd'hui encore, les clubs de sport scolaires (bukatsu) imposent une hiérarchie stricte, une endurance à la douleur (gaman) et l'effacement de l'individualité.


- En prônant un corps "non productif" (Murata) ou qui refuse la performance (Yagi, Kawakami), ces femmes commettent un acte de dissidence politique majeure face au modèle social japonais. Repenser le sport de demain à travers elles, c'est passer d'un corps-outil au service du collectif à un corps-sujet au service de soi.

- Le prisme de l'animisme et du Shintoïsme : Le corps-nature

- L'une des spécificités culturelles majeures du Japon est la persistance de la pensée animiste shintoïste, où la frontière entre l'humain, la nature et les objets est poreuse. Tout est habité par un kami (esprit). Dans cette vision, le corps n'est pas une machine séparée de l'esprit (comme dans le dualisme occidental), mais un élément de nature parmi d'autres.


- L'organique contre le mécanique. C'est flagrant chez Hiroko Oyamada (L'Usine), où le corps aliéné par le travail ne retrouve son salut qu'en se reconnectant à la faune sauvage.


- Inspiré de l'animisme, le sport devient une pratique d'harmonisation, une écoute des flux d'énergie de notre propre nature biologique (le repos chez Yagi) et un dialogue avec l'environnement, plutôt qu'une quête de domination technologique.

- La philosophie du Wabi-Sabi (侘寂) : La beauté de l'imperfection et de la vulnérabilité

- La culture esthétique japonaise valorise traditionnellement le wabi-sabi, c'est-à-dire la beauté des choses imparfaites, éphémères et patinées par le temps. Or, le sport occidental moderne est obsédé par le corps parfait, jeune, symétrique et éternellement performant.


- Mieko Kawakami (Seins et Œufs) écrit précisément sur la déchéance physique, la douleur, la chirurgie qui échoue et les imperfections.


- En injectant cette sensibilité japonaise dans le sport, on invente une culture physique inclusive qui accepte le vieillissement, la fatigue, la blessure et le handicap. 


- Sous cet angle, le sport n'exclut plus les "corps faibles" ; il célèbre la résilience du corps réel, changeant et mortel.

Ces cinq écrivaines ne cherchent évidement pas à créer un nouveau ou de nouveaux sports, elles proposent une révolution ontologique. 


Elles utilisent les fractures de la société japonaise contemporaine pour tenter de faire ressurgir des approches philosophiques et corporels ancestrales.


Leur message simple : l'activité physique doit cesser d'être une énième corvée de performance (la version occidentale et capitaliste) ou de conformisme social (la version japonaise du taiiku). 


Question : quel autre pays propose aujourd'hui un tel démontage de ses présupposés physiques et sportifs ?


On vous laisse y réfléchir.

Wednesday, July 15, 2026

ET SI ON PENSAIT LE FUTUR DU SPORT SOUS L’ANGLE DU GRAS ?

Ce post inaugure une nouvelle série de Ruptures littéraires ®, sur la façon dont le roman japonais pourrait nous aider à repenser le corps et le sport demain (1)

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"Butter" d'Asako Yuzuki est un petit roman japonais qui mélange très habilement critique sociale, journalisme et gastronomie.


L'intrigue en quelques mots


L'histoire est celle de Rika, une jeune journaliste trentenaire célibatairel, qui tente d'obtenir une interview exclusive de Manako Kaji, une femme incarcérée car accusée d'avoir séduit, escroqué et assassiné plusieurs hommes d'âge mûr en masquant ses crimes en suicides ou accidents. Kaji fascine et scandalise le public, car Manako ne correspond pas aux critères de beauté stéréotypés de la société japonaise : elle est ronde, assume ses formes et refuse de s'excuser.


La seule faiblesse de Manako Kaji est sa passion pour la gastronomie, et plus particulièrement pour le beurre. 


Pour gagner sa confiance et la faire parler, Rika va donc commencer à cuisiner et à manger les plats riches et beurrés que Manako Kaji lui conseille depuis sa cellule.


Les grands thèmes du livre


Evidement, vous l'aurez deviné, la nourriture n'est qu'une métaphore pour explorer la société japonaise contemporaine - mais qui s'applique évidement aussi très bien à toutes les sociétés occidentales aujourd'hui :

- La condition féminine au Japon : Le livre décortique la pression immense que subissent les femmes japonaises, tiraillées entre l'injonction d'être de parfaites épouses dociles et minces, et celle d'être des employées dévouées qui sacrifient leur vie personnelle.


