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Monday, June 22, 2026

ET SI ON TENTAIT UNE PROSPECTIVE DU "COMMENT FAIRE AVEC ?"

Milène Tournier est un poétesse, dont l’écriture a longtemps été viscéralement liée au corps en mouvement - voir "Ce que m'a soufflé la ville" et "Et m'ont murmuré les campagnes"


Sauf qu’un matin en se levant, elle découvre qu'elle ne peut plus marcher - épanchement de synovie dans chacun des genoux.


Ça change évidement tout dans sa vie et sa façon d’écrire.


Aujourd'hui, sa poésie explore les thèmes du vieillissement, de la fragilité et de la dégradation du corps, transformant une expérience douloureuse en matière poétique - voir "Journal ouvert"


C'est beau, touchant et ça fait énormément réfléchir.


Alors, on a essayé d’en tirer des axes de réflexions prospectives sur la mobilité et le corps.



Adaptation.


Privée de marche, elle déplace son corps dans un autre élément : l'eau. 


Elle parle du passage de la marche à la nage. 


Elle explore la dualité de ce qui protège et de ce qui entrave.


Elle expérimente ce que nous pourrions appeler un "sport de transition", où le corps doit réapprendre à habiter d'autres éléments. 


Question : C'est quoi demain les sports de transitions qui vont naitre des dérèglements climatiques ? 



Marche empêchée


Milène Tournier associe le mouvement du corps avec la création poétique (« en marchant, en écrivant »). 


Quand la marche s'arrête, le regard change : « en boitant, on réapprend beaucoup de choses ».


Elle documente donc désormais son environnement depuis la contrainte de "la marche empêchée" ou ralentie.


Utiliser les notions de "marche contrariée" ou de "flânerie blessée" apparaissent des pistes très fécondes pour penser un peu autrement. 


Comment la pratique sportive peut-elle intégrer le corps lent, le corps qui se réapproprie l'espace par le fragment, le banc, la pause ? 


On a là potentiellement, une possible prospective de la micro-mobilité qui pourrait se révéler très riche dans un monde qui va vieillir et qui avoir de plus en plus chaud.



Fragments


M. Tournier documente le quotidien, le minuscule, l'intime dans un journal de bord fait d'une multiplicité de fragments.


Adopter la méthode du "journal de bord d'un corps en mutation" comme outil de prospective pourrait devenir tentant afin d’initier de nouvelles approches et de nouvelles méthodes. 


L'écriture fragmentaire permet, en effet, de capter les "signaux faibles" de l'évolution de notre rapport au corps.



M. Tournier - si on accepte de la suivre - pourrait donc nous inciter à passer d'une prospective de la performance à une prospective du «comment faire avec ?» ®


… avec la blessure ?


… avec le ralentissement ?


… avec la mémoire du corps ? 


… avec la chaleur ?


... avec tous les dérèglements du corps et du climat ?


Des pistes de réflexion pas forcément inintéressantes au vu du monde qui s’annonce...

Wednesday, June 17, 2026

DES VIEUX, DES CICATRICES, DE LA "CARCASSE"... ET DES CONCEPTS

Série : et si la littérature australienne permettait de penser autrement le corps et le sport demain ? (5)


Après,

- Erin Hortle,

- Alexis Wright,

- Laura Jean McKay,

- Richard Flanagan, 

on poursuit notre réflexion sur les imaginaires de la littérature australienne avec le grand Tim Winton.


L'auteur notamment de Cloudstreet, Par-dessus le bord du monde (Dirt Music) et Respire (Breath), pourrait se définir comme romancier de la "chair", de l'océan et de la vulnérabilité.


Il n'écrit pas sur le sport, il écrit sur le corps.


Un corps à travers lequel le monde nous émerveille, mais aussi nous blesse.


Réfléchir sur le sport sous le prisme wintonien, c'est donc réfléchir à la façon dont nos rapports au corps, à l'effort, au danger et à une nature abîmée vont évoluer.


Nous vous proposons trois axes pour penser sous le prisme des romans de Tim Winton, les mutations du corps sportif à l'horizon 2035-2050 .



1 - La dissolution des frontières anatomiques : la motricité de l'effondrement ®


Dans Respire ou Land's Edge : A Coastal Memoir, Winton décrit une osmose violente avec la mer. Les personnages ont de l'eau dans les sinus, du sable sous la peau, le tympan perforé par la pression, et le sang gorgé de sel. 

Possibles applications prospectives : un design de la vulnérabilité. 

