Dans son livre Harvard Design School Guide to Shopping (2001), écrit avec ses étudiants du Harvard Project on the City, Rem Koolhaas analysait la transformation de la ville contemporaine sous l’effet de la culture de consommation.
Au cœur de cette mutation, il identifiait deux inventions technologiques majeures comme les véritables catalyseurs de l'explosion des centres commerciaux américains : la climatisation et l'escalator.
Soit deux nouvelles prothèses corporelles :
- l’une - l’escalator - pour éviter de se fatiguer,
- l’autre - la climatisation - pour éviter d’avoir trop chaud.
Rem Koolhaas décrivait comment ces deux prothèses avaient suffi à dissoudre la ville traditionnelle dans un continuum marchand illimité : le Junkspace, cet espace sans mémoire, sans limites, tenu uniquement par des flux d'air conditionné.
Le shopping mall n'imposait pas un style architectural, il imposait une prothèse climatique ® : un été perpétuel, coupé du dehors, où le corps oublie la météo pour mieux se laisser absorber par l'acte d'achat.
Vingt-cinq ans plus tard, la prothèse climatique ® a changé de terrain de jeu : ce n'est plus le centre commercial qui expérimente la privatisation du climat, c'est le sport.
Neige artificielle à 100% aux JO d'hiver, stades climatisés en plein désert, dômes environnementaux où température, hygrométrie et oxygène sont pilotés au cordeau - le sport de haut niveau reproduit, à l'échelle planétaire, le geste inaugural de Koolhaas : s'affranchir du dehors plutôt que s'y adapter.
Mais là où Koolhaas décrivait un Junkspace démocratique - une abondance climatisée offerte à tout consommateur solvable dans un mall accessible -, le stade contemporain opère un tri plus brutal.
Le centre commercial climatisé est ouvert à tous… pas le stade.
L'escalator qui menait jadis le client vers de nouvelles vitrines mène désormais le spectateur vers des loges hermétiquement séparées par ticket : la stratification sociale que Koolhaas notait déjà dans le mall devient, dans le stade climatisé, une véritable frontière thermique.
Le message politique est le même que celui du Junkspace originel, mais radicalisé : plutôt que de réduire les émissions, on construit des murs thermiques.
Ce qui se joue ici dépasse le seul stade climatisé : c'est le sport tout entier, comme système, qui a basculé dans ce régime.
Appelons-le Junksport ®.
Le Junkspace, chez Koolhaas, désignait un espace sans mémoire architecturale, perpétuellement neuf, coupé de toute contrainte extérieure.
Le Junksport ® en est la transposition calendaire :
- un sport sans mémoire saisonnière,
- disponible partout,
- tout le temps,
- indifférent au lieu comme au climat qui l'accueille.
Les Jeux Olympiques d'hiver peuvent désormais se tenir dans des régions qui n'ont plus d'hiver.
La compétition n'est plus un rapport négocié à un territoire et à une saison - elle est devenue un flux logistique délocalisable, exactement comme la boutique de mall aurait pu être n'importe où, ouverte à n'importe quelle heure.
Le Junksport ® ne supprime pas la saison, il l'ignore - jusqu'à ce que l'ignorer devienne, à son tour, une prothèse à part entière : climatiser non plus une ville, ni même un stade, mais le temps du jeu lui-même.
C'est là que la boucle se referme sur Koolhaas.
- Le Junkspace fonctionnait à crédit sur l'espace urbain, qu'il vidait de sa substance historique pour le remplacer par un présent commercial perpétuel.
- Le Junksport ® fonctionne à crédit sur la biosphère qu'il épuise en temps réel pour maintenir un présent compétitif perpétuel.
Dit autrement.
- Le shopping mall promettait un été sans fin
- Le Junksport ® promet une saison sans fin.