- Le rapport au corps et la grossophobie : Manako Kaji brise les codes. En refusant de s'affamer, elle devient une figure transgressive qui fascine et terrifie une société obsédée par la minceur et le contrôle de soi.


- Le plaisir de manger vs. la culpabilité : À travers les descriptions culinaires (qui ouvrent l'appétit !),A. Yuzuki oppose la cuisine industrielle et "diététique" que s'impose Rika au début, au plaisir brut, sensuel et presque subversif de la vraie gastronomie prônée par Manako.

Nous - au sein du Prospective Sport Lab ® - on s'est dit qu'il y avait sans doute là les bases d'une réflexion un peu décalée sur le corps et le sport, et ce bien au delà de la situation japonaise


Utiliser Butter pour faire de la prospective sur le corps et le sport, c'est donc vouloir faire un pas de côté par rapport aux discours habituels sur les technologiques ou les perfs athlétiques. 


Le livre offre une grille de lecture loin d'être inintéressante pour imaginer les tensions futures autour du corps.


En voici quelques unes :


- Vers une "balkanisation" des représentations corporelles

- Dans le livre, Manako Kaji oppose son corps rond, nourri au beurre, à l'injonction de minceur de la société japonaise. Elle transforme son poids en un acte de résistance esthétique et politique.

Piste prospective : À quoi ressembleront les normes corporelles dans 15 ou 20 ans ? On peut imaginer une fragmentation totale. 
D'un côté, une élite adepte du bio-hacking, de la minceur extrême et du sport connecté. 
De l'autre, des sous-cultures de résistance prônant le "droit à la lourdeur", la masse, ou des esthétiques délibérément non-optimisées. 
Le sport du futur devra peut-être intégrer ces corps "dissidents" à travers de nouvelles disciplines (ex: des sports où la masse et l'inertie brute sont des avantages, loin des standards du fitness actuel).

- Le sport comme punition vs. Le mouvement comme plaisir

- Au début du roman, la journaliste Rika voit son corps comme un outil de travail qu'il faut contrôler, restreindre et optimiser. C'est une vision très comptable du corps, similaire à celle qui domine le "sport santé" ou le fitness actuel (compter les calories, les pas, optimiser le sommeil). Manako, elle, réintroduit une dimension purement sensorielle et hédoniste.

Piste prospective : On assiste déjà à une lassitude face à la "gamification" et à l'optimisation permanente du sport. Butter permet d'imaginer un futur du sport centré sur la rébellion sensorielle. 
Ça serait quoi le "Sport-beurre ®" ? Une pratique sportive non-mesurable, purement axée sur le plaisir de la friction, de la gravité, ou de l'effort partagé, sans aucune quête de performance ou de perte de poids. 
Une sorte de "Slow sport" ou de "Somatologie hédoniste".

- La "charge mentale" de l'optimisation

- Le livre montre comment les femmes s'épuisent à cocher toutes les cases de la perfection (mince, performante, bonne cuisinière mais sans manger).

Piste prospective : Si on pousse cette logique dans le futur du sport, on frôle le burn-out corporel. Les technologies (IA coachs, capteurs sous-cutanés) risquent d'accentuer cette charge mentale en dictant chaque micro-mouvement. 
La prospective ici consiste à imaginer les futurs espaces de déconnexion corporelle. 
Le sport du futur consistera peut-être à "décharger" son corps, à accepter la fatigue, l'erreur de mouvement, voire la maladresse comme un luxe suprême.

- La nourriture comme technologie de modification corporelle

- Le beurre, dans le roman, est traité comme une substance psychoactive voir presque comme une technologie. Il modifie l'humeur, modifie le volume du corps, change le rapport aux autres.

Piste prospective : Il faut penser que demain, le rapport entre nutrition, performance et perception de soi va muter. Au-delà des compléments alimentaires classiques pour être plus sec ou plus musclé, on peut imaginer des nutriments conçus pour modifier la perception de l'effort ou pour modifier le corps selon des critères purement esthétiques changeants, une espèce de "plasticité corporelle à la carte" qui irait au delà du duo régime/relâchement.

Si le sport actuel est dominé par l'idéologie de la "margarine" (allégé, optimisé, fonctionnel, contrôlé), Butter invite donc à conceptualiser un futur "beurre" du sport : lourd, sensoriel, indiscipliné, et profondément ancré dans le plaisir immédiat plutôt que dans la promesse d'un corps futur idéal.


