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Thursday, September 24, 2026

PAYS CHAUDS, PAYS PAUVRES : LA BLESSURE D'ORGUEIL DE L'OCCIDENT FACE AU CLIMAT

En juin 2019, nous avions organisé un Atelier Transit-City sur le thème « Et si c’était à Branly que s’inventaient nos futures mobilités ? »

Nous posions une hypothèse qui pouvait alors sembler incongrue, presque provocatrice : pour penser le monde de demain - un monde de crise énergétique et climatique - il faudrait sans doute se tourner vers les pays et les cultures que l'Occident a longtemps regardés de haut, voire méprisés. 


Dire «il faut aller à Branly pour penser demain» faisait sourire.


Aujourd'hui, ces sourires s'effacent.


Car nous changeons de monde, et que nous devenons un "pays chaud" et que nous avons encore beaucoup de mal à accepter tout ce que cela veut dire.


Car pour nous le terme «pays chauds» est réservés aux autres, aux pays pauvres, aux pays colonisés, à ceux dont la vie quotidienne était façonnée, contrainte, disciplinée par le climat. 


C'est cette difficulté et cette souffrance intellectuelle qu'explique très bien le philosophe Pierre Charbonnier dans un excellent interview accordé au Monde.

« L’Europe occidentale est désormais une «région chaude» comme on parlait autrefois des «pays chauds».  

Pourquoi avons-nous du mal à nous envisager nous-même comme «pays chaud», c’est-à-dire des pays où l’on doit s’habiller, construire, vivre d’une manière particulière pour être adapté, où la marche de la société est guidée par les contraintes climatiques ?  

Parce que ce n’est fondamentalement «pas nous». 

Nous nous sommes historiquement construits de manière complètement adverse à ça, et parmi les multiples raisons qui font écran à l’acceptation de cette nouvelle réalité climatique, il y a le fait qu’on a longtemps pensé que c’était la réalité des autres.  

Je pense que l’on a un rapport orientaliste à la chaleur, au sens défini par Edward Saïd : la soumission à la chaleur est l’expérience propre des colonisés, et nous en sommes en principes affranchis.  

Donc il y a vraiment, je pense, une blessure d’orgueil à accepter notre vulnérabilité à l’égard des conditions extérieures que nous pensions avoir mise derrière nous grâce aux infrastructures modernes, au contrôle de l’eau et de l’énergie.»

On vous laisse y réfléchir.

Wednesday, September 23, 2026

4 CORPS / 4 MÉTAMORPHOSES / 4 MARQUES ?

Étape 3 d'un parcours littéraire et prospectif


étape 1 - 11 romans / 4 corps 


étape 2 - 4 corps / 4 métamorphoses de l'effort sportif 

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Plutôt réservée aux amateurs un peu avertis, la poétique d’Antoine Volodine et son concept de post-exotisme n'ont jamais beaucoup intéressé le monde du sport et encore moins celui du marketing sportif.

C'est dommage.

C'est dommage car les analyses du corps qu'ils proposent offrent des visions qui pourraient s'avérer étonnamment fertiles pour l'industrie du sport. 

D'autant plus que l'univers volodien rentre fortement en échos avec les nouvelles valeurs émergentes : la réparabilité, la sobriété, l'immersion sensorielle et la résistance collective.

Alors nous au Prospective Sport Lab ®, on a fait un petit exercice prospectif en essayant de voir comment les concepts post-exotiques et les visions du corps qui en découlent, pourraient se traduire dans du branding sportif.

Pour illustrer ce que donnerait cette possible esthétique volodienne sur le marché du sport, nous avons imaginé quatre concepts de marques avec, pour chacune, leur produit phare.


Et ça a donné cela :


- Le corps en Bardo : LIMBO ATHLETICS ®

- La philosophie : Une marque dédiée aux états d'esprit modifiés, à l'endurance extrême et au voyage intérieur. Elle ne s'adresse pas aux chasseurs de chronos, mais à ceux qui cherchent la transe et l'effacement de l'égo. 

- Le produit phare : le Cocon Bardo-1 ®
Une combinaison de bivouac ultralégère assurant une isolation thermique et acoustique totale. Conçue pour permettre aux ultra-traileurs de plonger en quelques secondes dans un micro-sommeil réparateur au milieu de nulle part, elle offre une parenthèse sensorielle dans cet « état intermédiaire » avant de repartir.

