Tuesday, May 19, 2026

ÇA POURRAIT ÊTRE QUOI LE CNOSF SOUS LE PRISME DU PRINCIPE D'HABITABILITÉ ?

Dans notre précédent post nous évoquions le passionnant livre de J. Morizot et L. Neyret «Liberté, Dignité Habitabilité» dans lequel les deux auteurs défendent et justifient la nécessité de construire un "principe d'habitabilité ».


L'objectif est de faire de l'habitabilité une nouvelle norme juridique capable de structurer et d'orienter le droit environnemental pour les décennies à venir, et donc les conditions d’une vie digne sur terre. 


La question que nous nous sommes immédiatement posée au sein du Prospective Sport Lab ® est : en quoi ce principe pourrait nous inciter à penser le sport demain sous un nouveau prisme ?


En quoi ce principe peut créer de nouvelles bifurcations et comment il pourrait nous permettre de construire de nouvelles boussoles. 


Si l'habitabilité de la Terre est la condition première de toute vie digne, qu'est-ce que cela change à la façon dont nous pratiquons, regardons, finançons et célébrons le sport ?


On aurait pu engager un questionnement global sur les pratiques sportives ou la façon dont les compétitions seront organisées demain.


Mais on a décide de prendre une autre voie.


Celle de se demander : ça serait quoi la vocation du CNOSF (Comité National Olympique et Sportif Français) sous le principe de l’habitabilité ? 


Pourquoi le CNOSF ? Car c’est une institution dont personne ne comprend très bien le rôle aujourd’hui et qui se cherche un second souffle depuis plusieurs années. 


Et si l’habitabilité était donc le cadre de refondation qui lui manque ?


Explications.


Le CNOSF est aujourd'hui une institution puissante sur le papier - il fédère 111 fédérations, 180 000 associations, représente des millions de licenciés, parle au nom du mouvement sportif français - mais dont la vocation réelle est floue. 


Il n'organise pas les compétitions. 


Il ne forme pas les athlètes. 


Il fait du lobbying auprès des pouvoirs publics, distribue des financements, coordonne la délégation olympique française. 


C'est considérable, mais c'est aussi très fonctionnel, très instrumental, et surtout sans vision du monde clairement articulée.


Ce vide de sens est son problème central. 


Nous, nous faisons l'hypothèse ici que l'habitabilité pourrait le combler.


Dit autrement : et si le CNOSF se définissait comme le défenseur institutionnel de l'habitabilité en tant que condition première de l'existence du sport ?


Pas simplement dans une posture écologique de communication. 


Mais comme une mission fondatrice.


Sans Terre habitable, il n'y a pas de sport. 


Pas de neige pour skier, pas d'air pour courir, pas d'eau pour nager, pas de corps en bonne santé pour pratiquer. 


Le CNOSF est donc - qu'il le veuille ou non, qu'il en ait conscience ou non - une institution dont l'objet entier repose sur l'habitabilité


La question est de savoir s'il accepte d'en tirer les conséquences institutionnelles et politiques.


Regardons rapidement ce que cela pourrait vouloir dire.



D’abord, dans son éthique.


- Si le CNOSF intégrait l'habitabilité comme principe fondateur de ses statuts - au même titre que la promotion du sport ou l'éthique olympique - qu'est-ce que cela changerait concrètement à ses prises de position publiques ? 


- Pourrait-il rester silencieux sur la qualité de l'air dans les villes, sur l'artificialisation des sols, sur les pesticides qui contaminent les nappes phréatiques et donc les rivières ?


- Peut-on imaginer que le CNOSF devienne une force de plaidoyer constitutionnel pour l'inscription de l'habitabilité dans le droit français - exactement comme le proposent Morizot et Neyret - en s'appuyant sur sa légitimité sportive ? 



Ensuite vis à vis du CIO.


- Sous le principe de l'habitabilité, le CNOSF aurait-il la légitimité - et le courage - de conditionner publiquement son soutien à une candidature olympique française à des critères stricts et vérifiables d'habitabilité territoriale ? 


