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Tuesday, September 29, 2026

ET SI ON PENSAIT LE CORPS SOUS LE PRISME DE LA LITTÉRATURE NIGÉRIANE ?

Et si on s’intéressait un peu plus aux pays chauds et pauvres (3)

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Et si dans un monde plus chaud, plus inégalitaire et plus violent, c'était au Nigeria et plus particulièrement à Lagos que s'inventait une partie des futurs du sport ? 


C'est la question à laquelle nous avons tenté de répondre avec Et si on regardait un peu plus ce qui se passe à Lagos ?


Mais il nous fallait élargir le prisme de notre réflexion.


Nous avons voulu le faire par le biais de la littérature nigériane qui apporte forcément d'autres réponses, à la fois plus riches et plus oniriques.


Si l'on lit les romans d'Eloghosa Osunde (Vagabonds!), de Ben Okri (La Route de la faim), d'Akwaeke Emezi (Eau douce) ou de Chigozie Obioma (Les Pêcheurs), on s'oblige à penser autrement.


On s'oblige à penser autrement notre futur et nos façons de faire bouger nos corps.


Voici pourquoi et comment :


- La performance dans le chaos et la moiteur


Le sport occidental s'est développé dans des environnements hyper-contrôlés : gymnases climatisés, pistes en polyuréthane parfaites, données métaboliques en temps réel. 


Dans un monde déréglé et inégalitaire, ces infrastructures deviennent des privilèges réservés à une ultra-élite.


- Avec Vagabonds!, roman polyphonique où les «vagabonds» désignent toutes les personnes rejetées par la société conservatrice (queer, pauvres, esprits, femmes insoumises), Osunde décrit Lagos comme un monstre de chaleur, de poussière, d'inondations et de moiteur, régi par Tata, un esprit personnifié. 


Osunde montre des corps marginalisés qui se réinventent, disparaissent, se dédoublent ou fusionnent avec les éléments urbains. Les corps ne s'arrêtent pas de danser, de courir ou de lutter. 

- Comment ça peut aider à penser le sport de demain ? 

- La littérature nigériane enseigne ce que nous serions tentés d'appeler le Sport-Transe ®, un concept qui mériterait d'être creusé au vu de l'importance pris par la danse aujourd'hui - là 

- La pratique physique n'attend pas les conditions idéales. 

- Elle se réapproprie la rue, l'ombre des ponts, la nuit, la boue. 

- Le sport cesse d'être une activité de loisir pour redevenir un système de survie, d'exutoire et de résistance politique.

- Le « corps-polyphonique » ou tirer la force de l'invisible - l'anti-data.


Dans un monde où les ressources s'épuisent et où l'accès à la nutrition de pointe ou à la technologie médicale sera réservé aux plus riches, sur quoi reposera la force physique de la majorité ?


Dans la cosmologie nigériane, un corps pauvre ou vulnérable en apparence peut abriter une force colossale s'il est connecté à ses ancêtres, aux esprits ou à la communauté. 


La puissance ne vient pas du nombre des protéines ingérées, mais de la résonance.


- Dans La Route de la faim, le petit bijou de «réalisme animiste» de Ben Okri, le jeune Azaro est un abiku, un enfant-esprit bloqué dans un cycle perpétuel de naissances, de morts et de réincarnations. Il choisit de rester chez les vivants pour consoler sa mère, mais son corps garde les yeux ouverts sur le monde invisible. Il devient une passerelle : tout en subissant la famine, la pauvreté et la violence politique de Lagos, son corps perçoit simultanément les rois-esprits et les monstres.


- Dans Eau douce d'Akwaeke Emezi, la vie de l'héroïne Ada est habitée dès sa naissance par des esprits Ogbanje . C'est un roman qui permet de comprendre la réincarnation non pas comme une succession temporelle (« une vie après l'autre »), mais comme la présence simultanée de plusieurs divinités et dimensions dans une même enveloppe charnelle.