- Le corps reclus et torturé : FRICTIO ®

- La philosophie : Une marque d'équipement lourd pour les milieux abrasifs (escalade engagée, alpinisme, powerlifting). FRICTIO ® rejette le corps lisse et célèbre l'usure, la cicatrice et la matérialité brute. 

- Le produit phare : le Vêtement Pellicule ®
Une veste d’escalade ultra-résistante en Kevlar tissé, livrée avec un kit de suture textile de couleur fluorescente. Chaque accroc ou déchirure causé par la roche se répare à la main : les stigmates de l'effort deviennent ainsi la parure visible et revendiquée du pratiquant.

- Le corps hybride et monstrueux : MUTATIO ®

- La philosophie : Une marque futuriste née pour le para-athlétisme et les sports d'adaptation aux milieux dégradés. MUTATIO ® cesse de vouloir imiter l'anatomie humaine « naturelle » pour sublimer l'esthétique du corps appareillé. 

- Le produit phare : le Châssis Graphene-Limb ®
Un carénage universel en carbone graphène faisant le lien entre la peau, les prothèses sportives et le matériel de glisse. Ses formes organiques d'exosquelette accompagnent les morphologies non standards sans chercher à les masquer.

- Le corps traqué : TRACKED ®

- La philosophie : Une marque d'outdoor axée sur la course d'orientation et la survie partagée. Aucun produit n’est vendu à l'unité : tout est pensé pour « la meute », la solidarité de groupe et la discrétion stratégique. 

- Le produit phare : la Veste Brouillard ®
Un manteau de protection contre les éléments, ultra-visible pour les coéquipiers grâce à des bandes réfléchissantes, mais totalement furtif face aux capteurs thermiques extérieurs. Il intègre des points d'attache permettant à deux membres du groupe de s'encorder instantanément dans les passages dangereux.

Ce ne sont évidemment que des hypothèses de travail pour engager une réflexion.


Elles valent ce qu'elles valent.


Mais elles témoignent de deux choses : 

- d'abord, qu'une littérature exigeante peut devenir une boussole concrète pour concevoir le matériel et les usages sportifs de demain.


- ensuite, qu'à l'heure du questionnement sur les valeurs sportives face à la crise écologique, émergent dans ces marques fictives des lignes d'horizon potentiellement très riches pour ceux qui accepteraient de s'y pencher un peu.

On vous laisse y réfléchir. 

Thursday, September 17, 2026

ET SI CES 3 LIVRES POSAIENT LES BASES D'UNE VÉRITABLE NOUVELLE ANALYSE DU SPORT ?

Pour penser le sport demain, il faut accepter de pratiquer une rupture historique majeure car l’analyse sportive actuelle reste désespérément prisonnière de valeurs et de catégories léguées par le XIXᵉ siècle. 


Le sport au XIX° et XX° siècles reposait sur ce que nous appelons les « 3 P » (Périmètre, Performance, Présentisme)

1. Périmètre : Le sport s'est construit par l'isolation : le stade, le gymnase, le velodrome, l'hippodrome, c’est-à-dire des périmètres clos, des bulles artificielles et extra-territoriales.


2. Performance : Conçu à l'image de l'usine et de la machine industrielle, le sport s’est construit sur le classement, la quantification (le chrono, le mètre, le poids) et le rendement. 


3. Présentisme : Le sport moderne vit dans l'immédiateté de l'événement, du calendrier des compétitions et du spectacle instantané.

La crise climatique globale, l'épuisement des ressources et l'effondrement des repères de la modernité mettent aujourd'hui clairement ce modèle en faillite. 


Le sport est aujourd'hui devenu un fait social total qui nous oblige à repenser totalement ses vocations dans la société.


Mais pour penser et conceptualiser cette mutation, il faut chercher des armes conceptuelles en dehors du champ sportif traditionnel.


C'est ce que nous avons tenté de faire ici en croisant trois approches sociologiques, politiques et juridiques récentes :

-  « Où atterrir ? » de Bruno Latour,  

- « Liberté, Dignité, Habitabilité » de Baptiste Morizot et Laurent Neyret,  

- « La Tyrannie du présent » de Pierre Rosanvallon. 

On vous explique.


Ces trois essais partagent un constat fondamental : la pensée politique moderne - fondée sur l'individu souverain, la croissance illimitée et la frontière nationale - est incapable de saisir les enjeux qui dépassent l'échelle humaine immédiate. 

- Latour parle du Terrestre pour sortir du hors-sol des débats politiques traditionnels.


- Morizot et Neyret s’intéressent aux normes juridiques, ils imaginent le Principe d’Habitabilité comme condition du vivant.