- Plus profondément : est-ce que le modèle des Jeux Olympiques tels qu'ils sont conçus aujourd'hui est compatible avec le principe d'habitabilité ? 


- Et si la réponse honnête est non, qu'est-ce que cela implique pour la position du CNOSF vis-à-vis du CIO


- Peut-on être à la fois loyal à l'institution olympique - le CIO - et fidèle au principe d'habitabilité ? (Aujourd'hui on peut sérieusement en douter !)



Mais aussi par rapport aux territoires.


- Pourrait-on imaginer que le CNOSF développe une cartographie nationale de l'habitabilité sportive - c'est-à-dire un atlas qui croise les pratiques sportives existantes avec les vulnérabilités écologiques des territoires où elles s'exercent ? 


- Quelles pratiques sont menacées, où et à quel horizon ? 


- Quels territoires perdront en premier la capacité d'accueillir tel ou tel sport ? 


- Aujourd'hui, cette Carte de l'habitabilité des territoires sportifs ® n'existe pas ! 



Enfin sur le plan politique.


Faisons un constat simple : en France, il n'existe pas d'institution qui soit légitime à la fois :

- au niveau populaire, alors que le sport touche tout le monde, toutes les classes, tous les âges 

- ancrée dans tous les territoires, alors que les clubs sont le premier réseau associatif du pays 

- et en relation directe avec les conditions matérielles de l'habitabilité, alors le sport se pratique dans des milieux qui se dégradent.


Nous ne disons pas que le CNOSF remplisse aujourd’hui ces trois conditions pour être légitime pour représenter le sport français !


On émet ici juste l’hypothèse que si le CNOSF acceptait de sortir de son obsession pour les médailles et les subventions, pourrait potentiellement devenir cette institution. 


Il changerait alors de rôle.


Cela supposerait une vraie révolution.


Car cela supposerait de répondre notamment à ces questions :


- Le mouvement sportif - ses fédérations, ses clubs, ses bénévoles, ses pratiquants - pourrait-il être le vecteur de diffusion de la conscience d'habitabilité le plus efficace de France, précisément parce qu'il n'est pas perçu comme militant ? 


- Et si oui, le CNOSF est-il prêt à assumer ce rôle politique ?


- Est-ce que cette position pourrait lui permettre de devenir le lieu où se négocie concrètement la compatibilité entre développement sportif et habitabilité - une sorte de Haut Conseil du Sport Habitable ® -  plutôt qu'un simple représentant d'intérêts catégoriels ?


Ça pourrait être une ambition à la hauteur de ce que l'institution prétend être. 


Et ça pourrait accessoirement aussi répondre à la question : à quoi sert le CNOSF ?

Friday, May 15, 2026

ET SI LE PRINCIPE D'HABITABILITÉ DEVENAIT LE PRINCIPE DE BASE ?

Voilà.

Voilà, certains jours vous ouvrez un livre et vous vous dites que c'est juste le livre que vous attendiez.

Que vous attendiez, car il va vous aider à penser demain.

Que vous attendiez, car il va vous aider à penser dans un monde en crise.

Que vous attendiez, car il va vous aider à penser les bifurcations et à construire des boussoles.

Ce livre, c'est "Liberté Dignité Habitabilité" signé par le philosophe Baptiste Morizot et le juriste Laurent Neyret.

Il dit quoi ce livre pour être aussi important ?

Il fait le constat jusque-là que nous manquions d'un concept clair pour penser et agir dans le monde de demain.

Et que ce concept clair qui permettrait d'articuler nos pensées et nos actions pour demain est le "principe d'habitabilité"

«Les siècles ont consacré la liberté, l’égalité, la dignité – mais pas l’habitabilité de notre planète» expliquent les deux auteurs.


Associant philosophie du vivant et droit de l'environnement, ce livre se veut donc un manifeste intellectuel et juridique permettant de construire ce "principe d'habitabilité".


Qu'est-ce que l'habitabilité ?


L'habitabilité n'est pas simplement l'environnement, la nature ou la biodiversité. 