- Comment ça peut aider à penser le sport de demain ? 
- Face aux technologies sportives individuelles (smartwatches, rings connectés, cryothérapie), cette littérature nous réapprend la puissance somatique collective et le corps pluralisé. 
- La performance ne repose plus sur la mesure des données individuelles, mais sur la synchronicité du groupe comme dans la transe, les danses rituelles, ou les sports de rue.
- L'énergie n'est plus extraite du corps jusqu'à l'épuisement ; elle est invoquée et partagée. 
- C'est l'anti-individualisme sportif : on court ou on lutte porté par la mémoire et le rythme des autres.

- Le corps comme arme d'esquive et d'incarnation face à la violence


Dans un monde plus violent et inégalitaire, le corps des démunis est la première cible (répression, milices, privation de ressources). La littérature nigériane est hantée par la manière dont la chair doit s'adapter pour ne pas être brisée.


- Chez Ben Okri, les personnages traversent des émeutes, des famines et des guerres politiques. Leurs corps apprennent la fluidité absolue : ils se font invisibles, esquivent, se dédoublent, se glissent dans les failles pour échapper à la destruction.


- Dans Les Pêcheurs d'Obioma, quatre frères pêchant près d'une rivière interdite à Akure croisent un fou qui prophétise que l'aîné sera tué par l'un des siens. 


Obioma y montre comment la mémoire ancestrale, la croyance et la peur s'infiltrent biologiquement dans la chair des personnages jusqu'à déclencher la paranoïa, la déchéance physique et la métamorphose. 


Le spirituel et le psychique s'incarnent directement dans la matière musculaire et biologique.

- Comment ça peut aider à penser le sport de demain ?   
- On assiste à la naissance d'un sport de l'esquive et du marronnage à l'image de la Capoeira née de l'esclavage, mais réinventée pour le XXIe siècle. 
- Ce ne sera plus le sport de la confrontation directe, mais un sport de la feinte, de l'agilité, de la métamorphose et de la fuite créative comme le parkour urbain sauvage.


Les futurs du sport ne s'écriront pas seulement dans les labos des équipementiers ou dans ceux de la big pharma, mais aussi beaucoup dans la poussière, la violence, la précarité et le rythme des mégapoles des pays chauds et pauvres.


Puisse-t-on ne pas l'oublier quand on prétend faire de la prospective.

Saturday, September 05, 2026

ET SI LA FÉDÉRATION FRANÇAISE DE VOILE NE COMPRENAIT RIEN AU MONDE QUI VIENT ?

Le 4 septembre s'est élancée des Sables d'Olonne une magnifique course à la voile ; la Golden Globe Race.

La Golden Globe Race est un tour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance, créé en 2018 pour les cinquante ans du Golden Globe Challenge, le tout premier tour du monde en solitaire de l'histoire. 


La règle du jeu est simple : naviguer comme en 1968, avec des instruments de navigation d'époque (compas, cartes papier, pas de GPS), sur des bateaux de 32 à 36 pieds conçus avant 1988.


Sauf que cette course n'est pas reconnue comme une course par certaines instances sportives et notamment par World Sailing et la Fédération française de voile, car elle ne respecte pas leurs règles de sécurité. 


Le président de la FFVoile la qualifie de «belle aventure» comme un compliment, alors que c’est juste un moyen de féliciter les concurrents tout en leur déniant le statut de sportif de compétition. 


En soi, ce n'est pas très important, la course a lieu, et c’est l’essentiel. 


Reste que cette décision apparement anecdotique, pose quand même des questions sur la compréhension par certains de la révolution actuelle des imaginaires sportifs et environnementaux.


La Golden Globe Race est une course éminemment écologique ! Les voiliers sont des coques pré-1988 sans carbone, des bateaux qu'on peut facilement réparer, faire durer et transmettre. 


La FFV a le droit de préférer un règlement de sécurité parmi d'autres. 


Mais qu'elle vienne, en 2026, distribuer des brevets de légitimité sportive en refusant le statut de course à une compétition low-tech tout en ayant dans son calendrier officiel des courses comme Vendée Globe avec ses Imoca ultra polluants (entre 400 et 600 tonnes de CO2  pour construire un IMOCA neuf), est une position qui va être de plus en plus questionnable, 


Elle célèbre la course et la débauche technologique et snobe le geste sportif "low-tech" au moment précis où beaucoup commence à se demander si la performance à tout prix, matériaux composites et budgets pharaoniques compris, est encore une valeur défendable.


