Thursday, May 07, 2026

CE QUE POURRAIT SIGNIFIER LA FIN DU MODÈLE KILIAN JORNET

Si le modèle KilianJornet arrive à son terme () - c'est une hypothèse, pas un constat -, ça ne serait pas simplement la fin d'une carrière ou d'une marque. 


Ça serait le signal que quelque chose de plus large se retourne.


La fin du héros-athlète comme figure identificatoire.


Jornet est la version la plus sophistiquée d'un type culturel qui a dominé les années 2010 : le héros-athlète authentique. 


Ni le champion professionnel distant du sport spectacle, ni l'amateur ordinaire du dimanche - mais l'athlète d'élite qui reste proche de vous, qui partage sa vie, qui souffre en public, qui doute en public, qui vous donne l'impression d'être dans la même aventure que lui.


Ce type de modèle a fonctionné parce qu'il répondait précisément au besoin d'ancrage identitaire : une figure à laquelle s'identifier, qui incarne des valeurs claires - effort, authenticité, rapport à la nature -, et qui valide par son exemple la légitimité de votre propre pratique.


Mais si la désillusion s'installe - si le héros-authentique est perçu comme un personnage construit, si l'authenticité est vue comme une performance -, alors la figure perd sa fonction identificatoire. 


Et le vide qu'elle laisse ne sera pas forcément comblé par un autre héros-authentique. 


Mais possiblement par l'absence de héros avec le retour à une pratique - le trail - qui n'a pas forcément besoin de figure tutélaire pour exister.


Si ce modèle s'épuise, la question est : vers quoi se tourne l'imaginaire sportif ?


Vers une pratique qui n'a pas besoin d'être légitimée par une figure extérieure ? 


Vers un sport sans héros, ce qui serait, historiquement, quelque chose d'assez nouveau ?



Trois hypothèses sur ce qui pourrait advenir :



Le sport sans récit


La première hypothèse, la plus radicale : une pratique sportive qui renonce complètement au récit. 


Pas de héros, pas de figure identificatoire, pas de contenu, pas de narration. 


Le sport comme expérience purement privée, sans amont ni aval communicationnel.


Ce n'est pas une utopie - c'est une réalité déjà existante pour des millions de pratiquants qui n'ont jamais eu de compte Strava et ne savent pas qui est Jornet (si, si, ça existe !!). 


Ce qui changerait, c'est que cette pratique silencieuse cesserait d'être vue comme un manque - l'absence de la culture de l'exhibition - pour être vue comme un choix positif, une position assumée, une manière d'être au sport qui a sa propre légitimité.


La figure inversée : le héros invisible


La deuxième hypothèse est plus subtile et peut-être plus probable : l'émergence d'une figure identificatoire de l'invisibilité. 


Non plus le héros qui montre tout, mais le héros dont on sait qu'il fait des choses extraordinaires - et qui précisément ne les montre pas.


Cette figure existe déjà à l'état de mythe dans certaines cultures sportives. 


Le vieux grimpeur qui connaît toutes les voies, le coureur de fond qui s'entraîne seul depuis vingt ans sans jamais participé à une course, le nageur qui traverse des détroits sans en parler. 


Ces figures circulent par le bouche-à-oreille, par la rumeur, par des récits fragmentaires - ce qui leur confère une aura que l'exhibition directe ne peut pas produire.


Si cette figure accède à une visibilité culturelle plus large - sans perdre son caractère d'invisibilité, ce qui est le défi -, elle pourrait devenir le nouveau type identificatoire dominant. 


Le retour du local et de l'anonyme


La troisième hypothèse est le déplacement de la valeur symbolique vers le local et l'anonyme.


Le modèle Jornet est un modèle global - il court sur tous les continents, ses performances sont connues dans le monde entier, sa marque est distribuée internationalement. 


C'est une figure de la globalisation sportive.


Ce qui émerge en contrepoint - encore très timidement et très marginalement - c’est la valeur du terrain connu, du kilomètre local, de la performance sans public. 


