Le sport, comme pratique, n'a jamais été aussi vivant.
Le sport n’est absolument pas en crise - lire « Pourquoi le discours sur la crise du sport est faux. »
Pourtant, un sentiment de malaise persiste.
Ce paradoxe apparent révèle notre difficulté à lire les mutations en cours.
Car si le sport n'est pas en crise, le monde, lui, est saturé de crises - voir « Et si la crise était devenue notre état permanent ? ».
Face à leur multiplication, nous nous sentons souvent désarmés, incapables de mettre de l'ordre et de la cohérence dans ce qui nous arrive.
Nous sommes entrés dans une nouvelle civilisation, celle née de la révolution du numérique, mais nous n'avons pas encore construit le système de compréhension et d'action capable de faire face aux mutations qu'elle engendre.
Notre société a perdu ses grandes structures.
Les affrontements idéologiques structurés du siècle dernier ont disparu.
Les traditionnelles identités de classe sont remplacées par des communautés d'émotion et d'indignation.
Comme le dit le sociologue Pierre Rosanvallon, « les épreuves de la vie se superposent, voire remplacent les anciens intérêts de classe ».
Alors, pour faire face à ce chaos, chacun se construit son propre système de valeurs et de références.
Un bricolage personnel, que l'on peut appeler du "bris-collage".
Voilà où nous en sommes.
Ce qui rend les successions de crises si difficiles à vivre, c'est qu'historiquement, chaque civilisation avait engendré un système explicatif du monde permettant de mieux domestiquer et accepter le chaos.
Notre problème aujourd'hui, c'est que nous n'avons pas de grand système culturel remplissant ce rôle.
La question que nous nous posons au sein du Prospective Sport Lab ® est donc simple : et si sport devenait le laboratoire d'un nouveau système d’analyse du monde et de l’évolution de nos sociétés?
Dit autrement : et si les crises devenaient le possible logiciel de cette nouvelle réflexion ?
Car elles nous obligent à penser et à agir autrement.
Elles nous imposent de définir de nouvelles références et, potentiellement, de construire un nouveau système.
Tentons d’appliquer cette idée au sport.
Le modèle traditionnel, celui du club et de la fédération, est un héritage de la société industrielle, avec ses hiérarchies, ses territoires et ses compétitions.
Ce modèle est aujourd'hui en décalage avec la société d'individus que nous sommes devenus.
Les chiffres sont clairs : la majorité des pratiquants échappe au système fédéral, préférant une pratique libre, seul ou entre amis, souvent connectée et nomade.
Dès lors, plutôt que de voir dans cette "désaffection" une crise du sport, nous pourrions y voir l'émergence d'une nouvelle donne.
Les crises (de sens, d'organisation, de légitimité) deviennent alors des révélateurs.
Elles mettent en lumière ce qui ne fonctionne plus et, ce faisant, dessinent les contours de ce qui pourrait advenir.
Penser sous le prisme des crises, c'est accepter de ne plus chercher une solution unique et définitive, mais d'expérimenter des réponses provisoires et locales.
C'est, pour le sport, passer d'une logique de guichet et de parcours unique à une logique de plateforme et d'expériences personnalisées.
C'est admettre que l'individu contemporain, bricoleur de son propre bien-être, n'a pas besoin d'une nouvelle institution mais d'un écosystème d'options.
En conclusion, affirmer que le sport n'est pas en crise nous libère d'un faux débat.
Mais explorer les crises comme prisme d'analyse nous donne une boussole.
Il ne s'agit pas de gérer la pénurie mais de composer avec la complexité.
Le sport qui s'annonce ne sera pas celui d'une restauration institutionnelle, mais celui d'une adaptation permanente capable d'accompagner l'individu dans son chaos créatif.
Et si donc les crises - ou plutôt le concept de "crise" - pouvaient se révéler un formidable outil pour articuler et lier de façon encore plus pertinente et effective prospective sportive et prospective sociétale ?


