Membre du peuple Waanyi (originaire des hauts plateaux du sud du golfe de Carpentarie), Alexis Wright a profondément transformé le paysage littéraire en imposant une narration purement autochtone, qui refuse de se plier aux structures classiques du roman occidental.
Pour comprendre et aimer Alexis Wright, il faut oublier la structure linéaire (début, milieu, fin) des romans traditionnels. Son écriture repose sur une esthétique souvent qualifiée de réalisme magique, mais qu'elle préfère décrire comme la réalité de la pensée aborigène.
La vision du monde d'Alexis Wright fait donc exploser les approches occidentales traditionnelles et ne peuvent que - si on veut bien s'en donner la peine - ouvrir de nombreux horizons.
Voici 4 pistes de réflexion prospective pour réinventer notre rapport au corps et à la physicalité à travers son œuvre :
- Le Corps-Paysage vs le Corps-Machine
Dans les romans de Wright (Carpentarie, The Swan Book), les frontières entre le corps humain et l'écosystème sont poreuses.
Les personnages ne vivent pas sur la terre, ils sont la terre.
La capacité d'agir est partagée entre l'humain, l'animal et les éléments (le vent, la brume, l'eau).
Cela invite à dépasser le concept d'anthropocentrisme dans l'effort physique. Au lieu de voir le sport comme une "domination" ou une "adaptation" à un environnement (grimper une montagne, dompter une vague), on peut imaginer une pratique sportive pensée comme une co-création avec le non-humain.
- Piste prospective possible : Vers des disciplines où la performance ne se mesure plus en watts ou en secondes, mais en "degré d'harmonie" ou en rétroaction biologique (bio-feedback) avec un milieu vivant.
Le sportif ne s'entraîne plus dans la nature, il s'entraîne avec elle dans un assemblage symbiotique.
- Le temps profond (deep time) vs le chrono-capitalisme
Le sport est souvent obsédé par le chronomètre et l'immédiateté du résultat. Chez Wright, le temps est une spirale où le passé ancestral et le futur coexistent dans le corps présent. Les mouvements physiques sont dictés par des motifs qui ont des milliers d'années (les songlines ou pistes de chant).
Cela pourrait ouvre la voie à une approche "intergénérationnelle" et "mémorielle" du mouvement.
Qu'est-ce qu'un corps qui s'exerce non pas pour brûler des calories à l'instant T, mais pour réactiver une mémoire cellulaire ou s'inscrire dans la continuité d'un lieu ?
- Piste prospective possible : Le développement de pratiques physiques axées sur la longévité extrême et la transmission, en rupture avec la culture de l'usure rapide du corps athlétique jetable.
On passe de la "gestion du capital corporel" à la "garde" d'un héritage physique et moteur.
- Le corps politique face aux "brouillards" toxiques
Dans son dernier roman Praiseworthy (Croire en l'incroyable), une brume ocre toxique s'infiltre dans les poumons des habitants, symbolisant à la fois la crise climatique et l'assimilation culturelle.
Wright oblige à regarder la physicalité dans un monde abîmé. Le corps y est montré comme un récepteur direct des violences systémiques et environnementales.
- Piste prospective possible : Comment le sport se réinvente-t-il à l'ère des canicules répétées, de la pollution de l'air et de l'anxiété climatique ?
Cela pourrait pousser à imaginer des disciplines de résistance physique non pas basées sur l'agressivité ou la conquête, mais sur la résilience respiratoire, l'endurance face aux crises et la survie collective.
- La souveraineté de l'imaginaire corporel
Wright défend la "souveraineté de l'esprit" face aux grilles de lecture occidentales. Dans ses livres, les personnages aborigènes subissent le contrôle étatique de leurs corps (politiques de santé, restrictions), mais y échappent par le rêve, la danse et le mythe.
L'œuvre de Wright suggère donc une forme de marronnage corporel face aux injonctions sportives traditionnelles.
- Piste prospective possible : La naissance de contre-cultures sportives qui refusent la quantification.
Des sports ou des performances basés sur le secret, la furtivité, l'imprévisibilité créative, le burlesque (très présent chez elle) et l'expression de récits mythologiques personnels ou locaux plutôt que sur les standards sportifs habituels.
Si le sport moderne dit : "Mon corps est un outil performant qui utilise un espace pour battre le temps", une prospective inspirée par Alexis Wright pourrait vouloir dire : "Mon corps est un nœud de relations qui dialogue avec un lieu pour faire résonner le temps."
On peut y réfléchir.