Le coureur qui connaît chaque sentier de sa forêt locale mieux que personne, le cycliste qui a cartographié tous les cols de sa région sans en parler à personne.


Ces pratiques n'ont pas de récit global. 


Elles n'alimentent aucune marque. 


Elles sont obstinément, irréductiblement locales et personnelles - ce qui dans une économie culturelle globalisée commence à constituer une rareté réelle.


Et donc un luxe


Et donc un truc désirable.


Et donc un véritable imaginaire d'avenir.

Wednesday, May 06, 2026

LA FIN DU MODÈLE KILIAN JORNET ?

Le trail se porte bien, très bien même.

Il ne s'est même jamais aussi bien porté.

Il y a désormais plus de trails que de courses sur route.

C'est le résultat d'une croissance d'une quinzaine d'années qui s'est faite sans anicroche mais qui trouve peut-être aujourd'hui ses limites.

Les mega rassemblements de type UTMB sont de plus en plus remis en cause du fait des dégâts qu’ils entraînent sur le milieu naturel qu’ils sont sensés préserver - .


Les marques qui l’ont nourri et en ont profité, laissent entendre une petite musique pas franchement écolo - .


Le marketing de masse et les réseaux sociaux ont mangé le trail, l'ont clairement dénaturé et celui-ci va devoir se trouver de nouveaux modèles - .



Nous, on a eu envie de se poser une autre question : et si on était au bout d’un certain système qui a valorisé les stars du trail et notamment Kylian Jornet ?


Et si donc, nous étions arrivés à la fin du modèle Jornet ?


Il faut d'abord dire ce que le modèle Jornet a été très puissant car très nouveau.


Il mixait de l’hyper performance avec un vrai discours écolo puissant qui nous a tous séduits, bluffés et inspirés -  et .


Kilian Jornet n’est pas seulement un athlète, mais un personnalité cohérente; à la fois montagnard-philosophe, mais aussi ascète-performer.


Mais pour faire vivre tout cela, il faut communiquer.


Beaucoup communiquer.


Et un modèle qui repose sur la tension entre performance et exhibition a forcément une durée de vie limitée


Et plusieurs signaux suggèrent qu'on approche peut-être de la limite de ce système.


Expliquons nous.


L'escalade obligatoire


Le modèle Jornet repose sur une logique d'escalade permanente. Chaque défi doit dépasser le précédent - plus haut, plus vite, plus difficile, plus improbable. 


C'est la structure narrative qui maintient l'attention et justifie l'exhibition : il se passe toujours quelque chose de nouveau, donc il y a toujours quelque chose à montrer.


Mais cette escalade a une contrainte physique irréductible : le corps humain, même extraordinaire, a des limites. 


Et une contrainte narrative tout aussi réelle : l'escalade permanente finit par produire de l'indifférence.


C'est le piège de tout modèle fondé sur le dépassement continu : il crée les conditions de sa propre désensibilisation. 


Les spectateurs s'adaptent au niveau de stimulus. 


Ce qui était extraordinaire devient ordinaire. 


Et l'ordinaire ne fait pas vivre une marque.


L'épuisement du personnage


Il y a enfin quelque chose de plus difficile à formuler mais de réel : le personnage Jornet montre des signes d'épuisement - non pas physique, mais narratif. 


Les blessures répétées ces dernières années, les périodes de doute rendues publiques, les questions existentielles posées sur les réseaux - tout cela fait partie du récit, bien sûr. 


La vulnérabilité est intégrée au personnage, elle en est même une composante essentielle.


Mais à force d'être intégrée au récit, la vulnérabilité elle-même devient un contenu. 


Le doute devient un post


La blessure devient une story


Ce que le possible épuisement du modèle Jornet signalerait n'est évidement pas la fin du sport de montagne, ni de l'ultra-trail, ni de l'effort extraordinaire, ni de la mise en scène permanente sur lex réseaux. 


Ces pratiques continueront et se développeront.


Ce qu'il signalerait, c'est la fin d'un couplage qui a semblé naturel pendant quinze ans : le couplage entre la performance exceptionnelle et son exhibition permanente. 


