Friday, September 18, 2026

ET SI L'ADVERSAIRE DANS LE SPORT N'ÉTAIT PLUS L'AUTRE, MAIS LE FUTUR ?

Et si dans le sport, l'adversaire n'était plus l'autre, mais le futur ?

C'est peut-être une question fumeuse, mais on voulait la poser.

On vous explique notre cheminement de pensée.

Dans notre précédent post, nous formulions l'hypothèse que le sport pourrait, face aux enjeux écologiques, changer de système de valeurs en passant des 3P (Périmètre, Performance, Présentisme) aux 3T® (Terrestre, Terrien, Temps long).


Précisons d'emblée que dans notre esprit les 3T® n’ont pas vocation à remplacer les 3P, juste à les subordonner. 


Le Périmètre, la Performance et le Présentisme continueront évidemment d'exister comme références du monde sportif - mais pourraient être soumis désormais à des normes supérieures qui en fixeraient les limites et les conditions de légitimité.


Et cela sur le modèle du "principe d'habitabilité" de Morizot et Neyret (l'habitabilité comme condition de la liberté, pas son ennemie) :

- le Périmètre reste légitime tant qu'il ne détruit pas le Terrestre ;

- la Performance reste légitime tant qu'elle intègre le Temps long ;

- le Présentisme reste légitime tant qu'il ne confisque pas le Temps long.

Confronter les 3P aux 3T® ouvre donc potentiellement des pistes très fécondes. 


En voici une, qui touche directement le couple Présentisme / Temps long.


Toute la grammaire sportive repose sur le Présentisme


Depuis les Jeux antiques jusqu'au record chronométré, le sport repose sur une structure de réciprocité immédiate : je frappe, tu pares ; je cours, tu me poursuis. 


L'adversaire est un corps qui résiste en temps réel, et c'est cette résistance simultanée qui produit le sens de l'épreuve. 


Sans réponse symétrique, il n'y a plus d'épreuve, il y a un exercice.


Le sport ne connaît que l'instant de la confrontation.


Or le Temps long, lui, ne répond pas


Il ne résiste pas, n'encaisse pas, ne riposte pas. 


C'est un allié muet, pas un rival. 


D'où une impossibilité structurelle : on ne peut pas jouer contre quelqu'un - ou quelque chose - qui ne joue pas. 


"Le sport contre le futur" semble donc buter a priori sur le Présentisme sportif qu'il voudrait dépasser.


C'est là que ça devient intéressant. 


Il existe déjà des pratiques qui ont résolu cette asymétrie sans adversaire réactif : les épreuves rituelles de transmission. 


Le marathonien japonais qui court la nuit dans un temple désert. 


Le pèlerin du Shikoku qui marche pour ceux qui l'ont précédé et ceux qui le suivront.


Ces pratiques ne sont pas des sports au sens moderne précisément parce qu'elles ont déjà renoncé au Présentisme


Elles remplacent l'adversaire par un tiers témoin différé ® : on n'est plus opposé à quelqu'un, on est vu - ou on se sait vu - par quelqu'un qui n'est pas encore né. 


Ces pratiques vivent, en somme, déjà dans le Temps long.


Reste une difficulté qu'il faut regarder en face : dans ces rituels, le témoin différé ® n'est pas une abstraction, il est porté par une tradition, une communauté, une mémoire narrative déjà instituées. 


Le sport moderne n'a rien de tel. 


Le chantier n'est donc pas de décréter que le futur regarde, mais de construire - rituellement, narrativement, institutionnellement - les conditions pour qu'il puisse regarder.


La figure à inventer n'est donc pas "s'affronter au futur" - elle est plus radicale : un sport où l'épreuve n'est plus validée par la victoire sur un rival, mais par la lisibilité du geste pour quelqu'un qui n'existe pas encore. 


Ce n'est plus une compétition, c'est une transmission sous contrainte de performance. 


On retrouve ici exactement la deuxième subordination du l'analyse des 3T® : la Performance reste légitime tant qu'elle intègre le Temps long


Le risque immédiat : que cette figure glisse vers une écologie molle - le sport contemplatif, la performance douce. 


Ce serait une trahison, pas une mutation


Le Terrestre, chez Latour ou Morizot, n'est pas un havre de paix, c'est un champ de bataille politique (Latour parle explicitement de "guerre" dans "Où atterrir ?"). 


Un sport-Terrien mou serait une capitulation face au 3P, pas une hiérarchisation.


Où loge alors le conflit, si l'adversaire n'est plus un corps en face ?


Une hypothèse : il se déplace à l'intérieur de l'athlète lui-même. 


Il n'oppose plus deux corps, il oppose deux régimes temporels dans un même corps

- le corps-3P, entraîné depuis un siècle à l'exploit immédiat, 

- contre le corps-3T®, qui doit laisser quelque chose d'intact pour transmettre. 


L'épreuve devient un arbitrage intérieur, littéralement une lutte, mais dont l'enjeu n'est plus le podium : c'est ce qui reste disponible pour le corps qui viendra après le sien.


C'est la structure que Rosanvallon prête au Terrien : non pas un individu qui a renoncé à ses intérêts propres, mais un individu qui porte en tension l'intérêt immédiat et l'intérêt étendu - le 3P et le 3T® dans le même geste.


Mais un arbitrage purement intérieur pose une question qu'on ne peut pas esquiver : un sport se juge, se célèbre, s'institue collectivement. 


Si le conflit est tout entier logé dans la conscience de l'athlète, comment se donne-t-il à voir, se mesure-t-il, se transmet-il à d'autres que celui qui le vit ?


Deux pistes possible à creuser  :

- Une couche interprétative superposée à l'existant : le sport-Terrien ne serait pas une nouvelle discipline, mais une nouvelle friction 3T ajoutée à toute discipline 3P déjà là. Le marathon reste un marathon, mais le coureur y arbitre, à chaque foulée, entre ce qu'il prend au sol et ce qu'il laisse pour celui qui courra après lui. 

- Un dispositif propre, pensé dès l'origine autour du témoin différé, avec ses propres règles de validation - où la performance ne se mesure plus en temps ou en distance, mais en ce qu'elle laisse intact.

Oui, on a bien conscience que c'est un immense chantier très théorique qui s’ouvre. 


Mais on voulait commencer à le faire.


On vous laisse y réfléchir.