Scénario pour 2045 : L'Ère du "Sport-Beurre ®" ou la "Rébellion sensorielle"


- Hypothèse de départ

- En 2045, la société a poussé l'optimisation humaine à son paroxysme. 


- C'est l'ère du Corps-Margarine : un corps connecté, mesuré par des IA sous-cutanées, nourri de substituts de synthèse allégés et soumis à une charge mentale de performance permanente. 


- Le sport n'est plus un loisir, c'est une maintenance technique obligatoire pour maintenir son score de capital-santé.


- En réaction à ce burn-out corporel global, émerge le mouvement du Sport-Beurre ® qui rejette la performance comptable pour réhabiliter la masse, la gravité, l'indiscipline et le plaisir brut.

- Les Quatre piliers du Sport-Beurre ®

- La Somatologie hédoniste

- Le Sport-Beurre ® interdit l'usage de capteurs, de montres connectées ou de compteurs de calories. L'effort n'est plus une punition ou un investissement pour le futur, mais une expérience sensorielle immédiate.


- La Friction et la gravité : On recherche des disciplines fondées sur la lourdeur et le contact. Le but n'est pas de s'élever ou de s'alléger, mais de ressentir son ancrage et sa propre inertie.


- L’Éloge de la maladresse : Contrairement au "fitness margarine" qui exige le geste parfait et optimisé par IA, le Sport-Beurre ® valorise le mouvement imprévisible, l'erreur et le lâcher-prise.

- Les Disciplines de la dissidence corporelle

- De nouvelles pratiques sportives apparaissent, conçues spécifiquement pour des corps non-standardisés qui transforment le poids en avantage stratégique :


- Le Barattage terrestre : Des épreuves de traction et de poussée de masses inertes où les gabarits ronds et lourds excellent grâce à leur centre de gravité bas.


- Le Slump (ou Volupté gravitaire) : Une discipline aquatique ou au sol consistant à flotter, rouler et utiliser la résistance des corps en groupe, sans autre but que l'exploration haptique (le toucher) et le plaisir de la pression physique partagée.

- La Nutrition subversive

- La nutrition sportive subit une révolution copernicienne. Les poudres de protéines insipides et les gels énergétiques sont remplacés par la gastronomie de masse.


- Le gras (et particulièrement le beurre) n'est plus un écart coupable, mais le carburant officiel de "l'athlète beurre". Il est utilisé comme une technologie de modification de l'humeur et de lubrification articulaire/musculaire.


- Le repas d'après-effort fait partie intégrante de la compétition : il s'agit de célébrer la plasticité corporelle et le plaisir d'habiter un corps nourri, lourd et puissant.

- Les "Sanctuaires du Beurre ®"
- Face aux salles de sport de plus en plus technologiques, le Sport-Beurre ® se pratique dans des espaces associés à la cuisine ou aux bains thermaux. 
- Ce sont des espaces de décharge mentale totale où l'on vient "poser son corps", accepter la fatigue et suspendre le jugement social lié à la minceur.

- Les impacts sociétaux engendrés par le Sport-Beurre ® et "l'athlète beurre"

Ce basculement vers le Sport-Beurre ® engendre forcément de profonds clivages dans la société :

- La Balkanisation des imaginaires et des corps : Une ségrégation esthétique s'installe. Les élites économiques restent souvent attachées au modèle Margarine (coûteux en technologies et en temps de contrôle), tandis que le Sport-Beurre ® devient le symbole d'une contre-culture populaire, féministe et épicurienne, qui refuse de s'excuser d'exister en dehors des normes.


- Guerre des systèmes de santé : Les assurances maladie, basées sur les scores des montres connectées, tentent de pénaliser les adeptes du Sport-Beurre ®. En réponse, ces derniers créent des mutuelles de santé alternatives basées sur le bien-être psychologique et la robustesse métabolique plutôt que sur l'indice de masse corporelle (IMC).


- Nouveau marché du loisir : L'industrie du sport doit s'adapter en créant des équipements pour corps lourds (vêtements amples texturés, tapis de haute densité pour absorber les masses) et en ouvrant des « Clubs Beurre ® » où la performance est bannie.

En transposant l'univers d'Asako Yuzuki, le Sport-Beurre ® ne désigne pas une absence d'activité physique, mais une rébellion athlétique. 


C'est le passage d'un sport qui vide le corps à un sport qui l'emplit ; une transition politique où le droit à la lourdeur et au plaisir sensoriel devient l'arme ultime contre l'aliénation de la performance.


Ça peut donner à réfléchir.