- La prospective actuelle imagine des vêtements de sport qui protègent le corps du milieu. Winton, lui, pousse vers le scénario inverse, celui d'un design de la vulnérabilité consentie ®.


- Demain, on n'évaluera plus un équipement à sa capacité à isoler l'athlète, mais à sa capacité à filtrer intelligemment le milieu. On peut imaginer des secondes peaux semi-perméables qui laissent passer les microbiotes locaux, les molécules de l'air marin ou forestier, pour provoquer une acclimatation biologique sauvage plutôt qu'une protection illusoire.


- Une évolution qui pourrait amener à réfléchir sur ce que nous appelons la motricité de l'effondrement ®, c'est à dire la capacité à se déplacer dans un monde climatiquement de moins en moins vivable. 


2- La reconfiguration des âges corporels : prospective de la «carcasse» ®


La culture sportive dominante est obsédée par la jeunesse et l'anti-vieillissement. 

Chez Winton, c'est le contraire, le corps est une carcasse qui accumule les stigmates. 


Dans Respire, le narrateur Bruce Pike devient un homme mûr dont le dos et les genoux sont ruinés par les excès de son adolescence. 


Chez Winton, le corps sportif est un parchemin de cicatrices.

Possibles applications prospectives : l'éthique des "corps usés". 

- La prospective sportive se devrait beaucoup plus qu'elle ne le fait aujourd'hui, intégrer l'allongement de la vie athlétique - voir, là.


- Winton incite à imaginer à ce que seraient des sports de glisse ou d'endurance adaptés à des "anatomies dégradées". Des disciplines qui ne demanderaient pas de la force explosive, mais une science de la fluidité et du placement acquise par les traumatismes passés. 

- Une démarche que l'on pourrait nommer la géronto-motricité extrême ®


- Avec Winton, on peut aussi réfléchir à la valorisation esthétique et sociale de la blessure. Contre le corps parfait d'Instagram, on peut anticiper des sous-cultures sportives où la cicatrice et l'arthrose deviennent des symboles de statut, des marqueurs d'une "vie vécue à fond". 


- La prospective des équipements devrait alors concevoir des prothèses et des orthèses qui ne cachent pas la défaillance, mais au contraire l'exhibe en l'épaulant mécaniquement.


3 - L'asphyxie et la "zone grise" : la mort comme partenaire d'entraînement


Dans Respire, un des personnages - Sando - pousse les adolescents à rechercher le hold-down (le moment où la vague vous maintient au fond). Winton décrit magistralement ce point de bascule où la panique se transforme en paix létale, cette ivresse de l'asphyxie. Le sport extrême y est analysé comme une pulsion de mort sublimée.

Possibles applications prospectives : l'ingénierie des états limites

- La prospective du sport de performance s'est concentrée sur l'apport en oxygène (les tentes hypoxiques, le dopage à l'EPO). L'œuvre de Winton ouvre la voie à une prospective de la privation choisie ®.


- On peut imaginer qu'à l'horizon 2040, face à la surcharge cognitive des métropoles, les sports les plus valorisés seront ceux qui simulent la mort clinique imminente pour provoquer un reset neurologique. 


- On verrait alors le développement de disciplines de "souffle court" (apnée dynamique en eau froide, hypoxie contrôlée en haute altitude sans assistance) encadrées par des "passeurs" aux rôles et aux fonctions considérés par beaucoup comme borders.


- Dans une société occidentale qui surprotège l'individu, le sport redeviendrait le seul espace légal de mise en danger de mort, exigeant des structures juridiques et des rituels communautaires inédits autour du "choix de décès athlétique ®".


Voilà les six concepts proposés que nous avons définis et qui méritent évidement d'être travaillés et nourris, mais qui peuvent dès aujourd'hui nous offrir des angles de réflexion un peu différents de ce que l'on entend en général sur les futurs du sport :

- motricité de l'effondrement ®

- vulnérabilité consentie ® 

- prospective de la "carcasse" ®

- géronto-motricité extrême ®

- privation choisie ® 

- choix de décès athlétique ®

Il y a là potentiellement de quoi alimenter une nouvelle carte des pensables.


On vous laisse y réfléchir. 


Et on y revient très vite.

Saturday, June 13, 2026

ET SI ON S'INTÉRESSAIT AUX ABORIGÈNES POUR PENSER LE SPORT DEMAIN ?

Série : et si la littérature australienne permettait de penser autrement le corps et le sport demain ? (2)

Après Erin Hortle - là -, nous poursuivons notre réflexion sur la façon dont la littérature australienne pourrait renouveler nos imaginaires sportifs et corporels avec Alexis Wright.