Ce couplage n'était pas une nécessité - il est une construction culturelle et économique d'une époque précise, qui a eu sa cohérence et sa puissance, et qui montre aujourd'hui - qu'on le veuille ou non - des signes d'épuisement.



On poursuit la réflexion dans un prochain post : ce que pourrait signifier la fin du système Kilian Jornet.

Tuesday, May 05, 2026

ET SI NOUS ASSISTIONS À L'ÉMERGENCE D’UN VIRILISME MOTORISÉ CONTRE LE TRAIL BOBO ?

Dans les années 70, courir était un acte marginal, voire suspect. 


La voiture était le symbole de la modernité.


Nike s'est construit contre la voiture (là), en incarnant la liberté individuelle, le dépassement de soi sans carburant fossile.


Aujourd'hui, courir est ultra-légitime. 


C'est prescrit par les médecins, intégré dans les stratégies RH des entreprises, et vendu par le luxe. 


La «rébellion» anti-bagnole vendue par Nike, en 1977 est devenue le bien-être mainstream - .


Que faire quand on n'est plus le rebel ? 


Il faut trouver un nouveau territoire de transgression. 


Et quoi de plus transgressif aujourd'hui, dans un monde éco-anxieux, que de magnifier la... voiture de sport ?


Alors Nike valorise le 4x4 - .


Alors Salomon s'associe avec une marque de tuning - .


Valoriser la voiture c’est chercher à conquérir un territoire de virilité non occupé dans un paysage sportif qui s'est - pour certains - beaucoup trop féminisé et "spiritualisé".

La voiture devient le nouveau «sauvage».


L’objet qui emmerde le bobo !!


C’est la revanche du kéké fan de tuning contre le bobo trailer.


C’est la revanche du jeune en colère contre le bourgeois serein.


C'est le reflet d'une société de plus en plus polarisée.


Ce tournant n'est pas que marketing.


Ce tournant ne vient pas de nulle part.


Ce tournant est culturel et politique.


Il accompagne un mouvement plus large qui va de la nouvelle passion pour la F1 au succès d'une compétition comme GP Explorer qui fait courir en F4 des rappeurs et des influenceurs sur le circuit du Mans.


Il accompagne aussi le tournant politique du backlash écolo activé par toute une flopée d’acteurs économiques très puissants visant à rejeter de façon toujours plus décomplexée les mesures climatiques et environnementales. 


La valorisation de la voiture est le symbole et un catalyseur de ce backlash écologique.


Le «runner» n’est plus un ascète libérateur, mais le nouveau visage d'un certain conformisme bourgeois.


Tandis que la vitesse motorisée devient le dernier refuge d'une identité populaire en colère.


Et si nous devions nous apprêter à vivre une nouvelle lutte des classe écolo-sportive ?

Monday, May 04, 2026

ET SI SALOMON DEVENAIT UNE MARQUE DE KÉKÉS ?

Banderoles pro‑vitesse en pleine ville !


Partenariat avec une marque automobile !


Valorisation de la voiture sur les quais de la Seine enfin rendus aux piétons ?


Communication glorifiant la bagnole de sport, le bruit, la testostérone à deux balles des kékés fans de tunning !


Et si Salomon n'avait rien compris au monde qui vient ?


Et si Salomon n'avait plus à rien à dire sur la course à pied ?


Et si comme Nike, Salomon avait besoin de la voiture pour renouveler son discours sur la performance  ? - voir Quand la rébellion de 77 est devenue...


C'est non seulement incohérent, mais c'est surtout le signe d'une capitulation symbolique.


C'est admettre qu'on n'a plus rien à dire sur la performance du corps, et qu'on a besoin d'emprunter les codes du moteur pour exister.


C'est l'histoire d'une marque qui, faute de savoir quoi dire sur le monde qui vient (sobriété, longévité, robustesse), se raccroche désespérément au monde qui meurt (le bruit, la vitesse, l'essence). 


C'est un aveu d'épuisement créatif... plus qu'une vraie stratégie d'avenir.