La FFV va-t-elle pouvoir continuer longtemps à adouber ce qui pollue et disqualifier ce qui dure ?


Et si le bilan carbone devenait la nouvelle mesure de la performance sportive ?


Elle est où aujourd'hui la vraie performance dans la voile ?


Il y avait l'opportunité pour la FFV de profiter du départ du Golden Globe Race pour développer un autre récit de la compétition que celui qu’elle développe habituellement sur les grande course au large. 


Mais non.


Rien.


Juste "C'est pas une course !"


La FFV vient de manquer une occasion de montrer qu'une fédération sportive pouvait encore avoir un temps d'avance sur son époque... plutôt qu'un temps de retard.


C’est dommage. 


L'inévitable grand virage doctrinale des fédérations sportives.

Friday, August 28, 2026

VOILÀ CE SUR QUOI ON A TRAVAILLÉ CET ÉTÉ

Entre fin juillet et fin août, nous avons publié sur ce blog une vingtaine de posts qui partent d'une même intuition : le réchauffement climatique n'est pas une contrainte que le sport va simplement devoir «gérer» - c'est une force qui va le refaçonner de l'intérieur, dans ses infrastructures, ses métriques, ses institutions, ses imaginaires. 


Voici le fil de cette réflexion, telle qu'elle s'est construite semaine après semaine.


1. L'ombre comme nouvelle ressource économique


- Tout commence fin juillet avec un concept central : l'Économie de l'Ombre ®. 


- L'idée de départ est simple mais radicale : dans des villes qui vont régulièrement dépasser 40-45°C, l'ombre cesse d'être un agrément esthétique pour devenir une ressource rare, donc monétisable - au même titre que l'eau ou l'électricité.


- Cinq textes déroulent cette hypothèse à travers cinq strates du monde sportif :

- Les infrastructures : des stades qui vendraient leur « volume d'air frais » aux quartiers voisins, des servitudes d'ombre portée, une responsabilité civile thermique pour qui refuse d'ombrager ses surfaces.


- Les corps : une tolérance thermique qui deviendrait un critère de recrutement des athlètes, une tarification dynamique de l'accès au sport selon l'indice de chaleur, et donc une fracture sociale entre un « sport sous ombre » réservé aux catégories aisées et un « sport au soleil » pour les autres.


- La gouvernance : des fédérations qui redistribueraient les grandes compétitions selon la capacité d'ombrage des villes hôtes, et l'apparition d'un « arbitre thermique » indépendant, financé par les assureurs, capable d'interrompre un match.


- Les médias : la chaleur comme aubaine publicitaire — matchs fragmentés en micro-séquences très rentables, apparition d'un second prime time à l'aube, droits TV indexés sur l'indice thermique.


- Les équipementiers : le constat que des marques comme Nike n'ont, au fond, presque aucune réponse technique à la chaleur, et que la valeur pourrait leur échapper au profit des géants du BTP bioclimatique, des préparateurs physiques et des acteurs de la medtech.

2. Nike comme cas d'étude, entre critique et fiction


- Début août, la réflexion se resserre sur un acteur précis : Nike. 


- D'abord un texte critique sur deux publicités Nike (Aero-FIT, «air conditioning for athletes») lues comme un aveu d'impuissance technique plutôt qu'une vraie solution.


- Puis bascule dans la fiction prospective avec Nike Atmosphere™ : un récit en trois actes (Brisbane 2032, Madrid 2036, Mumbai 2040) où la marque cesserait progressivement de vendre des vêtements pour vendre des brevets climatiques - dômes, corridors d'air, enrobés réfléchissants - sans jamais porter elle-même le risque de construction. 


- Le fil rouge : «Demain Nike ne vendra plus seulement des chaussures, Nike vendra aussi de l’air climatisé.»


3. Le sport déjà déconnecté du climat réel


- S'ensuit un diagnostic chiffré : à Paris 2024, 61% des titres olympiques ont déjà été décernés dans des enceintes climatisées, et ce chiffre grimperait à 80% à Los Angeles 2028. 