Membre du peuple Waanyi (originaire des hauts plateaux du sud du golfe de Carpentarie), Alexis Wright a profondément transformé le paysage littéraire en imposant une narration purement autochtone, qui refuse de se plier aux structures classiques du roman occidental.


Pour comprendre et aimer Alexis Wright, il faut oublier la structure linéaire (début, milieu, fin) des romans traditionnels. Son écriture repose sur une esthétique souvent qualifiée de réalisme magique, mais qu'elle préfère décrire comme la réalité de la pensée aborigène.


La vision du monde d'Alexis Wright fait donc exploser les approches occidentales traditionnelles et ne peuvent que - si on veut bien s'en donner la peine - ouvrir de nombreux horizons. 


Voici 4 pistes de réflexion prospective pour réinventer notre rapport au corps et à la physicalité à travers son œuvre :



- Le Corps-Paysage vs le Corps-Machine


Dans les romans de Wright (Carpentarie, The Swan Book), les frontières entre le corps humain et l'écosystème sont poreuses. 


Les personnages ne vivent pas sur la terre, ils sont la terre. 


La capacité d'agir est partagée entre l'humain, l'animal et les éléments (le vent, la brume, l'eau).


Cela invite à dépasser le concept d'anthropocentrisme dans l'effort physique. Au lieu de voir le sport comme une "domination" ou une "adaptation" à un environnement (grimper une montagne, dompter une vague), on peut imaginer une pratique sportive pensée comme une co-création avec le non-humain.

- Piste prospective possible : Vers des disciplines où la performance ne se mesure plus en watts ou en secondes, mais en "degré d'harmonie" ou en rétroaction biologique (bio-feedback) avec un milieu vivant. 
Le sportif ne s'entraîne plus dans la nature, il s'entraîne avec elle dans un assemblage symbiotique.


- Le temps profond (deep time) vs le chrono-capitalisme


Le sport est souvent obsédé par le chronomètre et l'immédiateté du résultat. Chez Wright, le temps est une spirale où le passé ancestral et le futur coexistent dans le corps présent. Les mouvements physiques sont dictés par des motifs qui ont des milliers d'années (les songlines ou pistes de chant).


Cela pourrait ouvre la voie à une approche "intergénérationnelle" et "mémorielle" du mouvement. 


Qu'est-ce qu'un corps qui s'exerce non pas pour brûler des calories à l'instant T, mais pour réactiver une mémoire cellulaire ou s'inscrire dans la continuité d'un lieu ?

- Piste prospective possible : Le développement de pratiques physiques axées sur la longévité extrême et la transmission, en rupture avec la culture de l'usure rapide du corps athlétique jetable. 
On passe de la "gestion du capital corporel" à la "garde" d'un héritage physique et moteur.


- Le corps politique face aux "brouillards" toxiques


Dans son dernier roman Praiseworthy (Croire en l'incroyable), une brume ocre toxique s'infiltre dans les poumons des habitants, symbolisant à la fois la crise climatique et l'assimilation culturelle. 


Wright oblige à regarder la physicalité dans un monde abîmé. Le corps y est montré comme un récepteur direct des violences systémiques et environnementales.

- Piste prospective possible : Comment le sport se réinvente-t-il à l'ère des canicules répétées, de la pollution de l'air et de l'anxiété climatique ?  
Cela pourrait pousser à imaginer des disciplines de résistance physique non pas basées sur l'agressivité ou la conquête, mais sur la résilience respiratoire, l'endurance face aux crises et la survie collective.


- La souveraineté de l'imaginaire corporel


Wright défend la "souveraineté de l'esprit" face aux grilles de lecture occidentales. Dans ses livres, les personnages aborigènes subissent le contrôle étatique de leurs corps (politiques de santé, restrictions), mais y échappent par le rêve, la danse et le mythe.


L'œuvre de Wright suggère donc une forme de marronnage corporel face aux injonctions sportives traditionnelles.

- Piste prospective possible : La naissance de contre-cultures sportives qui refusent la quantification. 
Des sports ou des performances basés sur le secret, la furtivité, l'imprévisibilité créative, le burlesque (très présent chez elle) et l'expression de récits mythologiques personnels ou locaux plutôt que sur les standards sportifs habituels.


Si le sport moderne dit : "Mon corps est un outil performant qui utilise un espace pour battre le temps", une prospective inspirée par Alexis Wright pourrait vouloir dire : "Mon corps est un nœud de relations qui dialogue avec un lieu pour faire résonner le temps."


On peut y réfléchir.