C'est l'ensemble des conditions matérielles - climat stable, eau potable, sols vivants, air respirable, équilibres écologiques - sans lesquelles aucun droit humain n'a de prise sur le réel. 


À quoi sert la liberté d'expression à 52 °C ? 


Que vaut la dignité humaine pour les habitants d'un atoll qui s'enfonce ? 


L'habitabilité est donc présentée comme la condition première de toutes les autres valeurs


Sans elle, liberté et dignité ne sont que des abstractions flottant en apesanteur. 


C'est ce que résume la formule centrale du livre : "Sur une terre inhabitable, aucune vie digne n'est possible."


L'objectif est de faire de l'habitabilité ce que Morizot et Neyret appellent une "valeur boussole" capable de structurer et d'orienter le droit environnemental pour les décennies à venir. 


Nommer, c'est armer le futur contre ses propres tentations. 


Car le droit ne protège que ce qu'il nomme 


Nommer l'habitabilité, c'est donc l'étape nécessaire avant de pouvoir la défendre.


Le droit protège ce qu'il nomme : égalité, liberté, dignité, sécurité. 


Il n'a jamais nommé leur condition première de la vie sur terre - l'habitabilité.


Le livre relève d'une utopie pragmatique : il ne propose pas une révolution institutionnelle immédiate, mais un travail sur les fondations symboliques du droit


Sa force est de montrer que les grandes avancées juridiques (dignité, égalité, droits de l'homme) ont toutes commencé par un mot imposé à la conscience collective avant d'entrer dans les textes, et donc - ensuite - dans les actes.


C'est clair.


C'est limpide.


C'est ambitieux.


Et ça fait beaucoup de bien de tomber sur un tel texte.


On poursuit la réflexion dans un prochain post.

Tuesday, May 12, 2026

ET SI LE CONCEPT DE CLUB-ARCHIPEL ® AIDAIT LES CLUBS AMATEURS À SE RÉINVENTER ?

Le concept de Club-Archipel ® que nous proposons pour penser l’avenir des clubs () part d'un constat simple : le modèle hérité du club comme institution unifiée, dotée d'un centre fort, d'une direction claire et d'une identité monolithique, se fissure.


Et cette fissure ne provient pas d'une mauvaise gestion locale, mais de profondes transformations de notre société elle-même.


Nous vivons, en effet, dans une société d'individus dominée par la figure de l'hyper-personnalisation.


Parler de club et donc de collectif n'est par conséquent pas simple aujourd'hui


Et c'est pour cela cela que la question de la raison d'être des clubs amateurs n'est plus sportive, mais fondamentalement politique.


D’où l’importance d'essayer de mieux expliquer comment le concept de Club-Archipel ® peut nous aider à penser le collectif et l’avenir des clubs amateurs.



Ce qui rend la notion de Club-Archipel ® particulièrement opérante pour les clubs amateurs, c'est qu'elle ne décrit pas un idéal à atteindre - elle décrit une réalité déjà existante… mais non assumée.


Tout club amateur est déjà, structurellement, un archipel. 


Il est composé d'une multiplicité d'îles spontanées (l’équipe fanion, l'équipe réserve, les jeunes, les parents, les anciens, les bénévoles, la buvette, le partenaire local, le groupe WhatsApp…)


Le petit club amateur ne souffre pas d'être un archipel, il souffre de vivre cet archipel en mode subi et non optimisé


Le passage d'un archipel subi à un archipel choisi et organisé constitue donc le vrai défi de transformation.


Tentons de définir les mutations concrètes que le concept Club-Archipel ® peut rendre possibles


- En matière de gouvernance.

- Le modèle classique du petit club repose sur deux ou trois personnes qui portent tout - le président, le trésorier, quelques bénévoles historiques. C'est un modèle cathédrale miniature, mais sans les ressources d'une cathédrale. 


- La logique Archipel propose une gouvernance distribuée, un "conseil des îles" qui ne centralise pas les décisions mais fait remonter les tensions, co-construit le calendrier, donne à chaque composante du club le sentiment d'exister et d'être entendue. La question clé devient : quelles îles sont actuellement invisibilisées dans la vie du club ?