- Le sport de haut niveau s'est déjà largement affranchi des saisons et du climat extérieur - bien avant qu'on en ait vraiment pris conscience.


- Ce constat ouvre une hypothèse plus dérangeante : et si le sport devenait le laboratoire de la privatisation du climat ? 


- Micro-climats sous dôme, ségrégation entre un climat public dégradé et un climat privé payant réservé aux athlètes et VIP, techno-solutions qui évitent de réduire les émissions plutôt que d'affronter le problème. 


- Un post de synthèse relie ces quatre textes autour d'une formule : l'apartheid climatique ®.


- La réflexion se prolonge avec une référence à Rem Koolhaas et son concept de Junkspace - cet espace commercial sans mémoire, tenu par l'air conditionné. 


- Transposé au sport, cela donne le Junksport ® : un sport sans mémoire saisonnière, disponible partout et tout le temps, qui fonctionne à crédit sur la biosphère comme le centre commercial fonctionnait à crédit sur la ville.


4. Vers un sport qui protège plutôt qu'il ne consomme


- À partir de la mi-août, le ton change : après le diagnostic vient la proposition. 


- Naît le concept de Réensauvagement Défensif Sportif ® (Sport Defensive Rewilding ®) : utiliser le retour du sauvage comme bouclier contre les dérèglements climatiques plutôt que de fuir vers des enceintes artificielles. 


- Une charte en quatre points en pose les bases pratiques, comme outil d'écologie politique et sportive.


- Ce mouvement prend une forme institutionnelle avec l'idée d'un INSER - Institut National du Sport et du Réensauvagement — pensé comme le miroir subversif de l'INSEP : non plus un centre d'excellence pour les médailles, mais pour la protection du vivant, implanté en milieu sauvage plutôt que sur un campus ultra-moderne.


- Un détour littéraire vient nourrir cette veine plus offensive : Le Gang de la Clé à Molette d'Edward Abbey, transposé au milieu de l'UTMB, avec la questionde savoir où s'arrête la désobéissance écologique et où commence l'éco-terrorisme.


- Fin août, un point d'étape reprend l'ensemble : si les XIXᵉ et XXᵉ siècles ont été ceux de la mécanique, le XXIᵉ sera celui du corps. 


- Le texte relie l'impasse du mot «sport», le pivot vers les mobilités actives (les «4 souffles ®»), et le saut écologique vers le rewilding comme accélérateur.


5. Trois nouvelles métriques pour mesurer la performance


- La série se referme sur ce qui en est peut-être la synthèse conceptuelle la plus aboutie selon nous : une proposition de trois nouvelles métriques de la performance sportive - captation, substitution, régénération.

- La captation correspond au corps-machine actuel, celui qu'on optimise pour lui-même (calories, données GPS).


- La substitution valorise le corps comme alternative au moteur - l'effort physique comme outil de décarbonation du quotidien.


- La régénération va plus loin : le corps n'est plus seulement dans la nature, il fait corps avec elle, et sa performance se mesure à ce qu'il apporte à son environnement plutôt qu'à ce qu'il en extrait.

- Ces trois métriques ne sont pas hiérarchisées - elles ne remplacent pas la performance sportive classique, elles l'élargissent à un nouveau domaine : celui de l'écologie. 


- D'où la question qui clôt la réflexion de l'été : l'écologie peut-elle elle-même devenir «performable» ?


- Ce qui traverse tous ces textes, c'est une même obsession : refuser de traiter le climat comme un simple aléa que le sport devrait «gérer» via la climatisation et la technologie, et explorer plutôt comment il pourrait redevenir un outil de préservation et de nouvelles relations au vivant. 


- Entre diagnostic économique (l'Économie de l'Ombre ®), critiques institutionnelles (l'apartheid climatique ®, le Junksport ®) et propositions (le rewilding défensif ®, les nouvelles métriques ®), on a tenté de construire, post après post, une trame pour penser les deux principaux défis auxquels le sport va être confronté : celui du dérèglement climatique et de la destruction du vivant.