- Rosanvallon s’intéresse à l’individu qu’il veut faire passer du statut de citoyen à celui de Terrien afin que le sujet politique intègre et incarne le temps long.

Ces auteurs permettent passer des 3 P (Périmètre, Performance, Présentisme) à ce que nous avons nommé les 3 T ®, c'est à dire :

- Terrestre, 

- Terrien, 

- Temps long.

On développe.

- Latour montre que ce qui structurait les affrontements politiques modernes s'est effondré et qu'il faut - au vu de la crise climatique - instituer un nouveau référent politique : le terrestre. 


-
Morizot et Neyret opèrent, eux, une inversion philosophique et juridique majeure : l'habitabilité de la Terre constitue la condition ultime et préalable à toute liberté, égalité ou dignité humaine.


-
Rosanvallon analyse, lui, la paralysie des démocraties contemporaines face à la crise écologique. Soumises au présentisme et à l'immédiateté marchande, elles sont incapables d'intégrer le long terme. Pour sortir de ce piège, il imagine un nouveau sujet politique pour le XXIᵉ siècle, le Terrien :

- L’Individu (XIXᵉ siècle) : défini par ses droits subjectifs et sa place dans le marché. 

- Le Citoyen (XXᵉ siècle) : défini par ses devoirs sociaux et son appartenance à la communauté nationale. 

- Le Terrien (XXIᵉ siècle) : la nouvelle figure qui incarne au sein de chaque individu l'humanité étendue, les générations futures et l'appartenance à la communauté du vivant.

Pris ensemble, ces auteurs construisent potentiellement une architecture théorique à trois étages (ce que nous appelons l'Analyse 3T ®) qui pourrait réinventer les fondements du fait sportif.


Précisons d'emblée que dans notre esprit les 3T® n’ont pas vocation à remplacer les 3P, juste à les subordonner. 


Le Périmètre, la Performance et le Présentisme continueront évidemment d'exister comme références du monde sportif - mais pourraient être soumis désormais à des normes supérieures qui en fixeraient les limites et les conditions de légitimité.


Et cela sur le modèle du "principe d'habitabilité" de Morizot et Neyret (l'habitabilité comme condition de la liberté, pas son ennemie) :

- le Périmètre reste légitime tant qu'il ne détruit pas le Terrestre ;

- la Performance reste légitime tant qu'elle intègre le Temps long ;

- le Présentisme reste légitime tant qu'il ne confisque pas le Temps long.

Confronter les 3P aux 3T® ouvre donc potentiellement des pistes très fécondes. 


Mais une norme juridique ou une théorie politique restent des abstractions impuissantes tant qu'elles ne s'incarnent pas dans une épreuve sensible et quotidienne. 


Notre hypothèse de travail est donc simple : et si le sport pouvait incarner cette mutation politique ?


C'est ici que la pensée du sport rejoint la théorie politique : et si le sport était la médiation corporelle idéale pour incarner la figure du Terrien ?


Et si l'Analyse 3T ® (Terrestre, Terrien, Temps long) permettait donc de poser une nouvelle anthropologie sportive du XXIᵉ siècle ?


On a évidement pas la réponse, mais on voulait au moins poser la question.


Et on vous laisse y réfléchir.

Friday, September 11, 2026

ET S'IL FALLAIT INVENTER UN WAZE DES MOBILITÉS ACTIVES ?

Étape 4 d'un parcours intellectuel et conceptuel


L'étape 1 : Comment dans nos réflexions, le corps a remplacé le moteur ?


L'étape 2 : Pourquoi le corps est devenu le grand récit du XXI° siècle


L'étape 3 : Ce que le moteur et la carte ont effacé

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En séparant l'effort du déplacement, la civilisation du moteur n'a pas seulement engourdi nos corps : elle a imposé une vision du monde à travers des cartes servant essentiellement à optimiser des flux et effacer les distances. 


Pour sortir de cette amnésie et réengager le corps dans le territoire et son environnement réel, il devient donc urgent de réinventer nos instruments de navigation.


L'émergence des applications de cartographie sur smartphone aurait pu laisser croire à une réhabilitation du corps en mouvement, offrant une place renouvelée au piéton, au cycliste ou au nageur.


C'est loin d'être le cas ! Le piéton, le cycliste, le coureur, le nageur ou le rameur sont souvent mal traités, voir totalement ignorés dans les applis mobilitaires.


Ce qui fait défaut aujourd'hui, c'est clairement la synthèse des instruments contemporains : un outil cartographique capable d'allier les itinéraires de type Google Maps, la mesure de l'effort comme Strava, tout en intégrant l'analyse des paramètres naturels propre à Windguru.


