Série : et si la littérature australienne permettait de penser autrement le corps et le sport demain ? (4)
Après trois autrices,
- Erin Hortle,
on poursuit nos réflexions sur les pouvoirs de la littérature australienne avec Richard Flanagan.
Un romancier qui explore le traumatisme, la résilience, la mémoire organique, la dissolution des corps face aux dérèglement de la nature et face à la violence.
Voici comment ses grands thèmes pourraient, selon nous, aider à faire évoluer notre vision du corps et du sport.
- Au-delà de la performance : la corporéité du traumatisme et de la survie
Dans "La Route étroite vers le Nord profond", Flanagan décrit les corps brisés des prisonniers de guerre soumis au travail forcé.
Il s'intéresse à ce qu'il reste de l'humain lorsque le corps physique est poussé au-delà de l'inimaginable.
- L'apport possible pour la prospective : Flanagan invite à anticiper une prospective de la résilience globale. Demain, face aux crises climatiques ou systémiques, le sport pourrait s'éloigner de l'obsession de la performance pure pour devenir un laboratoire de la régénération et de la survie adaptative.
Le corps sportif ne sera plus seulement celui qui "gagne", mais celui qui sait traverser le stress extrême et le trauma sans se dissoudre.
- Le "corps évanescent" à l'ère du virtuel et de l'anthropocène
Dans "Dans la mer vivante des rêves éveillés", les personnages subissent une disparition progressive et métaphorique de leurs membres (les doigts, les genoux), parallèlement à l'extinction du vivant et des forêts australiennes lors des grands incendies.
Les personnages compensent ce vide en s'enfermant dans les flux de leurs smartphones.
- L'apport possible pour la prospective : Flanagan poser cette question toute simple : à force de numériser le geste sportif et d'ignorer la dégradation de notre écosystème, ne risquons-nous pas une perte de proprioception collective ?
La prospective sportive doit intégrer ce risque d'un "corps fantôme", de plus en plus performant virtuellement mais déconnecté de sa physicalité terrestre.
- Le sport comme "histoire de l'âme" plutôt que "mécanique du geste"
Flanagan qualifie ses premiers romans d'histoires de l'âme (soul histories). Il refuse de séparer la chair de l'esprit, de la mémoire ou du mythe (comme dans Mort d'un guide de rivière, où un homme revit l'histoire de ses ancêtres à travers son agonie dans l'eau).
- L'apport possible pour la prospective : Au lieu de réduire le futur de l'athlète à des biomarqueurs et des statistiques d'endurance, la prospective inspirée de Flanagan s'intéresserait à la mémoire cellulaire, à la charge mentale transgénérationnelle et au récit intime de l'athlète.
Le sport du futur pourrait accorder autant de valeur à la préparation narrative et spirituelle qu'à l'ingénierie moléculaire.
- La vulnérabilité masculine
La culture sportive australienne est historiquement bâtie sur le stoïcisme, la virilité brute et le refus de la plainte. Flanagan écrit délibérément contre ce archétype en montrant des hommes profondément sentimentaux, hantés, faillibles et vulnérables au cœur même de l'horreur. Sur ce thème, il faute lire le bouleversant et magnifique "Dispersés par le vent".
- L'apport possible pour la prospective : Ses romans pourraient permettre d'anticiper la mutation des modèles de leadership et de coaching sportifs. Les figures d'entraîneurs "tyranniques" et le culte sacrificiel du "no pain, no gain" laissent déjà la place à une prise en compte de la santé mentale.
Demain, le grand athlète sera celui capable de cartographier et d'accepter sa propre fragilité.
Lire Flanagan, c'est comprendre comment le corps reste fondamentalement un nœud de chair, d'histoires, de traumatismes, de fragilités, de vulnérabilité et de liens indéfectibles avec la Terre. Et que faire de la prospective sportive sans intégrer ces réalités, c'est forcément faire fausse route.
