"Mal Tiempo", "Nullarbor" et "Bluff" de David Fauquemberg sont des romans merveilleux, car ils nous obligent à regarder et à penser autrement.
Le monde vu d’une salle de boxe cubaine, du désert australien ou de la mer de Tasman nous sort forcément de nos références habituelles.
Ils offrent potentiellement - pour peu que l’on accepte de se mettre dans cette posture - des récits très riches pour aborder la prospective sportive et climatique sous des angles nouveaux.
C’est en tout cas ce que nous avons tenté de faire avec trois de ses livres dans le prolongement de notre démarche Ruptures Littéraires ®.
- Mal Tiempo : L'école de la résilience climatique
- Dans Mal Tiempo, qui suit le parcours d'un boxeur à Cuba, le sport n'est pas une affaire d'infrastructures climatisées de haute technologie ou de gadgets connectés. C'est une discipline de l'épure, profondément ancrée dans un environnement rude, soumis aux éléments (les tempêtes, la chaleur tropicale).
Application prospective : Au lieu de penser le futur du sport sous l'angle de « l'adaptation technologique » au changement climatique (climatiser des stades, enneiger artificiellement), Mal Tiempo permet d’imaginer une prospective de la sobriété et de la robustesse. Comment entraîne-t-on le corps et l'esprit à performer dans un monde à +3°C avec un minimum de moyens ?
Fiction "Boxe des Ombres" - inspiré de Mal Tiempo.
"Face aux pannes chroniques du réseau électrique et aux canicules à répétition, le modèle des salles de sport ultra-équipées s'est effondré.
À la place, s'est développé le mouvement de la "Boxe des Ombres" : un réseau de clubs d'arts martiaux et de sports de combat qui s'entraînent exclusivement en extérieur, au rythme du soleil (tôt le matin, tard le soir), dans des friches urbaines ou sous des structures d'ombrage légères.
L'équipement est minimal, réparable à l'infini. La performance ne se mesure plus aux calories brûlées sur un écran, mais à la capacité du corps à réguler sa température et à rester lucide dans l'inconfort thermique."
Le saut mental : La prospective classique cherche à tout prix à maintenir le confort (climatiser les gymnases, inventer des maillots réfrigérants).
Cette fiction en prend le contre-pied : elle explore l'art de l'épure et l'entraînement à la rugosité.
Le sport devient un outil d'adaptation biologique et mentale à un monde instable, et non plus un loisir de luxe dépendant de l'énergie.
Les possibles questions de rupture
- "Si notre fédération / notre club subissait des coupures d'électricité 100 jours par an, quelles pratiques survivraient à l'obscurité et à la chaleur ?"
- "Comment transformer nos sportifs en "experts de la sobriété" plutôt qu'en consommateurs de technologies ?"
- Nullarbor : Accepter le vide et le nomadisme
- Nullarbor traverse l'immensité désertique de la plaine australienne. C'est une ode aux grands espaces, au voyage, à la confrontation directe avec la rudesse géographique et le temps long.
Application prospective : L'aménagement sportif territorial de demain devra composer avec des zones devenues impraticables (submersion littorale, canicules extrêmes, sécheresses). S'inspirer de Nullarbor permet de concevoir une prospective de l'itinérance et de la désignation d'espaces.
Au lieu de sanctuariser des infrastructures fixes (des complexes sportifs lourds), comment imaginer des pratiques sportives nomades, légères, qui épousent les mutations climatiques des paysages plutôt que de tenter de les dompter ?
Fiction "L'Archipel mobile ®" - inspiré de Nullarbor.
"Le recul du trait de côte et les incendies estivaux ont rendu obsolètes les grands complexes sportifs littoraux et forestiers. L'État a cessé de reconstruire les infrastructures en dur après chaque catastrophe. Place à "L'Archipel Mobile ®" : le sport de nature se pratique désormais via des structures éphémères et nomades.
Des caravanes de sportifs (traileurs, grimpeurs, kayakistes) se déplacent sur le territoire en fonction des fenêtres climatiques favorables dictées par les algorithmes météo. On ne va plus "au club", on rejoint une "migration sportive" qui s'installe pour trois semaines là où la nature le permet, sans laisser de trace."
Le saut mental : La prospective classique s'obstine à vouloir "défendre" des infrastructures fixes contre les éléments (digues, barrières).
Ce scénario pousse à réfléchir à un urbanisme sportif liquide, nomade et réversible. Il détache la pratique sportive de la propriété foncière et du béton pour l'associer au mouvement et à la fluidité géographique.
Les possibles questions de rupture
- "Si 50 % de nos équipements sportifs actuels devenaient inutilisables à cause du climat d'ici 10 ans, comment organiserions-nous la pratique sans aucun bâtiment fixe ?"
- "À quoi ressemble un club de sport dont les membres sont nomades et suivent les saisons écologiques plutôt que le calendrier scolaire ?"
- Bluff : Savoirs autochtones et lecture du vivant
- Dans Bluff, l'action se déroule à l'extrême-sud de la Nouvelle-Zélande. Le récit met en avant le personnage de Rongo Walker et l'art de la navigation aux étoiles maorie, où l'humain lit les courants, le vol des oiseaux et le vent pour se repérer, en communion avec l'océan.
- Application prospective : Comment les pratiquants de sports de nature (voile, trail, alpinisme) peuvent-ils cesser d'être de simples "consommateurs d'espace" pour devenir des vigies du climat, capables de lire et de décoder les transformations subtiles du vivant à la manière des anciens navigateurs ou montagnards ? Comment bâtir un outdoor low-tech ne dépendant plus des écrans ?
Fiction "Les Sentinelles" - inspiré de Bluff.
"Pour obtenir le droit de s'engager sur certaines épreuves en les ou en montagne les athlètes ne passent plus seulement des tests physiques, mais un brevet de "Lecture du Vivant". Les skippers et coureurs des mers doivent savoir naviguer sans GPS, en interprétant le vol des oiseaux marins, la couleur de l'eau et les micro-variations du vent. Ces sportifs sont devenus les yeux et les oreilles des scientifiques : chaque sortie est une mission de cartographie sensorielle de l'effondrement ou de la résilience de la biodiversité.
Le saut mental : La prospective classique traite la nature comme un simple "terrain de jeu" ou un décor qu'il faut décarboner (ex. nettoyer les trails).
Ce scénario transforme le sportif en co-habitant et traducteur du vivant. Le sport devient une méthode d'alliances avec les écosystèmes.
Les possibles questions de rupture
- "Comment nos événements sportifs peuvent-ils cesser d'être "neutres en carbone" pour devenir "générateurs de biodiversité" par la pratique elle-même ?"
- "Si la technologie embarquée (GPS, montres connectées, données satellites) était interdite pour des raisons de souveraineté numérique, comment ré-enseignerions-nous l'art de s'orienter dans la nature aux sportifs ?"
On vous laisse y réfléchir.