C'est à dire une appli qui ne chercherait pas à déterminer le trajet le plus rapide, mais à identifier l'effort adapté à un environnement et à ses contraintes physiques.


Alors est-il possible d’inventer un «Waze des mobilités actives» qui associerait les qualités de Maps, Strava, Windguru, Komoot, Geovelo et les autres, afin d'offrir au piéton, au cycliste ou au nageur la même réactivité collaborative et la même efficacité algorithmique que pour l'automobiliste ?


Voici une réflexion sur ce que devrait (et ne devrait pas) être cette appli des mobilités actives :


1° - Le piège de la transposition : ne pas fabriquer un "Waze bis"


- Waze a été pensé pour le moteur avec trois dogmes :

- L’obsession du gain de temps : optimiser la vitesse moyenne et réduire la durée.

- L’isolation sensorielle : la route est un fluide interchangeable, le paysage est neutre.

- L’évitement de l'obstacle : l'effort de conduite doit être minimal.

- Si un "Waze des mobilités actives" se contentait de copier ces principes, il échouerait :

- Pour un piéton ou un cycliste, le trajet le plus court n'est pas le plus juste. Un détour de 500 mètres sur une voie verte ombragée et plate sera toujours préféré à une ligne droite sur du bitume brûlant longeant un axe routier bruyant. 

- La mobilité active n'est pas qu'un déplacement : c'est un engagement physique et sensoriel. La carte ne doit donc plus chercher le temps minimum, mais l'effort optimal et l'expérience maximale.

2° - Redéfinir la donnée : lire les éléments plutôt que le trafic


- Un Waze automobile remonte les bouchons et les radars. 


- Un Waze des mobilités actives devrait traduire la physiologie et la géographie physique en données cartographiques :

- L’effort et la topographie : intégrer le denivelé perçu (ce n'est pas la même chose d'affronter une côte à 8 % sur 200 m que sur 2 km), l'état du sol (pavés, terre, bitume lisse) et le type d'effort requis. 

- Les éléments naturels : croiser les données de vent (vent de face vs vent de dos à vélo), l'exposition au soleil ou à l'ombre (indice de fraîcheur urbaine en période de canicule), l'état de la mer ou des courants pour les usagers de l'eau. 

- La sécurité subjective et le confort : indiquer l'éclairage nocturne, la séparation physique par rapport au flux automobile, la largeur du trottoir ou de la piste, et le niveau de bruit ambiant.

3° - La communauté : du signalement des doutes au partage de la sensibilité


- Sur Waze, l'utilisateur signale les "dangers" (police, travaux). 


- Dans une cartographie active et participative, la communauté enrichirait une carte du sensible :

- Signalement en temps réel des services, d'une fontaine d'eau potable en service, d'une station de gonflage, d'un banc à l'ombre ou d'un passage piéton rendu glissant par les feuilles ou la pluie. 

- Remontée des zones d'insécurité routière ou de rupture de continuité (ex. : une piste cyclable qui s'arrête brutalement face à un axe à 80 km/h). 

- Partage de la "qualité d'ambiance" d'un itinéraire : calme, beauté du paysage, praticabilité pour une poussette, un fauteuil roulant ou un vélo cargo.

4° - Le véritable enjeu : reprogrammer notre rapport au territoire


- En définitive, créer ce "Waze des mobilités actives" ne consiste pas à ajouter une option "vélo" ou "piéton" dans un menu déroulant. 


- Il s'agit de faire une véritable révolution épistémologique :

- Rendre au corps sa fonction de capteur : L'application ne doit pas transformer l'usager en exécuteur passif d'une flèche GPS, mais lui redonner les clés de son environnement. 

- Devenir un outil d'aménagement politique : Tout comme les cartes routières ont servi à justifier les budgets d'autoroutes au XXe siècle, l'agrégation anonymisée des données de ce "Waze actif" (les tracés réellement empruntés, les obstacles physiques constatés) constituerait une preuve irréfutable pour contraindre les politiques publiques à investir là où le corps se déplace vraiment.

Un "Waze des mobilités actives" ne serait pas un outil pour aller plus vite d'un point A à un point B. 


Ce serait une carte qui réconcilierait l'intelligence spatiale, l'effort corporel et la lecture des éléments en remplacement de l'amnésie du moteur.


Le Trans-Sport ® aurait son appli.


On poursuit la réflexion dans le prochain post.