- En matière financière. 

- Le modèle économique du club amateur se résume trop souvent résumé à chercher un sponsor local, valorisé sur un maillot ou lors d’une compétition. Cela ne fonctionne de moins en moins. 


- La logique Archipel  ouvre une autre voie : le club ne vend plus un emplacement, il devient un nœud de connexion entre ses différentes îles et les acteurs économiques locaux. 

Il se transforme en agence de mise en relation territoriale - une forme de coopérative d'attention locale - où la valeur ne réside plus dans la visibilité d'un logo mais dans la densité des liens tissés.


- En matière de bénévolat. 

- L'un des grands maux des clubs amateurs est de traiter le bénévole comme une force de travail disponible, polyvalente et si possible silencieuse. 


- La logique Archipel retourne complètement cette logique : chaque bénévole est une île à part entière avec ses motivations et son identité. Le bénévole est enfin valorisé, reconnu et acquiert le même statut d’acteur que les sportifs, les parents, les anciens…


- En matière de récits et d’identité 

- Le grand club professionnel construit son récit autour de son palmarès et de ses joueurs-marques. 


- Le club amateur n'a pas de star capable de donner une identité pérenne au club. 

Mais la logique Archipel montre que c'est précisément là une opportunité : construire une identité narrative à entrées et récits multiplesUn récit qui peut être entré par l'école de sport (transmission), par la buvette (convivialité), par l'équipe fanion (fierté locale), par les anciens (mémoire). L'identité est un écosystème de petits récits qui se renvoient les uns aux autres. 



Mais le concept de Club-Archipel ® dépasse la simple question sportive.


Aujourd’hui, le sport est une pratique qui brasse toutes les catégories de population, et le club de sport reste un des rares lieux de sociabilité forte. 


Et c’est là que peut s'opèrer un glissement conceptuel plus fort et  plus exigeant : si le club sportif amateur est déjà un des derniers espaces de lien social réel dans des territoires fragmentés, pourquoi se contenter de bien gérer du sport ? 


Pourquoi ne pas penser les clubs de sport comme les nouvelles cellules souches de notre société d'individus


Cette métaphore des cellules souches n'est pas gratuite. 


Elle permet de pointer une possible transformation fondamentale de la vocation du club demain. 


Dans ce contexte le club amateur ne serait plus seulement un opérateur de pratique sportive, mais un opérateur de lien social à spectre possiblement très large : accueil des primo-arrivants dans une ville, soutien aux personnes isolées, soutien scolaire, espace de rencontre intergénérationnelle, plateforme de solidarité de proximité, tiers-lieu de confiance sur un territoire....


Autant de rôles que ni le marché ni les institutions publiques ne savent plus forcément très bien remplir et que le club amateur pourrait imaginer tenir.


C'est une suggestion.


Juste une suggestion.


Car penser l'avenir des clubs amateurs à travers le prisme du Club-Archipel ® n'est pas une injonction à faire. 


Il n'est pas non plus un modèle à importer et à imposer clé en main. 


Le concept de Club-Archipel ® est avant tout une invitation à changer de questions.


Non plus se demander : comment recruter des licenciés, trouver des sponsors, garder des bénévoles ? 


Mais : quelle est la raison d'être de notre club dans ce territoire précis et à cet instant précis de la société ? 


- Quelles îles composent notre archipel et lesquelles sont invisibles ? 


- Quel récit commun sommes-nous capables de co-écrire avec toutes les parties prenantes qui gravitent autour de nous ? 


- Quel tissu social abîmé sommes-nous, nous et nous seuls, en position de réparer ?


- Dans quel tissu environnemental et écologique abîmé évoluons-nous et comment sommes nous - nous, le club de sport - en position - même marginalement - de le restaurer ?


Le Club-Archipel ®  est une boussole conceptuelle pour que chaque club amateur, dans sa singularité et avec ses contraintes propres, cesse de se penser comme une entité en survie et commence à se penser comme autre chose qu'une simple entité sportive.


C'est une boussole conceptuelle pour que chaque club se dessine sa propre et nouvelle carte des pensables.